‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 33 sur 34 · VI · texte numérisé non relu

VI

Des conséquences logiques de Février.

Que Socialisme soit une devise de ralliement des hommes de cœur et de pensée , nous l'avons dit. — Mais socialisme, tendances socialistes et révolution sociale ne sont point mêmes choses , comme nous l'avons dit encore. Le socialisme peut , au milieu de circonstances données, apparaître à l'état de réclamation d'améliorations sociales , d'améliorations partielles, de détail. Il peut , d'autres circonstances données , se produire à l'état d'aspiration d'une révolution complète , rénovatrice, pour ainsi dire , comme le fut la révolution de 89.

Quel est l'état de la question dans l'état actuel de notre France ?

Distinguons :

les institutions de droit civil , de droit public et de droit pénal ; les mœurs ; l'organisation administrative ou politique.

Février a accompli une révolution administrative plus ou moins complète ; mais enfin d'une monarchie héréditaire , à électeurs privilégiés et à chambre aristocratique , la France a passé à un régime républicain , d'ébauche ou de germe démocratique. Le temps et les idées apporteront leur progrès; mais, pour le moment, il est question de consolider, de consei-ver (au moins ici les Républicains et les Socialistes sont conservateurs) le système actuel et d'en tirer ses conséquences naturelles dans les institutions à organiser , plus encore qu'à modifier immédiatement et moins encore à révolutionner.

Nous disons consolider , tirer des conséquences et modifier , en supposant que la République tienne , ce dont nous ne nous porterions point garant. Mais que l'on y prenne garde ! Ce n'est pas assez que le fait de victoire , de victoire momentanée. Il faut qu'une victoire soit définitive, et il n'est point d'homme sans préventions , qui ne lise dans le passé dans toutes les agitations européennes du présent , la loi de l'avenir. Et cette loi n'est certes pas la loi du despotisme. Nous entendons répéter souvent que le Français n'est point fait pour être républicain. C'est mal s'exprimer. Il faut dire. : On n'a rien fait pour le rendre républicain ; on a fait tout , au contraire , pour l'empêcher de le devenir. Mais dire : Nous ne sommes point faits pour être républicains, c'est, à mon sens, le dernier degré d'abnégation de la dignité humaine ; c'est de la propagande pure de démoralisation. Que tous les hommes de cœur et de pensée élevée ; que nos hommes d'état surtout disent : « Nous sommes , de fait , républicains ; devenons morale- « ment républicains ; veuillons fermement le devenir ! » qu'ils donnent l'impulsion , et les nobles instincts ne feront pas défaut à la France. Après tout , ne calomnions point Dieu en désespérant de la nature humaine , parce qu'une génération a sucé de mauvais lait !

Ici , les éléments des luttes adminitratives ne sont plus dits: socialistes, conservateurs (quoi qu'il y ait conserva-

tion administrative; mais sans plus de critérium), etc.. ; mais démocrates (et aussi républicains) , et non-démocrates, c.-à-d. attachés à des individualités distinctes de la nation dans sa plus haute synthèse , et de nature diverse ; individualités monarchiques ( de diverses nuances) ou polyarchiques (aristocratiques; oligarchiques), individualités pratiquement complexes dans leurs éléments.

Quant aux mœurs, le Gouvernement provisoire , c.-à-d. les représentants du parti républicain ont manqué complètement leur œuvre. D'un état social labouré par un long règne de démoralisation gouvernementale, Février avait à faire passer la société , au moins la jeunesse , telle qu'il la trouvait , à un état d'émulation dans une voie et vers un but généreux , élevés , sociaux. On ne pouvait espérer substituer, sans transition , le dévouement à l'égoïsme ; mais il fallait déplacer le but de l'égoïsme ; stimuler cet égoïsme lui-même , et le diriger de manière à le faire concourir à l'œuvre nouvelle. H fallait enfin faire appel à la capacité , aux antécédants , sans distinction de rangs et sans égard à aucune considération étrangère. On attribue à Washington cette recommandation : « Prenez des gentlemen ; ce sont c les plus sûrs comme les plus capables. » Cette recommandation, pour être appréciée, demanderait d'abord à être rapprochée de toutes les circonstances de temps et de lieux , dans lesquels elle aurait été faite. Mais Washington l'eût-il faite , l'eût-il posée en principe d'une manière absolue , nous n'hésiterions pas à la condamner comme impolitique ; comme attentatoire à la condition égali taire des citoyens devant la loi ; comme anti-sociale , en ce que la plupart des emplois devraient être pour la société un de ces moyens à rattacher au système de l'organisation du travail , ce qui vaudrait mieux que la stérile et dégradante aumône. Non ; il ne faut point que le train clinquant d'une famille constitue un titre de préférence ; mais, au contraire, le dénûment de la famille recommandé par la capacité , la

probité et la régularité morale de chacun de ses membres. Donner une place, qui n'est que lucrative, à une famille qui a plus qu'à suffire , c'est voler, je ne cède rien sur le mot , c'est voler, dis-je, celles qui n'ont point le nécessaire ; c'est, de plus , impolitique pour un gouvernement qui veut régénérer une nation, et se consolider en se rattachant les masses hésitantes et ouvertes à toutes les influences locales. Je suis loin d'exclure systématiquement par là les classes aisées et même riches ; au contraire. Mais je ne saurais concéder à ces classes aucune préférence privilégiée , aucune préférence privilégiée surtout pour les emplois plus particulièrement lucratifs. Exigez , d'ailleurs , que l'homme se recommande par lui-même, et son influence morale vaudra bien une influence d'emprunt. C'est précisément , en partie , pour avoir voulu enraciner en France la prétendue recommandation de Washington , que la Royauté de Juillet, qui, aujourd'hui , reconnaît explicitement, par la plume de son ex-ministre , cette recommandation comme l'expression de son esprit gouvernemental , est tombée en Février.

C'avait été trop, beaucoup trop que 18 années de camaraderie de gentlemens roturiers dans le recrutement des emplois publics ; mais retomber d'une camaraderie dans une autre , tomber d'une camaraderie dorée dans une camaraderie démocratique, pour ne point employer une autre forme paronymique de cette épithète, la chute était lourde, écrasante. C'est ce qui arriva cependant. Paris ne sut que garder, sans même les utiliser, ceux qu'il devait envoyer aux départements , et l'administration départementale perdit tout prestige attractif ; la jeunesse française ne sut plus à quel saint se vouer, pour employer une locution vulgaire, et l'œuvre est à refaire.

Et cette œuvre , c'est l'aspiration du socialisme , ou , si vous voulez , du libéralisme sérieux , pratique , du xix* siècle. Ce sera plus, il faut l'espérer : cette œuvre sera son œuvre. Que les partis de résistance se le tiennent pour bien dit : tous leurs efforts en sens contraire ne feront

qu'en hâter la réalisation , et plus énergique sera la résistance , plus brutale sera la catastrophe. Signaler la loi , l'événement , je le répète encore , ce n'est point l'appeler, le hâter ; c'est en craindre les accidents, c'est s'efforcer de les prévenir, de les détourner. Mais l'histoire a-t-elle toujours instruit les partis et leurs passions égoïstes?...

Nous arrivons à la question vivace du moment, question brûlante pour celui qui écrit , comme le foyer de lumière pour l'insecte qu'il attire.

Détachons cette question dans un § spécial ; mais auparavant consignons un rapprochement philologique.

Notre langue, bien peu précise dans les sciences, est encore plus élastique quand elle se forme sur le terrein des partis. Les mots perdent bientôt leur sens propre pour revêtir un sens relatif , arbitraire , d'emprunt. Ainsi : légitimité , ordre , etc. . .

Réformistes, insurgés, révolutionnaires, nous fournissent une autre application de notre remarque. Dans la langue usuelle, ce sont tous synonymes de républicains, de démocrates , quelque chose comme brigands. La langue légitimiste n'a jamais appelé insurgée M'"^ de Berri, alors qu'elle parcourait la Vendée. Les légitimistes répudieraient le qua- Hficatif : révolutionnaires , s'ils ramenaient demain Henri de Bourbon. Pruderie de mots! Au fond, réformistes, insurgés , révolutionnaires , n'impliquent aucune antithèse déterminative de critérium social ou administratif, mais seulement l'état d'un parti , tel quel , relativement au parti tenant en main le pouvoir au moment de l'attaque ou du renversement. Le parti républicain ne les a acceptés , lui , que sous bénéfice d'inventaire , c.-à-d. en tant que désignant, ainsi restreints, les réformistes, les révolutionnaires par excellence , les combattans pour la cause du Peuple dans sa plus haute hypothèse , cause à leurs yeux légitime et sainte entre toutes.

§ Vil.

Le socialisme est-il en présence d'une révolutioiL sociale dans les institutions de droit privé , de droit public et de droit pénal de la France de 1849 ?

Cette question est autant complexe que le sont les mille et un détails qui constituent l'état juridique actuel de la société française , et son examen sérieux ne serait rien moins que l'examen critique de tout notre droit. Un tel examen ne saurait évidemment rentrer dans notre modeste cadre. Mais notre travail serait incomplet si quelques exemples d'application ne venaient éclairer les courtes remarques auxquelles nous nous bornerons.

Déjà , une révolution immense a été accomplie , sinon pour la France artérielle , pour ces extrémités que vivifie le sang français. Le nom et le pavillon de la France n'abritent plus aujourd'hui l'esclavage antique. La Mère-Patrie n'a plus deux poids et deux mesures : un poids et une mesure pour ses enfants circonscrits entre l'Océan et la Méditerrannée ; un poids et une mesure pour ses enfants d'audelà. Au moins, l'Assemblée nationale, en ratifiant une des premières inspirations du Gouvernement provisoire , aurat-elle fait bénir, un jour, le nom français sur quelques points du globe, en disant, cette fois-ci avec quelque vérité, que la République française a pour principe l'égalité , l'égalité au centre, l'égalité aux extrémités (Gonst. , iv) . La révolution de Février fût-elle destinée à n'avoir que ce résultat, ce serait déjà un beau et grand résultat ! i Vous êtes frères ! »

A côté de celte révolution sociale proprement dite , quelques réformes sociales viennent dignement se grouper. Les passions politiques d'aujourd'hui ne pourront plus faire tomber une tête que demain pourrait voir couronner (C.,6).

Si l'Assemblée nationale a jugé devoir régler administrativement les réunions politiques , au m.oins aura-l-elle réhabilité un des droits les plus essentiels et les plus caractéristiques de la qualité de citoyen , celui de délibérer paisiblement en commun, le besoin échéant, sans avoir à redouter la main-mise du gendarme ou du sergent de ville (8).

En disant que f toutes les propriétés sont inviolables » , l'Assemblée nationale a préservé les conservateurs fonciers , au moins pour trois ans , des conséquences de la sentence: « La propriété , c'est le vol. » A cela tienne , on pourra accepter comme candidat se présentant dans les termes même de la constitution , un républicain honnête, voire un socialiste.

L'Assemblée nationale n'a certes point là terminé l'œuvre de Février. On attendait plus d'elle, et elle-même semblait disposée à faire plus. Malheureusement , elle n'a point su accepter son rôle décidément. On est retombé dans la vieille routine des théories des pouvoirs constituants et des pouvoirs légiférants ; des constitutions et des lois organiques ; des amendements et des sous-amendements parlementaires. On n'a point su faire table rase , je ne dirai pas des institutions , parce que je dépasserais de beaucoup ma pensée , mais dos vieux erremens et de ces vieux lambeaux de codification , les derniers calques ou copies des précédents d'autant plus défigurées qu'elles s'éloignent de l'original à un degré plus éloigné ; on n'a point su organiser une œuvre d'ensemble , unitaire dans son esprit comme dans sa forme , et qui eût été le monument du xix'^ siècle. Et il est arrivé de là que, le Code constitutionnel renouvelé des précédents vaille que vaille , avec moins encore peut-être de critique , à peine terminé , TAssemblée s'est

en quelque sorte vue contrainte à plier bagage et à abandonner à des successeurs inconnus la réalisation du reste des promesses qu'elle s'était réservée explicitement dans l'art. 115 delà Constitution, ainsi que l'interprétation des espérances déposées dans les art. vni et 13.

J'ai dit: de ses successeurs inconnus! Quels seront-ils? Quelle sera leur tâche ?

Le Peuple dira bientôt quels seront les sucesseurs de nos constituants. — Mais, quels qu'ils soient , ces successeurs seront en présence de graves et sérieuses questions.

Nous disions plus haut que l'Assemblée nationale avait lié les mains de nos prochains législateurs quant à la question d'appropriabilité du sol , au moins 3 années durant. Mais enfin c'est quelque chose que les instincts et que les tendances , et peut-être ne serait-il pas inopportun de se poser cette question si l'inappropriabilité du sol est un principe inhérent au socialisme , la moelle de ses os , le sine quâ non de la bête ?

La question a même été posée d'une manière plus absosolue, par d'autres, il est vrai , que par l'auteur de la formule: « La propriété, c'est le vol. » — Partons cependant de l'absolu littéral de cette formule , et distinguons pour son examen critique :

la propriété des meubles ou mobilière ;

la propriété des immeubles , spécialement de la terre , du sol, ou propriété foncière, terrienne.

Comprenons bien d'abord que toutes les choses et tous les êtres ne sont pas également appropriables , politiquement et même philosophiquement. Ainsi l'esclavage implique l'appropriabilité de l'homme par l'homme , appropriabilité proscrite aujourd'hui par la philosophie et nos lois.

Quand on a demandé si la propriété , l'appropriation individuelle étaient philosophiquement légitimes ou illégitimes.

la question a-t-elle pu porter bien sérieusement d'une manière absolue sur la propriété mobilière? Les meubles destinés à la consommation individuelle : le mets qui doit nous nourrir ; le vêtemennt qui doit nous couvrir , ne peuvent produire leur utilité que par l'appropriation à un moment donné , appropriation qui produit l'état de propriété. Et comment l'animal que nous venons de saisir avec peine et danger , ne deviendrait-il pas nôtre ? Gomment la provision que nous aurions faite d'un certain nombre de peaux pour le besoin futur , et le soin constant que nous aurions apporté à leur conservation , n'auraient-ils pas fait nôtre ce petit capital? Etc. Nous concevons cependant une association d'abnégation individuelle à l'instar du cloître : le reclus n"a point à se préoccuper de pourvoir à ses besoins plutôt qu'à ceux des autres. Chacun produit ; une main supérieure perçoit, répartit et distribue. Mais peut-on bien sérieusement, pratiquement, songer à organiser une nation tout entière, que dis-je? l'humanité, ellemême , sur un pareil type ? Outre les conséquences économiques qui pourraient résulter de là, ce serait, en échange d'une satisfaction individuelle plus que problématique , enlever à l'homme toute sa liberté d'action, les conséquences ou produits de son activité, toute spontanéité. L'échange présente trop de gravité. On conçoit une association volontaire se proposant un but de cette nature , devant se perpétuer plus ou moins longtemps, avantageuse aux associés et par là attractive ; mais, tout cela allàt-il le mieux du monde, on ne saurait trouver dans les avantages d'un fait libre et volontaire, la condamnation de la vie individuelle , la négation de la légitimité de la propriété mobilière , et , par extension, de la propriété en soi, dans son absolu. Or, comment faire passer les sociétés résistantes , de la vie individuelle à la vie sociétaire sans violence illégitime , si l'appropriation de certaines choses par la vie individuelle a été légitime, des limites étant déterminées ? Et les temps sont loin de la monastérisation volontaire des nations et de

rhumauilé. Nous n'avons point à nous occuper ici des difficultés ou plutôt des impossibilités matérielles de réalisation , n'ayant de conclusion à tirer des considérations précédentes que celle-ci : il est des objets susceptibles d'une appropriation légitime. Y eût-il des valeurs inappropriables, la propriété en soi ne serait pas illégitime d'une manière absolue.

Passons au sol .

Les uns admettent son appropriabililé ;

d'autres ne l'admettent point, - mais sous des nuances plus ou moins absolues.

C'est une élude curieuse et même fertile en enseignements que celle des divers ou au moins des principaux systèmes qui se donnent rendez-vous ici : l 'inappropriabilité absolue ou relative du sol en lui-même ; la désappropriation volontaire ou forcée ; forcée avec ou sans indemnité en capitaux non terriens ou en actions ; la désappropriation définitive ou subordonnée à la persistance volontaire des sociétaires. Mais cette revue critique ne peut rentrer dans un cadre qui comporte au plus les sommités de la question.

Une observation toutefois sur un système particulier qui se défend du communisme , tout en concluant à l'association communale par apport de la terre en tant que force productrice , en échange d'actions dans l'association. Sans doute, cette association est très compatible avec l'appropriation individuelle et la capitalisation non terrienne des produits du travail ; mais , si ces produits échappent à la communauté ou plutôt à la société , le sol n'échappe pas à une certaine communauté usufructuaire. Du reste , en réduisant ce système , comme il paraît aujourd'hui avoir des tendances à se formuler lui-même , à la libre et volontaire association des propriétaires actuels , il sort momentanément de notre question : la légitimité ou l'illégitimité absolues de l'appropriation du sol.

D'abord, il est diflicile d'aller jusqu'à rejeter l'inappropriabilité du sol par les nations , à l'égard les unes des

autres : le fait est là plus fort que les doctrines impuissantes à le changer. Voici déjà le sol reconnu appropriable , à moins de tomber dans une puérile rêverie de communauté, de société humanitaire du globe.

L'appropriabilité individuelle des nations acceptée , nous concevons des étals ou rapports spéciaux , bien distincts, de propriété terrienne :

Etait-ce un état d'appropriation légitime , définitivement légitime , que cette appropriation de l'Afrique par quelque 5 ou 6 Romains ?

Etait-ce une appropriation légitime , définitivement légitime , que la répartition féodale du sol de la France au Moyen-âge ?

Est-ce une appropriation légitime que la transformation de capitaux mobiliers en capital terrien dans une société basée sur le principe du libre échange foncier ?

On voit du premier coup-d'œil l'immense distance de la première à la dernière question.— Les deux premières ont été résolues en fait, solution qui nous suffit ici.

Quant à la 3% on a discuté plus ou moins sérieusement sur la légitimité des fortunes terriennes relativement à chaque propriétaire individuellement. Le fait est qu'arrivé à un certain morcellement , ce morcellement a servi de base à un état ayant sa légitimité , sinon. absolue à l'égard de tous les propriétaires échangistes , au moins dans son ensemble , au point de vue de la généralité de la masse des propriétaires. Et , en dehors de cette généralité , vouloir , l'imperfection de l'humanité étant donnée, passer au crible tout acte individuel pour en induire à l'évolution générale des nationalités , ce serait , à part l'impossibilité pratique , se condamner à ensevelir la société sous le chaos de prétendus redressements qui produiraient inévitablement plus d'illégitimités que d'actes de véritable justice.

La critique inquisitive des fortunes privées écartée , revient notre question-principe , c.-à-d. l'appropriabilité ou l'inappropriabilité absolue du sol. Eh bien! tel état écono-

inique d'une nation, étant donné, il est impossible de concéder que toute appropriation du sol soit essentiellement , nécessairement illégitime. 11 est impossible d'admettre que, dans l'évolution d'une nation , là où tel use son activité dans les jouissances matérielles ou la débauche, fuit le travail, prodigue, sans plus de souci de l'avenir, les valeurs qui liti adviennent; que là ou tel autre déploie la plus grande énergie d'activité , se soumet aux plus rudes privations dans la prévision du lendemain , pourvoie à capitaliser d'une manière stable et même productive le légitime gain de ses sueurs ; là où la capitalisation des produits s'est assise sur le morcellement et le libre-échange du sol par d'indéfinies et persistantes combinaisons ; là où une active <et puissante industrie a élevé sur le sol un autre sol , un sol de valeurs mobilières sur un sol de valeurs terriennes , les premières non moins considérables que les secondes, il est impossible, disons-nous, de conclure légitimement, honorablement , rationnellement , que toute appropriation du sol soit illégitime.

De même, il est vrai, que, tel état de société donné, nous concevons légitime un état économique de propriété terrienne ; de même aussi, tel autre état de société donné, nous concevrions légitime un état économique assis sur le principe de l'inappropriabilité du sol. Ce dernier état, nous le concevrions constitué à priori , par ex. , appUqué à nos colonisations africaines ; organisé sur des domaines de l'Etat concédés par celui-ci à des associations emphytéotiques. Cet état économique et son fonctionnement pourraient ainsi constituer un état éminemment légitime et dont la violation constituerait une usurpation ou une violation illégitime, à part les conséquences économiques plus ou moins avantageuses de ce système , en tant que comparées avec les conséquences du système opposé , c.-à-d. du système d'appropriabilité du sol.

Mais conclure de là , d'une manière absolue , à l'illégitimité de tout état économique basé sur l'appropriabilité du

sol , c'est nier l'évidence des faits , les enseignements de l'histoire ; disons : le bon sens. Et c'est pour n'avoir point assez compris que le droit des sociétés n'est pas fait tout d'une pièce , indépendant des milieux , que certains organisateurs utepistes ont échoué et provoqué contre eux une réprobation qu'au fond , ils n'ont pas toujours méritée. Leur faute a été dans l'exclusif de leur point de vue et de leur propagande.

N'est-on pas effrayé, rien qu'à y penser ! de ce chaos qui serait la suite inévitable de la proclamation de ce principe que nous prenons à la lettre pour le besoin de notre démonstration. (( La propriété (foncière), c'est le vol?... » La désappropriation ne causerait pas en France une moindre perturbation qu'une famine affreuse , dont plusieurs années ne seraient point près de voir la fin. Quel déplacement économique de tous les capitaux et des instruments de l'exploitation agricole ! Quelles obstacles et quelles impossibilités de toutes sortes ne surgiraient point ! Où trouver assez d'organisateurs d'un système nouveau quand notre époque est si pauvre en modificateurs d'une machine qui fonctionne? Mais nous nous sommes arrêtés à ce point de vue plus comme complément de tableau que dans la pensée de combattre quelque chose de sérieux, et à peine pouvons-nous considérer autrement une transformation progressive , au moins tant que de profondes perturbations n'auront point bouleversé l'état économique de la France actuelle.

Socialisme et illégitimité de la propriété terrienne ne présentent donc aucune affinité nécessaire, l'un impliquant nécessairement l'autre , l'un dépendant nécessairement de l'autre. Et insister sur cette prétendue connexité , c'est appeler en aide aux intérêts égoïstes ou la mauvaise foi ou l'ignorance.

Mais si , en présence de certaines considérations précédentes , l'appropriation individuelle du sol peut s'organiser en système légitime , respectable , est-ce à cette condition

que la société ne pourra dire au dernier venu sans plus de souci ? <( Vous n'avez point votre place au soleil ? Eh bien ! € dansez ou chantez ! » Est-ce à cette condition qu'elle pourra lui dire avec Sganarelle : c Nous , les heureux du « siècle, nous avons bien bu et mangé de même. Or, nous « voulons et entendons , nous repus , que ventre affamé f soit content et satisfait ?,.. »

Ici, bien des systèmes encore se sont produits. On a encore proposé de sociétariser le travail d'une manière plus ou moins libre , plus ou moins dictatoriale ; de transformer la France, sinon en un vaste phalanstère, au moins en phalanstères communaux ; etc. Autant d'utopistes , autant de systèmes. Est-ce à l'un ou à l'autre de ces systèmes que s'attache la condition de la légitimité de la propriété terrienne? Le socialisme implique-t-il nécessairement l'exclusif d'une harmonisation industrielle de ce genre sans affinité possible avec l'état de notre société actuelle? — Non ; évidemment.

Mais allons-nous conclure de là que la question d'organisation du travail soit radicalement résolue ? Oh ! non , certes ; de beaucoup s'en faut ! Cette question est considérable et demanderait seule tout un livre. Elle présente tant de points de vue, tant de questions secondaires : questions sur l'organisation du travail dans ses rapports avec l'assistance publique ; questions sur l'établissement de bureaux municipaux destinés à stimuler la confection d'ouvrages privés, à constater les travaux ouverts et le besoin de travailleurs , afin de servir d'intermédiaire gratuit entre le travailleur inemployé et le capitaliste , propriétaire ou industriel; questions sur l'assistance momentanée ou l'assistance permanente ; questions sur les caisses ouvrières soit d'assurances mutuelles , soit de retraite , soit autres ; questions sur des comptoirs divers ; etc. De l'organisation utopique , plus ou moins romanesque , à une organisation sérieuse , pratique, il y a loin sans doute ; mais moins loin encore , peut-être , que de cette dernière organisation

h ce déplorable état actuel de nos diverses et insuffisantes institutions dites de bienfaisance. Combien croient avoir tout dit, en répondant avec une sorte d'insouciance : * Sans « doute; il y a à faire ! Mais que faire? » Quoi faire ?... S'eston occupé sérieusement jusqu'ici de ce qu'il pouvait y avoir à faire ? Votre aumône routinière est une aumône stérile ; une aumône hypocrite el mensongère , en ce qu'elle ne répond point réellement aux besoins que , vaniteusement , elle prétend soulager; une aumône impuissante, par cela même qu'elle est et n'est qu'aumône , à produire d'autre résultat que celui de faire des dupes et d'entretenir la démoralisation de masses menaçant u-n jour de surgir en vous disant de leurs voix sinistres et caverneuses : c La propriété, « c'est le vol ! » Et vous savez comment le Peuple fait sa justice, lui ! Quoi faire?... Il y a donc à faire? Vous le sentez , le comprenez avec une sorte de découragement , d'effroi , et songez-vous à chercher ce qu'il y a à faire, à vous mettre à l'œuvre ? Imprudents ! qui ne craignez point, par votre résistance aveugle , de rendre légitime demain une proposition qui, aujourd'hui encore , est illégitime. Et cependant : € Vous êtes frères ! »

Ici , l'Assemblée nationale n'a fait que poser des germes d'espérances, germes féconds si le socialisme les réchaufte, germes stériles s'ils ne doivent être vivifiés que par les vieux partis.

Aux lacunes sociales que nous venons de signaler, se lie intimement la moralisation par l'enseignement. Or, quel est le rapport de l'enseignement actuel avec l'état économique de notre pays? Peut-être nous jugera-t-on bien tranchant , bien suffisant ; mais ce point nous occupe depuis assez longtemps et sérieusement pour que nous n'hésitions point à dire hautement que notre enseignement est un contrebon-sens en présence des besoins de l'époque. Quelle unité présente-t-il encore ? Mais ce sont là de ces questions qu'il ne faut que signaler quand un ne peut , sinon les

épuiser , au moins en esquisser assez largement les points de vue principaux.

Est-ce un état moral, légitime, le dernier mot de l'organisation de la famille , qu'un état proscriptif du divorce et admettant la fiction : t Le mari , pendant le mariage , est « réputé le père des enfants de sa femme, quand même? » A moins que le mari ne s'expatrie au-delà des mers pour se punir , lui non coupable , et ses véritables enfants non plus coupables que lui , du crime d'une femme adultère ! Et c'est vous qui transportez et persistez à maintenir cette fiction dans le domaine de la réalité , qui déclamez contre les destructeurs de la famille?... Et, moi, je vous le dis en vérité : c'est vous, avant tout autres, qui êtes les véritables destructeurs de la famille ! Admettez ou rejetez le divorce, le socialisme n'a pas ici une formule absolue , raide ; mais tant que votre fiction restera la loi vivante, votre prétendue morale n'est qu'une morale hypocrite et anti-sociale.

Et tant d'autres points de vue qu'il nous resterait à signaler si notre cadre le comportait ; si surtout encore un peu plus de temps nous avait été laissé entre le moment où nous avons conçu cet opuscule, et presque privé de livres accidentellement, le jetons sur le papier au courant de la plume, pour ainsi dire, et le moment si prochain qui peut donner quelqu'intérêt à sa publication. Mais les quelques exemples précédents d'application suffisent au besoin de notre thèse et de notre conclusion.

Reprenons notre question agitée :

Février a fait quelque chose , mais il n'a point fait tout ; l'Assemblée nationale , elle-même , a été obligée en quelque sorte d'abandonner sa tâche inachevée et de laisser à d'autres le soin de réaliser ses promesses. Le socialisme se trouve donc en présence d'une tâche commencée mais non consommée. Cette tâche est-elle une révolution radicale

proprement dite , une réédification ne devant point laisser pierre sur pierre , ou n'appelle-t-elle que des réformes plus ou rftoins profondes , plus ou moins nombreuses ?

Le premier quart de ce siècle a vu surgir en Allemagne , deux célèbres écoles juridiques : l'une dite historique ; l'autre, philosophique. La première, spécialement, dut prendre faveur en France , à une époque sans aspirations , superficielle , toute de pratique et de conservation. Partant de cette idée, juste au fond, qu'il ne suffit point d'écrire sur le papier une révolution pour la faire passer dans les faits , dans la matière sociale , elle donna à cette idée une portée autre que celle qu'elle implique en soi , et elle sembla se condamner à l'immobilisme par l'exclusif de son point de vue. Si le présent est vivifié par le passé , si l'histoire présente la liaison du présent avec le passé, le présent vivifie aussi l'avenir, dont la philosophie de l'histoire soulève un coin du voile. Et , à ce nouveau point de vue , chaque moment qui commence, laisse déjà loin derrière lui le moment qui finit. Ce point de vue , c'est vraiment la vie ; car la vie sans mouvement , sans lendemain , c'est l'agonie de la mort. Or, l'école qui accepte la qualification antithétique d'historique, s'attache plus spécialement au point de vue qui relie le présent au passé, préoccupée à peine de celui qui relie le présent à l'avenir. Et , alors , elle se cramponne à la tradition , je dirais presque à la routine , comme le navigateur timide qui remet son salut au secours momentané de son câble pourri plutôt que de le chercher dans sa propre énergie à lutter contre la tempête, La mer grossit , le câble se brise , et le navigateur de sombrer.

Mais de même que l'école historique est exclusive en ce qu'elle ne tient pas assez de compte de la liaison intime du présent et de l'avenir, de même, ce serait tomber dans un autre exclusif que de penser qu'il ne saurait y avoir de légitimité et de stabilité pour la France de l'avenir que

dans le bouleversement radical de tous les rapports qui constituent le présent. C'est en ce sens qu'il faut que les éléments sociaux de la France s'acceptent, c.-à-d. s'acceptent dans la légitimité de leurs conditions respectives , mais non en ce sens qu'il faille que les tendances légitimes acceptent les tendances illégitimes ; les instincts libéraux , nationaux , les instincts oppressifs, anti-sociaux ; le dévoûment, l'égoïsme ; bref, les passions généreuses , les mauvaises passions. Car ce ne sont plus là des rapports légitimes d'éléments ; c'est une lutte d'éléments contraires comme le sont le bien et le mal , le légitime et l'illégitime , le mal demandant d'abord à être souffert pour ensuite étouffer le bien plus sûrement. Accepter ici , souffrir, ce n'est rien moins que le suicide.

Socialisme et bouleversement radical , n'ont donc aucune parenté nécessaire. Si , d'un côté, le socialisme est aspiratif, agressif même, de l'autre il est conservateur. — Il est conservateur de la forme républicaine conquise en Février ; il est conservateur de la jeune liberté de nos frères des colonies , il est conservateur de l'abolition de la peine de mort en matière politique; bref, il est conservateur de toutes les inspirations généreuses que le Gouvernement provisoire et l'Assemblée nationale ont traduites dans les faits. — Mais le Socialisme est agressif en présence de tous les abus anti-sociaux qui pèsent sur les peuples , et sont autant de germes de luttes intermittentes, dont chaque dénoùment est presque toujours une sanglante catastrophe ; il est aspiratif de toutes les améliorations pratiques que comporte la nature de l'homme et de la société , comme le malade aspire vers la guérison des souffrances qui le torturent.

Du moment où nous reconnaissons que le Socialisme fait la part des rapports légitimes sur lesquels notre société actuelle est assise , assez peu importe quel nom l'on donne

au but de ses aspirations : révolutions ou réformes , et surtout lorsqu'il s'agit d'appliquer à ce but des appellatifs dont les nuances sont nécessairement arbitraires, variables. Tel, d'ailleurs, élargit son programme, tel le resserre Qu'importe encore ? Les uns ne diffèrent des autres que par la compréhension de leurs aspirations , tous d'accord qu'ils sont, sur le point de départ et le but. Le point de départ, ce sont les souffrances sociales germe vivace de toutes les agitations politiques le plus souvent sanglantes ; le but, c'est l'allégement, dans les extrêmes limites du possible , de toutes les souffrances sociales ; c'est la disparition des insurrections armées, des révolutions sanglantes ; bref, c'est le progrès social , non ce progrès reculé indéfiniment , mais hâté comme doit l'être toute réparation d'une injustice. Appelez ce but des réformes, si tant est que vous y teniez, et si ces réformes satisfont aux légitimes besoins de l'époque , le socialisme est à son tour satisfait ; il cesse d'être aggressif. A l'œuvre donc !

Oh ! que ne puis-je faire passer mon cœur dans le cœur des jeunes hommes de notre génération ! Que ne puis-je prêter mes yeux à l'égoïste pour qu'il Use dans le passé et le présent, la loi de l'avenir !

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