‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 32 sur 34 · IV · texte numérisé non relu

IV

i^évrier révoltitivnnaire, — Avènement des Républicains, Le 10 décembre.

La Royauté des barricades tombée , le parti républicain se trouva maître de la position. Une nouvelle révolution était consommée.

Une nouvelle révolution, c.-à-d., comme nous l'avons vu, une nouvelle victoire. Cette victoire, comme la concevaient, le 2k février, les Membres du Gouvernement provisoire dans leur proclamation au Peuple , c'était une victoire , non au profit de quelques-uns , mais au nom do la

masse, de la société toute entière; c'était la victoire nationale, la victoire légitime par exellence.

Ce jugement de la part des représentants du parti républicain comme de la part de ce parti lui-même , s'établit » se justifie, maisne se discute point, ou plutôt ne se discute point avec l'ennemi. Jamais l'ennemi ne consentira à faire de concessions sur ce point quand il sera question pour lui d'en subir les conséquences ; jamais il ne croira avoir le verbe assez haut pour réclamer, protester contre cette application. Mais arrive son heure d'en faire subir les conséquences aux autres, lui ne discute point ; il agit , et agit d'ensemble, sans s'amuser à tirer sur les siens. Ainsi fit 1815; ainsi a fait le 10 décembre; ainsi feraient demain les descendants des privilégiés de 89 si la France les laissait faire.

Le premier soin qui devait occuper les Représentants du parti républicain, c'était donc l'organisation de leur victoire, non une organisation de terroristes, de sauvages, mais une organisation d'esprits sérieux , élevés et fermes. Les noms des Dupont (de l'Eure), des Arago, des Marie, desMarrast, etc., ne semblaient-ils pas devoir inspirer une confiance aveugle , pour ainsi dire , au parti qui les avait acceptés depuis lontemps pour chefs de file ?

Que s'en suivit-il ?

Au point de vue social , le Gouvernement s'abstint de toucher au droit civil, si l'on excepte l'impôt dont il voulut frapper les créances hypothécaires. Il n'en fut point de même du droit public et du droit pénal.

Par une série de décrets successifs , mais dont nous négligeons l'ordre d'émission, le Gouvernement provisoire abolit l'esclavage de nos colonies et les titres de noblesse. Il proscrivit le principe du cumul et affranchit , d'une manière absolue, les fonctionnaires de l'obligation déconsidérée du serment. Quant à la solidarité nationale relative à l'existence par le travail , le Gouvernement ne posa point

de loi-principe à proprement parler : il se borna à réduire le temps du travail , à créer des ateliers nationaux et des bureaux de renseignements et de placement. A ces deux dispositions, plus spécialement administratives , vint s'ajouter, avec sanction pénale , la prohibition du marchandage. Le système des banques fut élargi et le travail des prisons suspendu. Les réformes du Gouvernement provisoire dans l'enseignement se résument, pour ainsi dire, dans la création d'une école d'administration. L'impôt des /|5 centimes, celui sur les créances hypothécaires, le dégrèvement de l'impôt du sel , et quelques autres dégrèvements , résument à peu près les innovations principales du Gouvernement provisoire en matière d'impôt.

En droit pénal , l'abolition de la peine de mort en matière politique, de la contrainte par corps pour dettes, de l'exposition publique , celle des peines de la bouline et de quelques autres spéciales à la marine, telle fut la révision pénale du Gouvernement provisoire, à joindre l'abrogation des lois de septembre.

En procédure, la loi des annonces judiciaires fut abrogée.

Force est bien de le dire, tout en reconnaissant les tendances progressives du Gouvernement provisoire et les nécessités au milieu desquelles il se trouvait : à part ce que ces innovations contiennent de plus spécialement administratif, qu'était-ce que ce gouvernement qui se disait empressé de remettre ses pouvoirs aux mains des futurs Représentants de la Nation et qui légiférait d'une manière dictatoriale? Ou le Gouvernement voulait réformer dictatorialement, en vainqueur conscient de la légitimité de sa victoire, ou il n'osait assumer cette responsabilité. Dans le premier cas , qu'était-ce que cette législation décousue , fragmentée, successive? La responsabilité de la position acceptée , il fallait opérer une réforme systématique , libérale , révélatrice de la force intelligente et au niveau de la science et de la critique modernes; dans le deuxième, la responsabilité déclinée , il fallait s'abstenir lout-à-fait on

dehors de l'administration provisoire. Or, ce caractère d'administration provisoire n'appartient ni au fond, ni à la rédaction des décrets que nous venons de rappeler. L'abolition de l'esclavage ne l'avait assurément point. L'abolition des titres nobiliaires , était-ce chose si urgente ? Et cette école d'administration dont les créateurs se distribuaient avec tant d'empressement les chaires, eux qui avaient déjà une tâche assez lourde?... eux qui n'étaient point, tous, préparés par des études spéciales, à moins de prétendre à la science infuse? Et l'enseignement primaire et secondaire dont on ne prenait le moindre souci ! Et cependant cet enseignement, véritable anachronisme dans une république au XIX* sciècle , provoquait une réforme radicale bien autrement importante pour l'inauguration de l'ère nouvelle. On le voit : à toutes ces réformes manque une pensée systématique d'organisation, et aux réformateurs, la résolution de leur position. Peut-être , y avait-il un terme moyen à prendre entre une dictature législative que d'ailleurs les circonstances n'eussent point justifiée , et une abstention qui compromettait l'avenir : c'était de convoquer à un travail préparatoire de réfonte législative plus ou moins étendue, tous les hommes spécialement connus et signalés aux avant -postes de la science, sauf à aviser à la ratification définitive de l'œuvre achevée. On eîit ainsi mis à profit un temps qui a été perdu, obtenu les lumières d'hommes spéciaux qui ont été également perdues ; on eût évité de venir tomber, comme on l'a fait , dans l'ornière des commissions parlementaires, des amendements et des sous-amendements, dont le passé avait démontré la stérilité, et, au lieu d'une constitution flanquée de lois successivement additionnelles et devant , par là même, contraster inévitablement avec l'esprit de la loi fondamentale , on eût obtenu une loi unitaire dans sa codification et dans son esprit , une œuvre qui eût pu faire la gloire de l'avènement du républicanisme au pouvoir.

A un autre point de vue social, il y avait toute une révolution morale à opérer dans l'esprit de la nation sous le coup encore des influences qui l'avaient travaillée 18 années durant, révolution urgente et de laquelle dépendait tout le succès de la nouvelle révolution politique : c'était de substituer à l'ancien esprit d'égoïsme et de coterie , un esprit d'émulation et d'honneur, et, comme on ne fera jamais passer subitement une société pas plus qu'un homme, d'un état de démoralisation à l'état de moralité et de dévouement , il fallait surtout déployer une grande habileté pour faire tourner l'égoïsme au profit de la société en déplaçant les buts de l'intérêt individuel. Cette révolution se rattache aux suites administratives de la victoire de février.

Les élections des dernières années du règne déchu avait révélé numériquement l'état respectif des partis ainsi que la puissance des influences exercées par les classes supérieures sur les classes moyennes : l'extension révolutionnaire de l'électorat allait bien apporter quelque modification au passé ; mais sans une habile direction, tout le nouvel élément n'allait-il pas retomber infailliblement sous les mêmes influences ? Dans les grands centres, à Paris surtout, on ne comprendra jamais l'état des masses rurales.

Nonobstant, que se passa-t-il ?

Les Républicains s'empressèrent de couronner leur victoire administrative ou politique, en proclamant le Gouvernement républicain. C'était bien.

On convoqua ensuite la nation à des élections sur l'échelle la plus large. Les hommes du journal le National parurent ici avoir clos et consommé le premier acte de leur mission, et quelques-uns, se retirèrent derrière la toile, inspirés par une pensée plus ou moins personnelle.

Mais ce n'était pas assez pour la consolidation de la République naissante, que d'avoir remis une arme dangereuse entre des mains inhabiles à s'en servir : l'initiation du nouvel élément à la vie politique était à préparer, sous peine

de voir remeLtre en question la possession du terrain conquis. Qu'aliait-ce être encore si ceux que le Gouvernement provisoire investissait de sa confiance , devaient jeter en brouillons , le désordre au camp ? A coup sûr , rien n'est plus blâmable que l'invasion de la corruption gouvernementale dans les élections , et cette invasion sera toujours un signe avant-coureur de chute infaillible , plus ou moins prochaine. Dans les temps ordinaires , le Gouvernement sera d'autant plus fort qu'en dehors de toute corruption, il pourra s'abstenir complètement. Mais, au sortir d'une révolution , lorsqu'il s'agit de consolider une victoire toute fraîche, de prémunir une armée inexpérimentée contre les embûches habiles de l'ennemi, ne plus s'occuper des siens, laisser sans plus de souci l'ennemi crier sur tous les airs et sur tous les tons : <( Embrassons-nous et que cela finisse ! » c'est le moyen de n'en pas finir du tout, ou plutôt d'en finir promptement avec sa victoire. — Autre théorie rouge, voire écarlate 1 n'est-ce pas? — Non, théorie de 1815; théorie du 10 décembre; théorie du vainqueur de tous les temps et de tous les lieux , qui voudra consolider sa victoire, parce que cette théorie n'est que la traduction de la loi inhérente à la nature des choses.

L'inauguration de l'ère nouvelle allait se produire par deux voies :

par la réorganisation du personnel administratif à qui la pudeur la moins difficile ne permettait point de se dévouer à l'œuvre nouvelle ;

par l'organisation des comités et la propagande privées, qui allaient prémunir les masses contre les influences passées.

Suivons la marche de cette double inauguration.

La réorganisation du personnel administratif fut une véritable invasion qui traversa les ministères pour s'abattre de là sur les départements. On laissa de côté des hommes

sérieux et graves que l'on avait à côté de soi , pour expédier aux quatre coins de la France bon nombre d'hommes sans plus de consistance que d'expérience administrative. De petites camaraderies s'organisèrent , républicains ou non-républicains tous ensemble , et on ne sortit plus de là. Ce fut la poule d'eau qui se cache la tête sous l'herbe pour ne plus "voir le chasseur qui la poursuit. 11 fut tels arrondissements à qui les nouveaux camarades , de parole souvent intraitables , donnèrent bien les camarades de leurs camarades , mais de républicains point , et même de libéraux de foi sérieuse , pas davantage. Les fameuses circulaires se succédèrent. Elles poussaient d'un côté , et les camarades des camarades poussaient de l'autre. La désorientation fut complète. Et le Gouvernement ne s'occupa plus davantage de la manière dont en usaient , loin du centre , ceux aux mains de qui avait été remise une toute-puissance devenue impuissance entre leurs mains. Tous ou la plupart de ces commissaires de se regarder législateurs révolutionnaires de science infuse , et de croire faire assez pour la République et la Patrie que de mijoter leurs petites candidatures sans plus de souci. Plus tard, le Gouvernement comprit où tout cela l'avait mené : il songea alors à envoyer des commissaires cette fois-ci vraiment extraordinaires, mais de telle sorte et en tel temps que sa velléité tardive et ébruitée retourna contre lui.

Quant aux comités, qui furent le plus souvent des clubs, on en fit , dans tels endroits , le parti républicain surtout , l'objet d'une expérience toute nouvelle : on les organisa en jeu de casse-cou à l'usage des siens qui n'entraient point dans les petits paquets de candidatures arrangés sous le manteau de la cheminée, et souvent le chef-lieu prit à tâche d'enlever toute spontanéité aux arrondissements, voire de les désorganiser. Passe un candidat ; tombent les légions ! L'intrigue eut sa prime qu'elle ne lâcha point ; les trahisons eurent même la leur , et les légions de tomber. Et les républicains de bonne foi de regretter de s'être laissé

fourvoyer dans des milieux aussi peu républicains de fait , ou aussi inintelligemment républicains.

Cependant, les partis déchus furent d'abord effrayés. Mais, bientôt, témoins assez étonnés des marches et des contre -marches transcendantales dont leurs adversaires leur donnaient le spectacle gratis, ils se ravisèrent, se moquèrent, se resserrèrent, s'encouragèrent et attaquèrent d'ensemble l'ennemi imprévoyant. Celui-ci abandonné des incertains qu'il n'avait su retenir à lui , et des siens que , lui-même, avait désorganisés; ne pouvant plus faire qu'une vaine et piteuse résistance , la propagande démoralisante reprit ses grandes allures d'autrefois, prêcha jusqu'à la décentralisation fédérative , et procréa les alliances les plus étourdissantes. Bref, l'ennemi, l'ami aidant, eut la douce satisfaction inespérée de voir la déroute complète dans le camp du vainqueur.

On était près du 1 0 décembre , qui surprit moins par son imprévu que par l'imprévu du nom qu'il inaugura , et les républicains n'eurent plus qu'à céder la position un moment conquise. « Embrassons-nous , et que tout cela « finisse ! » Et on s'est séparé en criant, à droite : « Vive la « République jusqu'à quand ! » à gauche : <( Vive la Répu- « blique démocratique et sociale ! »

Sans doute , le Gouvernement provisoire a été entouré d'obstacles et de difficultés. Il faut avoir vu Paris et ses agitations prolongées longtemps encore après Février, pour se faire une idée telle qu'elle du milieu que lui firent les circonstances. Faute d'une organisation municipale , les clubs retentirent des théories les plus inimaginables auxquelles souvent ne manqua pas le talent d'exposition , mais qui décelaient une complète inintelligence des institutions et des rapports sociaux autant que l'absence d'un programme systématique sérieux. Partant de certains vices flagrans de

nos institutions, on y renouvela cette puérile utopie de l'état de nature, pour ne point dire de sauvagerie humaine, utopie dont on tira nombre de conséquences. On parla encore , remarque avec raison une brochure à laquelle nous avons déjà fait allusion , de manière à faire naître et à entretenir dans l'esprit des ouvriers adonnés au travail matériel , le sentiment que c'est leur travail seul qui mérite ce nom et en possède les droits. Certaines rumeurs sourdes qui ne furent pas toujours aussi pacifiques que ces idées , circulèrent , et ne manquèrent pas d'être exploitées de manière à jeter l'effroi dans les départements. L'ennemi renversé craignit peut-être ; au moins joua-t-il bientôt de toutes ses pièces. Plus la réaction montait de ton , plus les agitateurs grossissaient le leur, ne comprenant point, ceuxci , qu'ils gâtaient la cause commune par leur irritation et leur véhémence ; ceux-là , qu'ils accumulaient sur eux des orages terribles en ne profitant pas des leçons du passé , et plus enclins que jamais à retomber dans les mêmes fautes. Jusqu'aux intérêts de localité qui voulaient aussi qu'on s'occupât d'eux ou plutôt de leurs chevaux avant leurs personnes. Tout cela , certes , ne fut pas mince tâche. Mais , tout en faisant au Gouvernement provisoire sa juste part , il faut aussi convenir qu'il ne sut point reconnaître décidément le terrain, y prendre position et s'y fortifier. Les ministères surtout , plus encore peut-être que le Gouvernement provisoire , méritent ce reproche , et c'est leur faute qu'aujourd'hui le pays entier expie.

— c Ne voilà-t-il pas ce républicain rouge retombant sur f les siens , et frappant à droite et à gauche , devant et f derrière? » — « Pourquoi, entends-je d'autres dire, nous t mettre ainsi à découvert ? » — Afin que vous-mêmes qui m'adressez cette dernière question, voyiez, réfléchissiez et profitiez , si le Pays , lui-même , repassant dans son esprit l'histoire des privilèges et des privilégiés de tous les lieux et de tous les temps , a le bon sens , lui aussi , de profiter

de tout ce qui se passe sous ses yeux , et de faire la juste part des fautes et des obstacles survenus , mais aussi celle des tendances des hommes qui , échos de Mirabeau , lui crient depuis longtemps : t Assez de privilèges et de privi-

< légiés ! Assez de guerres civiles à cause de ces privilé- « giés et de leurs résistances égoïstes ! Il est temps que les « nations cessent d'être faites pour les gouvernants et que

< les gouvernants commencent à être faits pour les naf tions. » L'épreuve aura été rude ; mais elle ne l'aura pas été trop si elle pouvait profiter à tous , ce qui est pour ainsi dire impossible , malheureusement ! mais au moins si elle peut profiter au plus grand nombre.

Du socialisme, du légitimisme et du conservatisme ou parti de l'ordre.

Socialisme , ce serait , si l'on était assez simple pour en croire certaines classes : hostilité implacable contre l'ordre social; destruction de la famille et de la propriété, blasphémation de la religion et autres airs de ce genre (*) .

Mais le légitimisme ? Ah !.. . Mais le conservatisme ? Oh !.. .

Il serait temps cependant de s'entendre un peu sur les choses et les mots.

On aura remarqué que nous n'avons point prononcé les mots démocratie et démocrate. Ces mots impliquent le

(*) Socialisme, remplace aujourd'hui cet autre cri de guerre : républicanisme, toléré aujourd'hui par les aristocraties dans sa nouvelle transformation de : républicanisme honnête, c.-à-d. républicanisme de laisser-fairc. C'est déjà quelque chose ! Espéron? un ^ochain et même sort au mot socialisme, pourvu que, lui, ne laisse point faire.

point de vue administratif ou politique par opposition à monarchiste, etc., à la différence des autres : socialisme, conservation (quoiqu'aussi conservation soit aussi appliqué suivant le point de vue à l'état administratif) , etc. , lesquels se rattachent au point de vue des rapports sociaux , en tant que régis par le droit privé , le droit public et le droit pénal d'une nation. — Or , nous ne nous occupons, dans ce §, que de ce dernier point de vue.

République , républicain présentent bien une nuance complexe ; mais ne nous arrêtons point sur des détails philologiques qui retarderaient notre marche.

Rapprochons donc, au point de vue des rapports sociaux (par opposition aux rapports administratifs ou politiques), les mots conservation, légitimité, socialisme et leurs nuances : conserver , conservateur , conservatisme ; légitimiste, légitimisme; etc., ainsi que les éléments ou partis caractérisés par ces mots.

Conserver, c'est rester immobile ; ne point se préoccuper des abus, ou, en bon français, les conserver ; mais surtout , pour les gens à privilèges , ne point céder un pouce de terrain, sinon à la force, la force qui est le droit, l'équité, la justice , la fraternité pour le conservateur; je me trompe : le conservateur n'a-t-il pas effacé de son drapeau le mot fraternité ?

Légitimisme, c.-à-d. ensemble des légistimistes ou des idées légitimistes ; parti légitimiste , et aussi ensemble des idées et des doctrines de ce parti, ce mot, au moins, rend hommage à l'idée de la justice, du droit. Il tranche opposé à conservatisme , conservateur quand même , conservateur légitimement ou illégitimement ; — mais reste la manière dont il faut entendre la légitimité. Le droit de la légitimité n'est autre que les théories d'inégalité des impôts ; d'inégalité des conditions ; les théories de privilèges des personnes et des terres ; celles d'inégalité d'a[)plication des peines ; etc....; bref, c'est l'état ancien que nous avons vu ren-

versé par les bourgeois et le peuple de 89 ; c'est la loi du droit d'aînesse , du sacrilège , etc. , dont la révolution de Juillet vint empêcher la Restauration de doter le Peuple français ; c'est le droit d'une cour splendide et de courtisans entretenus à grand renfort de gros budgets payés par le peuple sans profit pour lui. Tout cela , c'est pur droit divin, droit annoncé, sinon par le Christ, au moins par quelqu'Anté-Ghrist. On voit ici que, pour s'entendre sur les mots , il ne s'agit que de s'entendre sur les choses. Et nous nous entendrons si nous opposons au mot légitimisme un autre mot.

Et ce mot..., ce mot... C'est socialisme! C'est, à part certaine nuance administrative que nous pouvons négliger, comme si vous disiez , mais d'une manière moins tranchée à cause de cette dernière nuance : républicanisme. Société, société politique ou nation , c'est l'ensemble des rapports unissant un nombre plus ou moins considérable de citoyens dans une communauté de destinée et de lois d'évolution. Social , socialité expriment la qualité , concrète ou abstraite, propre à un élément donné, de concerner la société, de s'y rattacher par un certain côté. Socialiste, c'est, dans le sens propre, celui qui puise ses inspirations, ses tendances ou aspirations , ses croyances , ses convictions dans l'observation , l'étude et la connaissance de la nature de la société et de ses éléments : de la nature des intérêts de ces mêmes éléments ; dans la meilleure et la plus profitable combinaison , de ces intérêts , et non dans des considérations en dehors de la société , étrangères à la nature , à son rôle, à son but , non plus que dans des intérêts individuels , égoïstes , ou dans des intérêts particuliers de castes. Socialisme , c'est l'ensemble soit des inspirations , des idées , des tendances , des connaissances , des convictions de l'ensemble des penseurs socialistes , soit l'ensemble des socialistes, le parti socialiste ; bref, c'est le libéraiisvie de l'avenir. Socialiste est à socialisme ce que républica-

niste, si ce mot ùlail français, serait à républicanisme (*). C'est ainsi que les socialistes , voire des plus socialistes , ont compris et défini, eux-mêmes, le socialisme, en le distinguant bien de leurs propres utopies plus ou moins irréalisables. « Le socialisme n'est pas une doctrine. En « principe , c'est une aspiration immense , irrésistible , € vers un Ordre social..., > je termine la définition en généralisant les expressions finales de l'auteur : vers un ordre social ou des réformes , des améliorations sociales qui répondent mieux , plus complètement et plus efficacement aux divers besoins sociaux ; qui remédient mieux, plus complètement et plus efficacement aux diverses souffrances sociales , aux divers vices sociaux.

Quoi d'étonnant que le socialisme ait provoqué telle ou telle utopie ; des utopies plus ou moins sérieuses ou extravagantes ; plus ou moins légitimes par organisation à pr ion", plus ou moins illégitimes par substitution plus ou moins directe , violente , à des circonstances légitimes ? Et , à cause de ces utopies, produits d'imaginations plus ou moins incandescentes , socialisme , c'est la bête noire nationale ? C'est absolument comme si l'on condamnait la chirurgie à cause des mauvais chirurgiens; la philosophie à cause des systèmes plus ou moins faux qui se sont produits à l'abri de son nom ; la religion , à cause des hérésies et des mauvais dévots ; etc.

Dans une brochure, qui nous a fait mal à lire, parce que , sous un voile de foi puritaine , perce le scepticisme et la sécheresse du dogmatique et du personnalisme ; parce que sa conclusion arrogante etméphytique se réduit à celleci : restauration du passé , nous avons lu un passage sur l'abus des principes évangéliques de la part de certains

(*) « hme est le mot grec ismos qui signifie science, etc.. " (Fontakibii, La ck/', etc., p. 150.) hte, donne donc: qui sait, savant (i>(?mi', je sais, jr connais). Cf. Roi'BAiiD, Syn , >" Juriste, éd. 1700.

utopistes. Soit. Mais pourquoi un homme de la valeur de l'auteur se préoccupa-t-il si peu de faire passer ces purs principes dans les faits , alors qu'il en avait la toute-puissance ? C'eût été le moyen le plus efficace de prévenir l'abus contre lequel il s'indigne aujourd'hui.

Protestons donc énergiquement contre l'abus que les véritables ennemis , au fond sinon en la forme, de la justice, du droit , de l'humanité , du progrès essayent de faire du mot socialisme. Ayons le courage d'une noble action en adoptant un noble nom. A un nouvel état social plus parfait et plus social que les précédents , il fallait , comme à toutes les choses et à toutes les idées nouvelles un nom nouveau. Et ce mot est: Socialisme! Cri de guerre, si vous voulez la guerre ; cri de paix , si vous voulez la paix. Socialisme est et restera la bannière revendiquant seule la devise : liberté, égalité, fraternité, dans les limites relatives et progressives de sa réalisabilité pratique.

Et d'où le progrès pourrait-il sortir ailleurs que du socialisme ? Pensez-vous que la nature aille changer ses lois au profit de quelques hommes ? Le grain de froment produit le froment et produira toujours le froment ; l'ivraie produit l'ivraie et produira toujours l'ivraie. C'est la loi du monde, la loi universelle. Or , voulez-vous savoir ce que produiraient les partis , supposés appelés demain au pouvoir ? Jugez-en à leurs œuvres passées , et votre jugement pour l'avenir sera un jugement infaillible.

Or, qui, en 89, alors que le timide et incertain Louis XVI disait : « 11 n'y a que moi et M. de Turgot qui aimions € le Peuple ; » qui , dis-je , voulait l'inégalité des citoyens devant la loi : inégalité des impôts ; inégalité héréditaire ; inégalité dans l'admissibilité aux emplois ; inégalité des peines pour des coupables de mêmes crimes , mais appartenant à des classes différentes ? Qui , sous la Restauration, imposait la France d'un milliard au profit des classes qui

convièrent jadis l'étranger à se ruer sur notre belle patrie -, demandait l'inégalité de droits héréditaires entre les enfants d'un même père et d'une même mère; etc....? Les classes nobles , à part quelques honorables et généreuses exceptions. Que peuvent aujourd'hui désirer, espérer, vouloir ces mêmes classes ; ces classes qui ont conservé leurs vieux instincts de supériorité sur les classes roturières ; leurs instincts de mésalliances ; leurs instincts répulsifs de fusion égalitaire dans les réunions publiques , si ce n'est la restauration de leurs anciens privilèges dans les extrêmes limites que comporteraient les circonstances?...

Qui a organisé et proclamé officiellement , en France , le système de corruption gouvernementale ? Qui a donné tous ces scandales de trafics financiers ? Qui volait aveuglément tous les fonds secrets? Qui s'est constamment opposé à toutes diminutions d'impôts: impôts sur le sel, impôt postal et tant d'autres ? Qui a proclamé l'intérêt du clocher de la paroisse pour exploiter les paroissiens et la France ? Qui s'est constamment opposé à toutes réformes : réformes des gros traitements et des sinécures ; réformes si salutaires de l'organisation judiciaire; réformes dans l'exclusif du privilège électoral ; réformes d'un enseignement , le contrepied , pour ainsi dire , des besoins de l'époque et des classes secondaires? Qui a prêté la main à la violation des lois par l'hypocrisie logique ? Les conservateurs ; ces hommes dont l'un des coryphées disait à l'autre, alors qu'un intérêt commun ne les réunissait pas ( et probablement ! de tels hommes comprenaient la portée de leurs paroles! ) : « Vous

< avez deshonnoré la France !» et à qui l'autre ripostait :

< Et vous, vous l'avez ruinée! »

Qui nous a fait ce que nous sommes , nous , roturiers et vilains? Qui a posé le germe de l'émancipation de ceux que l'ignorance retenait et retient encore dans les couches inférieures de nos sociétés ? Nos pères de 89 , les vrais socialistes du xvni* siècle. — Qui, en Février, a proclamé l'émancipation des esclaves de nos colonies? Qui a voulu

épargner à l'humanité le dégradant spectacle de l'exposition publique ? Qui a proscrit d'indignation ces peines de la bouline et autres que subissaient , dans les marines royales , nos courageux et braves marins ? Qui a eu souci , stérile , il est vrai , parce que la question n'était point mûre encore , des améliorations que comportent très pratiquenïent et très certainement la condition et le sort du travailleur, et que l'avenir doit inévitablement apporter à celui-ci ? Qui a dégrevé le peuple de l'impôt du sel , de l'impôt postal ? Qui a dit au Peuple : < Toi , Frère ! laisse-là ton fusil , et « viens avec nous. Tu te plains ; nos Gouvernants ne son- « gent pas à toi; tiens ! prends ce papier et cette plume. « Tu vois les hommes que cherchent à t'imposer ceux qui « t'exploitent; tu vois ceux qui ont jusqu'ici défendu tes < intérêts ; choisis entre les uns et les autres. Et celui que « tu auras jugé le plus digne de ton mandat, écris son nom « sur ton bulletin, qui, réuni à celui de tes frères, te rendra « fort contre l'ennemi. Tu te tromperas une fois, deux fois, t plus encore. Plus lard, tu découvriras tes erreurs, et « sauras les redresser. Un morceau de papier et une plume « produiront un effet bien autrement sûr que le fusil qui « ne devrait servir que contre l'étranger. Car un aveugle € ou mauvais frère est toujours un frère ! > A qui devonsnous cela ? Aux fidèles enfants de leurs pères de 89 ; aux hommes qui ont entretenu, généreusement et souvent à travers des rudes épreuves , le feu sacré sur l'autel de la Patrie ; aux républicains désormais socialistes. Car que serait le républicanisme politique sans le républicanisme social , si ce n'est un moule nouveau dans lequel seraient refondus plus vivaces que jamais les vieux abus et les défroques des vieux privilèges ?

Comparez maintenant , et jugez !

Hommes et partis qui vous débattez d'impuissance à l'approche incessant de l'esprit nouveau , et vous agitez

sans autre boussole que votre courte vue , votre suffisance et vos chétives et piteuses passions , vous avez cru crier : au loup ! à la bête noire ! en criant derrière nous et à nos pieds : < Socialistes ! » L'homme de paix se retourne avec calme et vous dit : « Oui ; mon frère ! Je suis socialiste , et c puissiez-vous , un jour , le devenir comme moi à votre « honneur et gloire ! >

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