S XXXIII
Lamartine paraît à la tribune, les applaudissements éclatent de tous les côtés.
«Messieurs, dit-il, je partage aussi pro- )) fondement que qui que ce soit parmi vous, )) le double sentiment qui a agité tout à )) l'heure cette enceinte en voyant un des » spectacles les plus touchants que puissent » présenter les annales humaines, celui d'une » princesse auguste se défendant avec son )) fils innocent, et venant se jeter du milieu j) d'un palais désert au milieu de la représen- » tation du peuple. »
— uo — L'orateur esl interrompu.
«Je demande à répéter ma phrase, et je » prie d'attendre celle qui va la suivre. Je » disais , Messieurs, que j'avais partagé aussi » profondément que qui que ce soit dans cette » enceinte le double sentiment qui l'avait » agitée tout à l'heure. Et ici je ne fais aucune » distinction, car le moment n'en veut pas, » entre la représentation nationale et la re- » présentation des citoyens de tout le peuple, » et de plus c'est le moment de l'égalité, et » cette égalité ne servira, j'en suis sûr, qu'à )) faire reconnaitre la hiérarchie de la mis- » sion que des hommes spéciaux ont reçue de » leur pays , pour donner non pas l'apaise- » ment, mais le premier signal du rétablis- » sèment de la concorde et de la paix pu- » blique.
» Mais , INlessieurs , si je partage cette émo- » tion , qu'inspire ce spectacle attendrissant «des plus grandes catastrophes humaines^ » si je partage le respect qui vous anime tous )) à quelque opinion que vous apparteniez )) dans cette enceinte , je n'ai pas partagé
— Ul —
» moins vivement le respect pour ce peuple » glorieux qui combat , depuis trois jours , » pour renverser un gouvernement perfide^ et » pour rétablir sur une base désormais iné- ■» branlable l'empire de l'ordre et Fempirc de » la liberté.
» Mais, Messieurs, je ne me fais pas Til- )) lusion qu'on se faisait tout à l'heure à cette » tribune; je ne me figure pas qu'une accJa- » mation spontanée arrachée à une émotion )) et à un sentiment publics puisse constiiuer » un ilroit solide et inébranlable et un gou- » vernement de 35 millions d'hommes.
)) Je sais que ce qu'une acclamation pro- » clame^ une autre acclamation peut Fem- » porter, et, quel que soit le gouverneîîient » qu'il plaise à la sagesse et aux intérêts de » ce pays de se donner, dans la crise où nous » sommes, il importe au peuple, à toutes les » classes de la population, à ceux qui ont » versé quelques gouttes de leur sang dans » cette lutte, de cimenter un gouvernement » populaire, solide, inébranlable enfin.
» Eh bien! Messieurs, comment le faire? » Comment le trouver parmi ces éléments flot- » fants, dans cette tempête où nous sommes )) tous emportés, et où une vague vient sur- » monter à l'instant même la vague qui vous » a emportés jusque dans cette enceinte ? » Comment trouver cette base inébranlable? » En descendant dans le fond même du pays, » en allant extraire pour ainsi dire ce grand » mystère du droit national, d'où sort tout » ordre, toute vérité, toute liberté; c'est pour » cela que loin d'avoir recours à ces subter- » fuges, à ces surprises, à ces émotions dont » un pays, vous le voyez, se repent tôt ou » tard , lorsque les fictions viennent à s'éva- )) nouir, en ne laissant rien de solide, de per- » manent , de véritablement populaire , et «d'inébranlable sous les pas du pays; c'est » pour cela que je viens appuyer de toutes » mes forces la double demande que j'aurais ;) faite le premier à cette tribune, si on m'y » avait laissé monter au commencement de » la séance, la demande d'abord d'un gou- » vernemcnt, je le reconnais, de nécessité, » d'ordre public, de circonstance, d'un gou- » vernemcnt qui étanche le sang qui coule,
» d'un gouvernement qui arrête la guerre ci- » vile entre les citoyens.... »
Le vieillard à longue barbe qui se tient debout remet son sabre dans le fourreau , en disant : bravo !
M. de Lamartine reprend :
«D'un gouvernement qui suspende ce «malentendu terrible qui existe depuis plu- » sieurs années entre les différentes classes ;; de citoyens, et qui, en nous empêchant de » nous reconnaître pour un seul peuple , nous » empêche de nous aimer et de nous em- » brasser.
)) Je demande donc que l'on constitue à » l'instant, du droit de la paix publique , du » droit du sang qui coule, du droit du peuple » qui peut être affamé du glorieux travail qu'il «accomplit depuis trois jours, je demande » que l'on constitue un gouvernement pro-
» visoire un gouvernement qui ne pré-
» juge rien, ni de nos ressentiments, ni de » nos sympathies, ni de nos colères, sur le
)) gouvernement définitif qu'il plaira au pays M de se donner quand il aura été consulté. » (C'est cela ! c'est cela !) Je demande donc un )) gouvernement provisoire. »
— Les nomsdes membres du gouvernement provisoire î crie-t-on de toutes parts.
Plusieurs personnes présentent une liste à ]M. de Lamartine.
M. de Lamartine fait un geste de la main.
«Attendez! Ce gouvernement provisoire » aura pour mission, selon moi, pour pre- » niière et grande mission, d'établir la trêve 1) indispensable et la paix publique entre les )) citoyens; deuxièmement, préparer à l'in- » stant les mesures nécessaires pour convo- )' qiierlepaj'^s tout entier et pour le consulter, j) pour consulter la garde nationale tout en- » lière, le pays tout entier, tout ce qui porte julans son titre d'homme, les droits du ci- » (oyen.
" Un dernier mot :
» Les pouvoirs qui se sont succédé depuis j) cinquante »
M. de Lamartine n'a pas le temps d'achever sa phrase; une salve de coups de fusil éclate dans les corridors; les portes tombent à coups de crosse , et les combattants armés, conduits par M. Marrast, se précipitent dans les tribunes qui font face à la tribune des journalistes : ils arrivent enivrés de l'odeur delà poudre et de l'ardeur du combat. Quelques-uns tiennent à la main des shakos^ des souliers sanglants arrachés aux cadavres des municipaux qu'ils ont tués. Le premier aspect de la chambre leur donne le vertige» Ils croyaient entrer de plain pied dans une salle, et ils plongentdu regard dans ce gouffre circulaire qui forme l'intérieur de la chambre des députés.
Un d'eux se penche sur la rampe et ajuste le président. Un autre homme placé derrière lui relève aussitôt le canon du fusil.
M. Sauzet se dérobe sous son bureau. Les députés des centres quittent leurs banquettes;
un seul reste courageusement assis à sa place, c'est M. Emmanuel Lascases. On entoure la duchesse d'Orléans, on l'emmène, on la pousse vers la porte.
L'homme penché sur la rampe voyant reluire, au milieu du groupe de l'escorte , les épaulettes du duc de Nemours, ajuste de nouveau dans cette direction.
L'arme est encore relevée.
La duchesse d'Orléans est entraînée dans le couloir, au milieu d'un flux et d'un reflux du peuple armé qui tourbillonne en sens contraire; elle est jetée par un choc d'une irrésistible impulsion sur la porte vitrée de la salle des Pas-Perdus , passe au travers , et va , portée par la même vague, tomber suff'oquée, à moitié évanouie, auprès de la porte qui conduit dans le jardin de la présidence.
On lui ouvre précipitamment cette porte. On lui jette le comte de Paris, et on referme l'esiiagnolclte.
Le comte de Chartres est resté étendu dans le couloir, sous les pieds de la multitude. Un huissier le relève et l'emmène dans son logement.
Leduc de Nemours s'est réfugié dans un bureau de la chambre, il y passe la nuit, et le lendemain il se retire en uniforme de garde national.
S xxxiv.
La séance de la chambre des députés était levée; mais le peuple, un certain nombre de gardes nationaux et de députés restent dans la salle.
M. Dupont (de l'Eure) monte au fauteuil, et au milieu d'interpellations, de cris, de murmures qui partent de tous les côtés, se croisent, se répondent, se repoussent, il proclame les noms des membres du gouvernement provisoire. Ces noms sont votés d'acclamation.
Ce sont : MM. Dupont (de l'Eure), Aiago,
Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie, Crëniieux.
Quand ces noms sont votés, une voix crie :
— 11 faut conduire le gouvernement provisoire à l'hôtel de ville. Nous voulons un gouvernement sage, modéré; pas de sang; pas de réactions.
— A l'hôtel de ville, répond une autre voix, Lamartine en tête.
M. Lamartine sort de la chambre accompagné d'un grand nombre de citoyens.
Un jeune homme monte sur le marbre de la tribune en brandissant une arme, et crie: u Partons pour C hôtel de ville ! »
— Plus de liste civile! répond une seconde voix.
Un autre jeune homme montre du doigt le (abloau qui roprcsente le serment de Louis-
rî:i!in.po à la ci;artc.
Un autre, armé d'un fusil double, qui se trouve dans rhëraicycle, s'écrie: Attendez! je vais tirer sur Louis-Philippe. Au même instant un coup de feu éclate : la balle a frappé le portrait droit au cœur, au milieu du grand cordon.
Ln autre ouvrier s'élance immédiatement à la tribune, et prononce ces mots:
— Respect aux monuments! respect aux propriétés! Pourquoi détruire? pourquoi tirer des coups de fusil sur ces tableaux? Nous avons montré qu'il ne faut pas mal mener le peuple; montions maintenant que le peuple sait respecter les monuinents et honorer sa victoire!
Ces paroles, prononcées avec énergie et une véritable éloquence, sont couvertes d'applaudissements.
On s'empresse autour de cet ouvrier, et on lui demande son nom. Il déclare se nommer Théodore Six , ouvrier tapissier.