XXXV
Le nouveau gouvernement s'était mis en marche pour l'hôtel de ville.
On raconte qu'à l'instant où la chambre des députés discutait la question de la régence, une jeune fille parut devant le palais Bourbon, à cheval, tenant à la main un drapeau rouge, où était écrit : Vive la République !
C'était en effet ce nom de république jusqu'alors sous-entendu et apporté par la Jeanne d'Arc inconnue du peuple, que le gouvernement provisoire allait proclamer au palais de toutes les révolutions. Le gouvernement suivait les quais à pied, en tête du peuple qui lui faisait escorte. Lorsque le cortège fut arrivé devant la caserne du quai d'Orsay, où le régiment de dragons venait de se retirer, un sourd frémissement passa sur la foule armée, dont la fibre irritée palpitait encore des émotions du combat.
Lamartine s'arrêta. 11 se fit ouvrir la porte
de la caserne et apporter une bouteille.
Un dragon lui versa un verre de vin , Lamartine y trempa les lèvres, et levant le verre au-dessus de sa tète, il s'écria :
— Amis, voici le banquet.
Et peuple et soldats fraternisèrent dans cette pensée de banquet qui avait amené et qui maintenant inaugurait la révolution.
Après cette communion en plein air, le gouvernement provisoire continua sa route; le peuple était déjà maître de l'hôtel de ville, et avait traîné devant la grille quatre pièces de canon. La place était fermée par de fortes barricades et parsemée de cadavres de chevaux. La foule compacte et houleuse bouillonnait dans cet espace resserré, brisait sur le perron de l'hôtel de ville , et s'engoufTrait avec des cris confus par la grande porte d'entrée. Dans la première cour intérieure, des chevaux enlevés à la cavalerie, encore sellés et bridés, mais effarés et libres, hennissaient et se cabraient aux détonations des armes
que les coniballants déchargeaient, sous les
voûtes des galeries.
Le gouvernemenl traversa gravement cette mer agitée, mais lorsqu'il eut pénétré sous le péristyle, il dut s'arrêter. Un spectacle formidable et imposant se déroulait devant ses regards : il y avait à droite et à gauche, sur la double rampe qui conduit au premier étage, plusieurs gradins dépeuple armé, amoncelé, échelonné, inquiet, fiévreux, tumultueux, agité d'un double mouvement en sens inverse parlecourant qui montait etlecontre-courant qui descendait. Il essaya de refouler cette masse suspendue au-dessus de sa tète, et porté en quelque sorte sur un pavois confus et entrechoqué de piques, de lances et de baïonnettes, il parvint jusqu'à une des grandes salles de l'hôtel de ville.
La foule y était déjà entassée, et, frémissunte d'émotions diverses, elle s'occupait à nommer aussi un gouvernement provisoire.
Des orateurs improvisés, montés sur une table, le pistolet à la main , lançaient des noms à la multitude, et la multitude les recevait,
les ballottait et les rejetait dans son perpétuel mouvement de fluctuation.
Quatre gouvernements provisoires se constituaient à la même heure dans Paris. Le premier à la chambre des députés • nous le connaissons. Le second dans les bui^eaux du National. Là une portion du parti républicain, réunie sous la présidence de INLSarrans, jetait par la fenêtre, les noms à la multitude. Chaque nomination étaitprécédée d'un roulement de tambour, et le peuple acclamait.
Lue autre portion des combattants , réunie à rhôtel de ville , élisait un troisième pouvoir, et l'armée des sectionnaires des droits de l'homme organisait une sorte de commune à la préfecture de police.
Ces quatre gouvernements nommés à la même heure, vinrent se heurter à l'hôtel de ville, et, après quelques instants de tournoiement, de lutte et d'hésitation, se confondre en un seul gouvernement.
Il fallut voter de nouveau les noms, peser
et balancer les titres de patriotisme, de sorte que le gouvernement provisoire déjà nommé à la chambre des députés, passé à ce second crible d'une élection qui se trouvait ainsi d'esprit, de cœur et de fait, presque entièrement renouvelée, personnifiait véritablement l'opinion armée de la révolution.
Ces fractions diverses qui étaient venues s'incorporer l'une à l'autre, représentaient d'ailleurs en réalité toutes les nuances , toutes les tendances, toutes les traditions, tous les désintéressements, toutes les forces vives de la République.
Il se composait des membres que voici :
Dupont de l'Eure, président, le doyen du patriotisme en France, qui portait sur sa tête blanchie et inclinée vers sa poitrine quatre-vingts années de vertus.
Lamartine, qui, par une prodigalité unique de la Providence, devait emporter dans l'immensité de sa gloire quatre génies à la fois.
celui de poêle, d'historien, d'orateur et d'honame d'État; étoile aux quatre ra} oiis.
Arago, qui, plein d'années, couvert d'applaudissements et d'illustration, venait mettre la couronne de son nom sur le front delà jeune République.
Marie, caractère intègre, intelligence antique par le stoïcisme de ses convictions et la fermeté de son éloquence; homme des plus hautes pensées et des plus grands dévouements.
Crémieux , parole ardente , facile , incisive, qui enlève les cœurs et domine les tumultes.
Ledru-Rollin, poitrine de tribun, toute vibrante de sourdes tempêtes, qui enferme en elle tous les frémissements d'une révolution.
Armand Marrast, qui recouvre des richesses les plus éblouissantes de l'improvisation écrite, le génie de la politique et la science de l'économie.
Garnier-Pagès, qui, sous ses longs cheveux , sa figure pâle, douce et souffrante, abrite la droiture de la pensée et l'énergie de la résolution.
Louis lîlanc, historien et philosophe de la République, qui met l'idée au service d'un sentiment, et qui, par ses travaux de socialisme, était naturellement amené à prendre place dans une l'évolution chai^géc de traduire en institutions sociales les principes de l'Evangile.
Albert, ouvi'ier, qui, par ses écrits entre deux coups de lime, a montré quels trésors de bon sens, d'amour et d'idées, dorment sous toutes les couches de la société.
Flocon, qui, comme Ulric de Hulten, combattait le grand combat de la parole, de la plume à la fois et de Tépéc , journaliste et soldat, qui parle du haut de la barricade.
Après leur lente et laborieuse fusion, les membres du gouvernement provisoire voulurent se retirer à l'écart pour se constituer,
délibérer, aviser à la défense de Paris dans le cas d'un retour d'offensive de la part de la monarchie.
Mais à deux pas de la salle , où dix hommes, suscités du fond de l'événement par la Providence même du peuple, et unis d'actes, d'instinct, de cœur, venaient s'offrir en immolation au salut de la patrie, pour régulariser, organiser, consolider la victoire , im millier d'hommes inquiets sur un pouvoir qu'ils n'avaient pas nommé, ni approuvé ou reconnu, s'étaient emparés d'une des plus vastes salles de l'hôtel de ville, et à côté du gouvernementqui fonctionnait déjà, agitaient la nomination d'un nouveau gouvernement.
On eùtdit que chaque flot qui ex [)irait à l'hôtel de ville venait y vomir une nouvelle élection. C'était la révolution indéfiniment prolongée : la dictature emportée sans cesse par une autre dictature.
iM. Lamartine s'offrit pour conjurer le danger; il entra dans cette salle vulcanisée et travaillée de mille passions, et porté à bras d'hommes, il put enfin dominer celte scène de tumulte.
Il planait sur une multitude convulsive et mugissante, bizarrement entremêlée de drapeaux rouges et de torches, — sombre cratère d'où les imprécations uiontaient avec des flots de fumée : des lampes brûlaient sous les pieds de l'orateur et l'enveloppaient tout entier comme d'une vaste auréole.
Il attendit longtemps le silence.
Il put enfin parler, et dans un discours qui ne dura pas moins d'une demi-heure, il mania la foule , la calma , et la laissant ensuite derrière lui murmurante et endormie , il rentra dans la salle du gouvernement reporté en triomphe sur les bras des combattants.
Mais la salle est envahie par ce peuple, toujours fébrile, toujours défiant, qui semble vouloir assister aux délibérations.
Le gouvernement lève la séance, et chassé de corridor en corridor, il monte au second étage, dans une p'èco obscure, étroite, reléguée au bout d'un couloir. Il est encore poursuivi, mais préservé de rcnvahissemcnt par
uneantichambré,où deux portes s'oiivrant en sens contraire, ne permettent plus à la multitude engagée, accumulée et emprisonnée , de reculer ni d'avancer. Alors le gouvernement, gardé par cette colonne de peuple qui pèse sur la porte de tout son poids et la maintient fermée, peut s'asseoir autour d'une humble table et prendre possession de sa souveraineté.
Il frappe alors successivement et coup sur coup les premiers décrets de la République.
La nuit est avancée, l'agitation diminue; l'hôtel de ville s'apaise : on y entend plus distinctement le bruit des patrouilles, la voix des sentinelles , la chute des crosses de fusils sur les planchers. Les premières heures de la République, jusqu'alors étouffées par la voix de l'insurrection, sonnent dans un demisilence. Un siècle avait marché dans un tour de cadran.
Pendant ce temps, dix dictateurs, investis de la dictature du dévouement et du patriotisme, jetaient sur le papier, du haut d'une
mansarde, la parole de la révolution. Depuis le malin ils n'avaient encore pris aucune nourriture. Un homraedu peuple leur apporta par le guichet d'une porte de derrière un seau d'eau et un pain de munition. Un sucrier brisé leur servit de coupe; et les dix burent à la ronde. Pendant que la foule, maîtresse des Tuileries, s'asseyait aux tables et vidait les vins de la rovauté, son gouvernement inaugurait la révolution du peuple dans cette Pàque nocturne, en rompant le pain et en buvant l'eau du ])euple.
Les dix se remirent ensuite au travail , et travaillèrent jusqu'au matin. Lorsqu'un d'eux se trouvait trop accablé par les fatigues de la journée , il allait s'étendre quelques instants sur le parquet, et revenait reprendre la délibération.
Le lendemain quelqu'un s'étant approché de Lamartine lui demanda : Que faitesvous?
— Nous rendions le monde , rénoiulil Laniartii:c.