‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 26 sur 34 · XXXII · texte numérisé non relu

XXXII

M. de Larochejaqiielein succède à M. Odilon Barrot.

« Nul plus que moi ne respecte et ne sent » profondément ce qu'il y a de beau dans » certaines situations, je n'en suis pas à ma

» première épreuve! je répondrai à M. Bar- » rot que je n'ai pas la folle prétention de ve- » nir élever ici des prétentions contraires; M non, mais je crois que M. Barrot n'a pas » servi comme il aurait voulu les servir, les » intérêts pour lesquels il est monté à cette » tribune, en s'avançant autant qu'il l'a » fait.

» Messieurs, il appartient peut-être bien à » ceux qui , dans le passé , ont toujours servi » les rois de parler maintenant du pays et de » parler du peuple.

» Aujourd'hui vous n'étesrien , plus rien ! »

Les centres protestent énergiquement contre ces dernières paroles. Ils ne veulent pas être congédiés du même coup que la monarchie, ils lèvent les bras pour soutenir encore la voûte chancelante de l'édifice qui s'écroule sur leur tête.

M. de Larochejaquelein reprend :

« Quand je dis que vous n'êtes rien, je ne » croyais pas soulever tant d'orages. Ce n'est

/) pas moi, député, qui vous dirai que la )) chambre des députés n'existe plus comme )) chambre. Je dis qu'elle n'existe plus » comme

Les derniers mots de l'orateur expirent au milieu d'un nouveau tumulte.

Une bande de peuple pénètre dans la chambre. Elle est composée d'ouvriers, d'étudiants, d'élèves de l'école polytechnique, et précédée de drapeaux tricolores en soie, dont les plis lustrés n'ont jamais flotté au soleil. Un homme en costume de colonel , qu'on assure être M. Dumoulin, ancien aide-de-camp de l'empereur, saisit un de ces drapeaux et en pose la hampe sur la tribune, au pied de laquelle un vieillard est venu pacifiquement, le sabre à la main, se mettre de planton.

Cette invasion de la chambre, par des liommes en armes, se consomme avec une régularité toute militaire, sans désordre, sans violence, sans menace. Leurs rôles, leurs postes, leurs mouvements semblent distiibnés. Seulement derrière eux, un garçon bou-

cher, un coutelas à la main , son tablier taché de sang, s'est glissé jusqu'au banc des ministres.

A la vue de cette irruption , les députés du centre se lèvent précipitamment de leurs banquettes, et refluent sur les gradins supérieurs de la chambre.

La duchesse d'Orléans reste assise, le duc de Nemours prend tranquillement des notes à ses côtés.

Du haut de la tribune des journalistes, M. Marrast regardait attentivement cette scène. 11 ne pouvait comprendre l'attitude de ces combattants qui forcent l'entrée des couloirs, sans cris, sans colère, sans traces de poudre sur la main , sur la chemise ou sur la figure. Que viennent faire ces hommes? que veulent-ils? ces drapeaux élégants ne sont pas à coup sûr les drapeaux des barricades? Le mystère s'éclaircit. Ces hommes viennent proclamer la régence. Ils ont été introduits par le général d'Houdetot.

— C'est le faux peuple, dit froidement M. Marrast, je vais chercher le vrai peuple.

Et il descend.

M. Ledru-Rollin s'élance à la tribune, et du geste écarte le colonel Dumoulin.

« Au nom du peuple, partout en armes, dit- )) il , maître de Paris , quoi qu'on fasse , je » viens protester contre l'espèce de gouver- » nement qu'on est venu proposer à cette » tribune. Je ne fais pas comme vous une » chose nouvelle, car, en 1842, lors de la dis- » cussion de la loi de régence, seul dans cette » enceinte, j'ai déclaré qu'elle ne pouvait » point être faite sans un appel au pays.

» On vient tout à l'heure de vous parler de » la glorieuse révolution de 1789. Prenons » bien garde que les hommes qui en parlent » ainsi n'en connaissent pas le véritable es- » prit, et ne veuillent pas surtout en respec- » ter la constitution.

M En 1791 , dans le texte même de la con- » stitution, on a déclaré que l'assemblée con-

» sti tuante , l'assemblée constituante, cora- » prenez-le bien, avec des pouvoirs spéciaux , » n'avait pas le droit de faire une loi de ré- » gence, et qu'il fallait un appel au pays pour » la faire.

» Or, Messieurs , depuis deux jours nous » nous battons pour le droit. Eh bien! si vous » résistez et si vous prétendez qu'un gouver- » nement par acclamation , un gouvernement » éphémère qu'emporte la colère révolution- » naire, si vous prétendez que ce gouverne- » ment existe, nous nous battrons encore au » nom de la constitution de 1791 qui plane » sur le pays , qui plane sur notre his- » toire , et qui veut qu'il y ait un appel » fait à la nation pour qu'une régence soit » possible.

» Pas de régence possible, ainsi qu'on vient » d'essayer de l'implanter d'une façon que je » dirais véritablement singulière et usurpa- » trice.

» Comment, tout à coup, sans nous laisser j» délibérer, vous-même majorité, venir bri-

» ser la loi que vous avez faite contre nos » efforts en 1842! Vous ne le voudriez pas. » C'est un expédient qui n'a pas de racines » dans le pays.

» Au nom même du droit que, dans les » révolutions même, il faut savoir respecter, )) car on n'est fort que par le droit, je pro- » teste, au nom du peuple, contre voire » nouvelle usurpation.

» Vous avez parlé d'ordre , d'efFiision de )j sang. Ah! l'effusion de sang nous touche, » car nous l'avons vu d'aussi près que per- » sonne. Trois mille hommes sont morts.»

Au moment où M. Ledru-Rollin prononce ces paroles, le garçon boucher, debout au banc des ministres, s'élance sur des banquettes en levant le bras vers la duchesse; les députés lui ferment le passage et le rejettent dans rhémicycl«.

M. Ledru-Rollin reprend :

« Eh bien! nous vous déclarons encore

« ceci : l'effusion de sang ne peut cesser que » quand les principes et l.e droit seront satis- » faits , et ceux-là qui viennent de se battre , » se battront ce soir, si l'on méconnaît leurs » droits.

» Au nom de ce peuple, qui est tout, je » vous demande quelle espèce de garanties » votre gouvernement qu'on intronisait, » qu'on essayait d'introniser tout à l'heure, » quelles garanties il nous donne? »

J\[. Berryer interrompt l'orateur.

— Pressez la question, dit-il, concluez, un gouvernement provisoire !

« Messieurs, répond M. Ledru-Rollin,.en )) parlant ainsi au nom du peuple, j'ai la pré- » tention, je le répète, de rester dans le droit, » et j'invoque deux souvenirs.

» En 1815, Napoléon a voulu abdiquer en » faveur du roi de Rome ; le pays était debout, » le pays s'y est refusé. En 1 830, Charles X a

» voulu abdiquer pour son petit-fils ; le pays » était debout, le pays s'y est refusé.

— Concluez-donc, nous connaissons l'histoire, répète M. Berryer.

a Aujourd'hui , répond M. Ledru-Rollin , )) le pays est debout, et vous ne pouvez rien » faire sans le consulter. Je demande donc, » pour me résumer, un gouvernement provi- » soire, non pas nommé par la chambre, mais » par le peuple; un gouvernement provisoire » et un appel immédiat à une convention qui » régularise les droits du peuple. »

La gradation qui éclatait dans les événements du dehors venait se reproduire dans cette séance. On y avait d'abord proclamé la régence , puis la nécessité d'un gouvernement provisoire nommé par la chambre, et empruntant de cette nomination je ne sais quel vague reflet de légalité; et maintenant M. Ledru-Rollin venait demander de la tribune de la chambre, non pas à cette chambre même, mais au peuple qui en battait les portes, d'acclamer sur les ruines des anciens

pouvoirs, le pouvoir nouveau de la révolution.

Le moment était solennel ; toutes les consciences appelaient intérieurement un de ces esprits inspirés qui se lèvent du milieu de la tempête, marqués du doigt de Dieu , et qui , par leur parole, leur attitude, leur décisions, emportent les dernières irrésolutions des assemblées.

Page 1