‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 5 sur 34 · CHAPITRE l · texte numérisé non relu

CHAPITRE l

Depuis plusieurs jours, le gouvernement se préparait à la résistance. Les troupes étaient consignées; les casernes approvisionnées de vivres et de munitions. Des exercices étaient ordonnés dans les cours pour des engagements de rues; des haches, des pioches étaient distribuées aux compagnies d'élite et attachées deri ière le sac, pour enfoncer les portes des maisons et détruire les barricades.

Un grand mouvement de troupes se faisait

dans Paris et autour de Paris. Les garnisons voisines étaient prêtes à marcher, et des caissons passaient continuellement sur les boulevards. Dans presque tous les quartiers, les régiments avaient été changés de casernes pour que le soldat fût dépaysé de ses relations.

L'ordre était donné à l'artillerie de Vincennes de se rendre dès six heures du matin , mèche allumée, à la porte Saint-Antoine. Depuis plusieurs jours, les artilleurs étaient occupés à fabriquer des gargousses, et cependant au milieu de ces préparatifs de guerre civile, à deux pas de ces pyramides d'obus, dans ce même fort de Yincennes, le duc de Montpensier donnait une soirée aux officiers d'artillerie pour faire passer sans doute, dans leur cœur, sa propre confiance.

Cette confiance, d'ailleurs, était naturelle : la royauté avait toujours battu l'émeute, en juin, en avril, en mai, à Lyon, à Toulouse, en Vendée. Elle avait prévu tous les coups de main , crénelé , fortifié tous les corps de garde, marqué à l'encre rouge toutes les mar-

— esches et contre-marches de la troupe, toutes les places qu'il fallait défendre ou abandonner, tous les postes stratégiques, tous les carrefours qu'il fallait occuper ou protéger avec de l'infanterie, de la cavalerie ou du canon.

Paris était organisé d'avance comme un vaste champ de bataille ou plutôt comme un guet-apens où l'insurrection devait à la première minute, être prise, enserrée, étouffée, dans un réseau de baïonnettes.

Vingt-sept mille hommes étaient cantonnés à Paris ; quarante autres mille hommes étaient aux portes de Paris. Une garnison formidable occupait Yincenncs; une autre garnison occupait le mont Yalérien. Plusieurs batteries d'artillerie pouvaient, au premier coup de clairon , partir au galop de Vincennes et de l'Ecole militaire, et poussant devant elle une colonne de flamme, balayer, en quelques instants, toute la ligne des boulevards.

Voici l'état officiel de la force armée qui occupait Paris : trente-sept bataillons d'in-

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fanterie; un bataillon de chasseurs d'Orléans; trois compagnies de génie ; quatre mille hommes de garde municipale et de vétérans ; vingt escadrons; cinq batteries.

Les ministres pouvaient donc être rassurés. La nuit avançait , les groupes qui s'étaient formés autour des proclamations du préfet de police s'étaient retirés, la moitié des becs de gaz était éteinte, la lumière des rues baissait d'un degré. Paris dormait, et dans ce silence du sommeil entrecoupé à longs intervalles, d'un bruit de voitures et du pas des patrouilles, les heures seules, ces voix sévères du temps, parlaient dans l'air, s'appelaient et se répondaient du haut des clochers.

En ce moment, des officiers d'ordonnance enveloppés dans leur manteau parcouraient achevai les quartiers populeux du centre de Paris, étudiaient d'un coup d'œil les diverses positions, et après avoir trouvé partout le calme sur leur chemin, ils rentraient aux Tuileries pour y rapporter leurs propres illusions.

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