XXVII
Tout était consommé. Le roi n'avait plus qu'à partir pour l'exil. L'ordre est donné de faire replier les troupes en dedans des grilles, et de faire approcher les voitures. Mais le peuple envahissait déjà les abords du palais. Lorsque les voitures débouchent sur la place du Carrousel , le piqueur est abattu d'un coup de fusil, et les deux premiers chevaux d'attelage sont tués.
Les équipages rentrent à l'écurie.
11 se passait, en ce moment, dans le cabinet du roi un de ces drames solennels et terribles qui sont les derniers adieux des dynasties aux nations. Le moment du départ était venu. Le roi ôta l'uniforme qu'il avait pris pour passer la revue; il déposa sur une table son épée, ses épaulettes et le grand cordon de la Légion d'honneur.
Pendant qu'il se dépouillait ainsi des insi-
gnes de la royauté, la reine, immobile , pâle d'indignation, les lèvres frémissantes, éclatait en reproches contre M. Thiers.
— C'est vous, dit-elle, qui avez brisé le trône, vous qui avez allumé les passions populaires qui viennent d'incendier la monarchie. Vous êtes un ingrat, vous ne méritiez pas un si bon roi.
M. Thiers retint sa tristesse et sjarda le si lence.
Lorque Louis-Philippe eut changé de costume , il se tourna vers la duchesse d'Orléans :
— Hélène , restez, dit-il.
La duchesse jeta ses mains sur sa figure et se mit à sangloter.
Le roi salua les assistants du geste et offrit son bras droit à la reine.
Mais il revint aussitôt sur ses pas , tira un paquet de clefs et alla ouvrir un tiroir.
Il sembla y chercher des papiers.
Mais ses idées étaient troublées.
11 poussa brusquement le tiroir, puis s'approchant de M. Fain , il lui remit le paquet de clefs.
— Vous attendrez mes ordres, dit-il.
Et il reprit le bras de la reine.
Au moment où il se retirait, M. Crémieux s'approcha.
— 11 est entendu, sire, que la régence appartient à la duchesse d'Oi^léans.
Le roi s'arrêta brusquement.
— Non, dit-il d'une voix animée; elle appartient au duc de Nemours. Une loi lui a donné la régence. Je ne puis violer la loi.
Et il SOI tit par le souterrain qui conduit sur la terrasse du bord de l'eau. Il se rendit à pied jusqu'au pont tournant, et y trouva une petite voiture attelée d'un seul cheval. 11 y
monta, la reine le suivit. L'excitation fébrile qui l'avait soutenue jusque-là l'avait abandonnée : elle tomba presque évanouie sous les roues. Le cheval s'enleva. L'escadron de cuirassiers qui stationnait sur la place de la Concorde s'ébranla à son tour et forma l'escorte. Une seconde voiture suivait la voiture du roi : c'était celle de la duchesse de Nemours; toutes les deux roulaient au galop sur le quai de Passy. Mais à la hauteur des Champs-Elysées, leur passage fut accueilli par une dernière fusillade. Deux chevaux de l'escorte tombèrent, et la royauté disparut dans une bouffée de fumée.
Tandis qu'une partie de la dynastie fuyait ainsi vers Saint-Cloud, une jeune femme errait seule, égarée, éperdue, au milieu des groupes de peuple armé, qui rôdaient sur la place de la Concorde : c'était la duchesse de Montpensier.
Le général Thierry parvint à la rejoindre et la conduisit chez madame Lasteyrie.