‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 22 sur 34 · XXVIII · texte numérisé non relu

XXVIII

Le combat continuait au poste du Cliâteaud'Eau. Le général Lamoricière était parti au galop pour porter aux combattants l'abdication du roi. Mais à peine est-il arrivé à la barricade de la rue Saint-Honoré, qu'un jeune homme s'élance à la bride de son cheyal. 11 prend ce papier des mains du général, irie parcourt rapidement du regard.

— Retournez, général , dit-il-, ce n'est plus l'abdication qu'il nous faut, c'est la déchéance

de la royauté.

L iusurreclion; en effet, touchait aux Tuile-

ries et ne voulait poser les armes qu'après y avoir proclamé la république.

Le général Lamoricière essaye de forcer le passage et de se porter sur la place du Palais-Roval. Il essuie une décharge. Son cheval est tué. Lui-même tombe atteint d'une blessure. Quelques hommes le transportent dans la boutique d'unmarchand de vin^ où le docteur Pellarin avait établi une ambulance.

La monarchie avait beau jeter à la colère du peuple ces feuilles volantes où elle inscrivait sans cesse une nouvelle concession, la colère du peuple les emportait toutes du même souffle.

L'attaque du Chàteau-d'Eau fut reprise.

Le Chàteau-d'Eaii occupe, connue on sait, le fond de la place, en face le Palais-Royal. 11 fil t bâti , au commencement du dix-huitième siècle, par l'architecte Robert Cotte, sur l'emplacement de l'hôtel Brulard. 11 est adossé à un massif de maisons. Il^se compose à\\\\

fronton soutenu par quatre colonnes engagées et de deux ailes latérales, percées chacune de trois fenêtres. L'éditîce a deux étages; une niche est creusée au centre du premier étage, et en bas de la niche une vasque reçoit les eaux de la fontaine. Une inscription en lettres d'or sur une plaque de marbre noir porte ces mots : Quantos effundil in iisiis. La façade peut avoir environ quarante mètres de développement et se termine au sommet par une terrasse entourée d'une balustrade. Un perron élevé de quelques pieds seulement, au-dessus du sol , s'étend sur toute la longueur de l'édifice.

Le poste occupait l'aile gauche. C'était un point stratégique d'autant plus important, qu'il prenait à revers toute attaque contre le Palais-Royal , et couvrait à la fois les rues de Chartres, de Saint-Thomas-du-Louvre et du Musée, qui toutes débouchent sur le Carrousel.

Le dernier gouvernement avait fait soigneusement fortifier le Château -d'Kau. Les rcuèlics du preniicr et du second étage étaient

munies d'une double rangée de barreaux.

Elles étaient fermées de volets en chêne massif. Des meurtrières étaient pratiquées dans ces volets. La porte étroite et basse, percée aussi de deux meurtrières et revêtue de lames de fer, ne pouvait être enfoncée qu'avec du canon.

Le matin à dix heures , la garde municipale qui occupait le Chàteau-d'Eau avait été relevée par deux compagnies de la troupe de ligne. Ces deux compagnies, comme nous l'avons déjà dit, s'étaient repliées, après une première décharge, dans l'intérieur du poste, et de là faisaient feu sur le peuple. Les soldats tiraient à couvert et chaque balle tuait; le peuple tirait à découvert et ses balles frappaient la pierre. Cette façade sombre et fermée lançait continuellement la mort, et la mort ne pouvait y entrer.

Quelques combattants , exaspérés de cette lutte disproportionnée, s'élançaient la baïonnette en avant, comme pour arracher ces pierres maudites et se battre poitrine contre poitrine, corps à corps, avec un ennemi vi-

sible, et jonchaient inutilement la place de leurs cadavres. Un jeune homme grand, pâle, et les cheveux blonds, monta deux fois à l'assaut, parvint sur le perron, pirouetta sur lui-même et tomba. Ses mains serrèrent convulsivement la grille du perron et se roidirent : il était mort. On peut voir encore son sang sur la muraille.

Le peuple cependant s'était emparé du Palais-Royal, et dirigeait un feu nourri des fenêtres. La place était déserte. Une jeune femme allait et venait au milieu des balles; elle ramassait les blessés et les recueillait dans sa maison. Un homme du peuple s'approche d'elle et lui frappe vigoureusement sur l'épaule.

— Tu es une vraie Romaine, dit-il.

Cette jeune femme était mademoiselle Lopez, actrice de l'Odéon.

Cependant la pierre noircie du Chàteaud'Eau avait beau blanchir, sous une pluie de balles , le poste résistait toujours. Quelques combattants essayèrent de mettre le feu aux

deux portes latérales qui ouvrent sur la rue du Musée et sur la rue Saint-Thoraas-du- Louvre; ils furent tués.

Les écuries du roi avaient été forcées , et les voitures étaient brûlées sur la place du Carrousel. Des hommes courageux s'attellent à ces voitures en feu , les traînent sur la place du Palais-Roval et les poussent sous les fenêtres du poste. Un zouave roule un tonneau d'esprit-de-vin sur ce foyer de l'incendie. Des meubles sont jetés des fenêtres du Palais- Royal et transportés sur ce vaste bûcher. La rafale l'allume.

La flamme monte; le vent la couche sur la façade du château. La peinture des volets éclate comme une écorce; le feu, continuellement activé par un vent violent, entre par les fenêtres, s'engouffre et circule dans l'intérieur des appartements.

Pendant que les fils d'une même patrie cherchaient ainsi à s'étreindre dans un embrassement de mort, à travers les flammes, les uns par un sentiment de patriotisme, les

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autres par un sentiment de discipline, il se passait à quelques pas de là une scène touchante, qui prouve à quel degré le peuple porte en lui le sentiment de la compassion.

La galerie du Palais-Royal avait été transformée en ambulance; des hommes en blouse en gardaient soigneusement les deux extrémités. Des lits, des matelas, des canapés étaient rangés de chaque côté, comme dans une salle d'hôpital , et à deux pas de la fusillade et de l'incendie, du sac du palais, des cris, des hurlements et du tumulte, les médecins allaient et venaient d'un malade à l'autre, avec la même gravité, le même recueillement que dans un service de clinique; et le peuple, grave et recueilli lui-même en présence de ce spectacle, apaisait les bouillonnements de son cœur pour ménager du silence aux blessés.

Malgré l'incendie du Château - d'Eau , le poste se défendait toujours. Les balles traversaient continuellement le lugubre rideau de flammes. Cependant, du côté des soldats, les coups de feu étaient rares; ils s'éloignaient

un à un , ils se turent loientôt tout à fait. Une haute colonne jaillit au-dessus do la terrasse et s'affaissa sur elle-même. Tout le Chàteaud'Eau s'écroula intérieurement, il n'en resta plus qu'une façade meurtrie de balles, page mutilée d'un long combat, que des arceaux de voûtes à moitié rompus, que des poutres brûlantes et des tourbillons de fumée. Qu'étaient devenus les soldats? Quelques-uns seulement s'étaient sauvés. Le lendemain on trouva des lambeaux humains sous des monceaux de charbon , mais on ne put compter les cadavres.

Les combattants poussèrent alors pour la première fois le cri de vive la République! et se précipitèrent sur la place du Carrousel.

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