VIII
ha situation.
Plus d'une année s'est écoulée depuis Février, et, il faut bien le reconnaître : malgré le vote de la Constitution , malgré l'élection du 10 décembre, l'avenir est plus que jamais remis en question; les partis plus dessinés que jamais.
ne présentent guère qu'un état transitoire d'armistice, dont chacun profite pour se reconnaître , se conserter , agir ensuite.
Je ne saurais trop le redire et le redire encore ; Honte à moi , s'il entrait jamais dans ma pensée et mes prévisions de prendre la plume pour exciter les mauvaises passions et les pousser dans l'arène ! Mais est-ce la faute de l'écrivain si les faits qu'il constate, ne sont pas plus riants? si les lois de ces faits sont aussi impérieuses, fatales même, quand l'homme ne sait pas user de son intelligence, de son cœur, de son expérience et de sa volonté pour modifier les milieux qui enfantent ces lois dont les conséquences le menacent et l'effraient avec juste motif? Et que fait l'écrivain en constatant ces faits , en signalant ces lois , autre chose que de dire : « Vous vous perdez ! Vous nous perdez tous ! Prenez « donc garde ! Abandonnez cette voie périlleuse, et entrez « dans le droit chemin. » L'écrivain fait une noble et digne action que trop souvent les passions retournent contre lui.
Oui , je le répète : les partis ne s'entendent point et paraissent moins que jamais disposés à s'entendre. Dans la sphère gouvernementale , au haut * le Ministère est un ministère phtysique , dont les poumons ne sauraient battre à l'unisson. Il le sent lui-même , le dissimule à peine. Plus bas , combien de fonctionnaires sont soufferts par cela seul qu'ils ne sont acceptés par aucun parti ? Eux-mêmes se sentent chanceler dès qu'ils font un pas. Cependant , les prétendants sont en observation et attendent les circonstances pour apparaître dans la lutte une fois engagée. Partout, le provisoire , l'inquiétude , l'agitation. Les influences sont à reconstruire , à asseoir. Voyez si les plus prévoyants se sont réinféodés sans réserve aux puissants du moment I Oa semble reculer à se faire l'ami de celui-ci dans la crainte de l'avènement imminent de celui-là. En révolution , les morts se succèdent vite ! Et il y a plus d'un mort-vivanti. Les influences sont à reconstruire.
' Cependant , la Nation est tirée par deux forces opposées : les aristocraties: restaurateurs ou conservateurs , c.-à-d.,
si l'on veut , les privilégiés ; les non-privilégiés et les deshérités.
Un moment même a dû faire craindre de voir tracer en
lettres de sang : riches et pauvres !
Les aristocraties commencent à comprendre ainsi la lutte engagée , s'effraient justement des conséquences éventuelles mais possibles de cette lutte , et se resserrent mécaniquement , instinctivement , sous le coup de leurs vagues et inquiètes appréhensions de l'avenir. Elles voudraient et ne voudraient point : elles sentent le danger de ne point céder, et elles reculent devant le sacrifice. Leur résistance , c'est l'obstacle élastique qui refoule le flot venu , flot qui revient , revient encore , se soulève et menace de franchir la digue qu'il peut bientôt engloutir.
Les aristocraties se resserrent , mais mal à l'aise de leur accointance intéressée et égoïste. La Noblesse répugnera toujours à s'assimiler la philosophie de cette autre noblesse quelque peu arlequine , laquelle , à son tour , souffre du prestige de sa rivale auquel elle ne saurait prétendre , et a conscience de son impuissance relative en présence du Clergé si elle n'est appuyée par le Peuple. Les aristocraties victorieuses demain contre le Peuple , rentreront presque aussitôt dans une lutte dont les éléments et les termes seront changés. Le Peuple se passionnera-t-il dans des luttes stériles pour lui ? Restera-t-il alors spectateur passif? Ne viendra-t-il pas dire au milieu des contendants ? < Et moi « aussi je suis aristocratie , et aristocratie seule puissante « entre toutes quand il ne me reste plus de salut que de me « lever d'ensemble ! » Alors qu'adviendra de la Patrie , cette mère commune de tous ?...
S'il m'eût été donné d'avoir une voix assez imposante pour me faire écouter de tous, je dirais aux classes aristocratiques : « Ne forcez point le ressort. La philosophie des
idées nouvelles n'a rien qui soit hostile aux personnes , si on lui laisse prendre son légitime cours. Mais il n'en est pas des intérêts et des instincts de castes comme des personnes. Votre passé a jeté de la défiance sur ces instincts, et toutes vos agitations présentes ajoutent encore à cette défiance. Ni les uns . ni les autres n'avez pu jusqu'ici sauver la France des révolutions. Abstenez-vous quelque temps de vos prétentions à ressaisir le pouvoir qui vous est échappé et laissez passer ce pouvoir en d'autres mains. Surveillez seulement ; profitez de ce ( temps pour retremper vos instincts et montrer qu2 vous ( avez enfin compris la loi sociale et humanitaire du pro- ( grès ; puis , vous reviendrez concourir plus forts et plus puissants que jamais à faire le bien. Autrement redoutez de forcer un ressort qui pourrait éclater dans vos mains et préparer à la France un triste avenir ! Que la philo- ( "Sophie de l'histoire soit pour vous un profitable enseignement , non la philosophie de vos livres , à vous , des livres confectionnés à votre usage , mais la philosophie des hvres que le Peuple inspire et peut seul inspirer. Et ne prenez point ces profondes et générales agitations qui ébranlent, non seulement la France, mais l'Europe, pour un simple ride qui trouble un moment la surface du lac ! »
Les classes moyennes et prolétaires ont assez rudement éprouvé et subi les doctrines et les influences tour-à-tour renversées. Que , comme nous en avons fait plus haut une sommaire esquisse , elles sachent enfin faire la part de ce que refusaient à leurs pères les pères de la Noblesse d'aujourd'hui, et de ce dont les dotèrent leurs pères, à elles! Les souvenirs tout frais de cette Restauration superbe et étroitement dévote ne leur laissent-ils que des regrets?.... Juillet est tombé, et soit tombé avec lui l'esprit qu'il inaugura ! Avec lui soient tombées ces deux influences désastreuses : — < Vous avez déshonoré la France ! » — c Et, vous, « vous l'avez ruinée ! > — On ne saurait trop le répéter :
toiUes les inllutnices , en ce moment , sont , pour ainsi dire, à terre, et conséquemment à réédifier, et, les classes secondaires aidant , une nouvelle Ère peut s'inaugurer pour la France. Alors se réaliseront successivement toutes les tendances d'amélioration qui ont tenu constamment le parti républicain sur la brèche : dégrèvement des impôts ; économie dans la répartition des budgets pour les services improductifs ; augmentation pour les services concourant au bien de tous , et surtout à celui des classes abandonnées à leur ignorance , à leurs dissipations , à leurs maladies et à leur misère ; primes émulatives au travail industriel et intellectuel, au dévoûment patriotique; appel des plus capables et des plus moraux aux fonctions publiques pour le plus grand bien des administrés et des justiciables ; réformes d'abus de tant d'espèces ; proscription des révoltes à main armée ; grandeur de la génération qui surgit, voici la mission du Républicanisme socialiste , mission déjà commencée et qu'il lui reste à développer indéfiniment dans l'avenir.
Mais le Républicanisme ne peut accomplir sa mission qu'à la condition de ressaisir l'influence que ses ennemis lui disputent en ce moment, habiles que ceux-ci ont été, à profiter des obstacles inévitables dans une commotion politique aussi profonde que celle de Février, et il ne peut ressaisir cette influence que par le concours de tous ceux qui sont intéressés à ce que la République ne tombe point , mais grandisse et se fortifie. Et, pour cela , unissons-nous tous qui ne sommes ni Nobles, ni Prêtres , ni Fonctionnaires, ni Satisfaits de tout genre; unissons-nous tous, grossis de tous les cœurs généreux , Nobles , Prêtres , Fonctionnaires ou Satisfaits en ce qui concerne leurs personnes mais non en ce qui concerne les déshérités ; unissons-nous , dis-je , au jour prochain de l'élection . dans une même pensée :
Plus uaOus; plus de privilèges ! Des amélionuions ; puis umèUorationSj et encore des amélioralioîis !
Et vous, Hommes de peine, vous qui avez tant de mal à vous orienter au milieu de nos luttes ; sur ce terrain où s'agittent tant de passions égoïtes, où, si l'on pense à vous, c'est si rarement sous l'inspiration d'un sentiment généreux, fraternel et efficace; vous qui, comme vous me l'avez dit plus d'une fois, vous vous abstenez dans la crainte d'une erreur qui pourrait retourner contre vous-mêmes , que votre politique se résume en ce peu de- mots jusqu'à ce que l'avenir vous éclaire :
€ Aristocraties de toutes sortes : seigneur noble ou quasi- « noble de mon village , de ma commune ; curé de ma * paroisse et son évêque, seigneur noble et curé du village « voisin, et encore de l'autre village voisin; gens à grandes « places et à gros traitements ; gens que tous les influents « attirent à eux , tout cela vote d'ensemble , comme un « seul homme ; les mandataires de tous ces intérêts , ce « sont des hommes dont ces intérêts sont les leurs , aussi , € à eux. Or, mes intérêts, à moi, n'ayant rien de commun « avec tous ces intérêts-là, leurs mandataires ne sauraient i être les miens, et je ne vote point pour eux,
(( Gens de ma condition ou à-peu-près , plus à portée « que moi de voir au juste comment les choses se passent, u et dont les intérêts sont les miens, votent pour ces autres « qui ont leurs instincts, leurs sympathies, leur confiance, (i Or, puisque mes intérêts sont les mêmes que les leurs, « mes instincts aussi doivent être les mêmes , et je vote «( avec eux sans hésiter. Leurs hommes, ce sont mes homu mes ! leurs mandataires , ce sont mes mandataires ! Je « n'en démords plus , quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise. »
— Y pensez-vous ? Ce ne va plus être une invasion de socialistes , mais d'utopistes plus ou moins démolisseurs, plus anthropophages les uns que les autres!— Rassurez-vous
bien: deux ou trois ne sauraient faire tout. Or, vous ne serez jamais assez fort contre l'ennemi commun , et vous le serez toujours assez contre les brouillons quand vous aurez le pays derrière vous. Les nobles et les ex-conservateurs se réunissent bien : ayons le bon sens de faire comme eux !
Citoyens ! la République est en péril ! Sauvons-la, nous tous qui, aujourd'hui encore, le pouvons !
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