‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 6 sur 34 · XL · texte numérisé non relu

XL

Le jour parut, le ciel était sombre , le vent soufflait de l'ouest, l'air était chaud , et dans cette température visiblement détendue on sentait nager l'électricité. La rue était calme. Seulement, vers dix heures, une population nombreuse descendait bias dessus , bras dessous des quartiers éloignés. Trois grandes files de curieux roulaient tranquillement par les trois grandes artères des quais, des boulevards et de la rue Sain t-Iïouoré, vers la place de la Concorde. Pas un soldat, pas un sergent de ville , pas un uniforme ne se montrait aux passants. Le pouvoir cachait partout sa main.

A dix heures les étudi.ants se réunissaient sur la place du Panthéon. C'était i'a^ ant-gardc de la révolution. Ils descendent la rue des Grès en chantant la Marseillaise. Ils suivent successivement la rue de la Harpe, de l'École de Médecine, la rue Dauphine , le pont jNeuf, la rue de la Monnaie, et débouchent par la î'iie Duphot, sur la place de la Madeleine, ils y trouvent une foule compacte, curieuse et refroidie. Ils la traversent et l'éleclrisent en

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passant. La Marseillaise leur répond de tous côtés; les ànies s'allument, des hommes du peuple entrent dans les rangs des étudiants. La colonne s'ébranle de nouveau, fait deux fois le tour de la Madeleine et s'élance sur la place de la Concorde.

Elle se dirige vers la chambre des députés; mais arrivée à l'entrée du pont, elle trouve un peloton de municipaux qui croisent la baïonnette.

La tête de la colonne s'arrête, mais l'énorme pression de la multitude la porte jusque sur les fusils.

Un jeune homme s'avance, déchire son habit et ouvre sa poitrine : « Tirez , » dit- il.

Ce mouvementd'héroïsme touche les gardes municipaux. Ils relèvent leurs fusils. La colonne passe. On n'aperçoit plus qu'une masse noire, confuse et onduleuse de chapeaux resserrée entre deux parapets. 11 s'élevait par instant, du fond de cette foule, une sourde clameur qu'une bouffée de vent apportait jusqu'à la chancellerie de la Légion d'honneur.

Le sombre courant roule toujours, à flots serrés , sur la chaussée du pont, va battre les soubassements du Palais-Bourbon, passe pardessus la grille, saute sur les degrés du péristyle, déborde et rejaillit jusque dans les jardins environnants.

Les plus avancés avaient déjà pénétré dans les couloirs des tribunes , lorsque les portes de la caserne du quai d'Orsay, jusqu'alors fermées , s'ouvrent à deux battants et livrent passageà un escadron dedragons.Lesdragons partent au trot, le sabre nu, arrivent sur la colonne, et au moment de charger remettent leur lame au fourreau. Ils passent immobiles et graves, se contentant de labourer l'attroupement du poitrail de leurs chevaux.

Leur intention est comprise, le peuple crie : Vivent les dragons!

Les étudiants, coupés et dispersés par cette charge, se dissipent dans toutes les directions.

Un bataillon de ligne accourt au pas gymnastique sur la place du Palais-Bourbon. Il estprécédé d'un commissaire de police, la loi à

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la main et la ceinture au coté. D'autres renforts arrivent. Deux pièces d'artillerie prennent position dans la rue de Bourgogne. De forts piquets d'infanterie et de cavalerie, dragons, chasseurs et municipaux viennent garnir les deux extrémités du pont de la Concorde. Le général Perrot, escorté de son état -major, passe au galop devant la porte de la chambre des députés.

— Vous pouvez être tranquilles, dit-il, au commandant du poste , le pont est gardé, les meilleures troupes de l'Europe ne sauraient le force r.

La chambre des députés était en effet inabordable. Les députés se rendaient un à un à la séance, après avoir franchi une triple barrière de sentinelles, de grand'gardes et d'avant-postes. Les orateurs de la finance discutaient pacifiquement au milieu de l'inattention générale le projet de la banque de Bordeaux. Les préoccupations étaicntaillenrs. Les députés entraient, sortaient, se groupaient ou se promenaient avec inquiétude dans la salle des Pas-Perdus. Quelques uns s'étaient réunis sous h colonnade du fronton

et sur les marches de l'escalier , du haut de ces gradins ils pouvaient embrasser d'un regard toute la place de la Concorde.

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