XIV
Les troupes bivouaquèrent dans la boue, sous la pluie, devant leurs feux à moitié éteints, au milieu d'une profonde sécurité. Cependant ce calme apparent était menaçant. La nuit couvait une révolution. Les pavés remuaient sourdement sous le pied des patrouilles.
Un groupe d'hommes énergiques occupait le défilé tortueux des rues Beaubourg , Transnonain , du Cloître-Saint-Méry , ce quartier central de toutes les insurrections. Un autre groupe, abandonnantParisà sa for-
midable garnison, parcourait les rues des Batignoles et allait de porte en porte, enlever des fusils de gardes nationaux. Lorsqu'il se fut armé il descendit sur le poste de l'octroi, l'enleva, l'incendia et retourna camper hors de la barrière dans un chantier de bois, attendant le lendemain.
Pendant que le peuple s'improvisait ainsi avec un nouveau système d'armement, quelles mesures militaires prenaient les Tuileries?
Deux généraux se trouvaient investis de la direction suprême des opérations : le général Tiburce Sébastiani, commandant de la place, et le général Jacqueminot , commandant de la garde nationale.
Le général Jacqueminot, à peine relevé de maladie, encore souffrant, étendu sur un canapé, ne prenait aucune initiative, se soulevait à peine pour entendre les rapports des officiers d'ordonnance, répondait des paroles évasives et laissait retomber sa tête sur le canapé.
Le général Tiburce Sébastian! , évidemment écrasé sous le poids de son épaulette, ne s'occupait que de futilités, et dirigeait les mouvements des troupes avec la plus profonde négligence.
Au lieu d'être concentrée dans les principales positions, l'armée était éparpillée. Les canons avaient été oubliés sur les places, de sorte que, si les barricades qui se sont élevées dans la nuit de mercredi, avec une merveilleuse rapidité , s'étaient élevées dans la nuit du mardi, toute l'artillerie était prise, comme dans les mailles d'un vaste filet.
Le jour parut, le temps était refroidi.
Le premier aspect de la ville, le mercredi matin, ne pouvait plus laisser d'incertitude au pouvoir. Le danger croissait. De nouvelles forces furent appelées du dehors. De nombreuses colonnes de carabiniers et de chasseurs, de fantassins arrivaient à marche forcée par la barrière de Passy, et s'engouffraient successivement par les guichets , dans la citadelle imprenable du Carrousel. A la
même heure, un régiment de ligne, appuyé d'une batterie d'artillerie, défilait sur la rive gauche, musique en tête, et allait prendre position du côté de l'île Saint-Louis, pour isoler sans doute le faubourg Saint-Mai'ceau du faubourg Saint-Antoine.