INTRODUCTION
Nous essayons de raconter ces trois journées, parce que, mêlé aux scènes et aux acteurs de ce grand drame, nous avons pu en connaître toutes les péripéties. Nous ne venons cependant pas exagérer notre rôle, ni glisser subrepticement notre nom sous un rayon de la gloire du peuple.
Notre part dans ce mouvement n'a été que de l'admiration. Nous ne demandons qua l'exprimer avec toute la sérénité, toute la sincérité qui conviennent à la majesté de l'événement.
s II.
La révolution s'est consommée le 24 février, mais elle était déjà faite dans les esprits. Elle grandit le jour oii M. Guizot monta au pouvoir. La question d'Orient venait de se vider. Par le fait de la coalition de l'Angleterre , de la Prusse , de la Russie et de l'Autriche , la France voyait révoquer ses titres de grande puissance. Elle descendait d'un degré dans la hiérarchie des nations.
L'opinion s'émut , le gouvernement arma , les fortifications s'élevèrent , et quand la fibre nationale fut partout irritée , le ministère se replia sur la note du 8 octobre , rappela la flotte du [théâtre des événements, et après cet acte de condescendance à la volonté du roi , il tomba surpris et immolé au moment précis de sa faiblesse, pour qu'il emportât l'impopularité de sa faute dans les rangs de l'opposition.
De tous les bruits de guerre,de tous les ar-
mements , de tous les appels à l'iiidig nation du peuple , il ne resta plus que l'abdication bruyante de la France et l'enceinte des fortifications, qui germait sourdement du sol, autour de la capitale des idées.
En prenant le portefeuille des affaires étrangères, M. Guizot acceptait une double commission :
La première, de comprimer l'irritation nationale , d'étouffer du pied la mèche qui fumait encore à terre , et de signer la déchéance définitive de la France dans les conseils de l'Europe.
La seconde, d'effacer le dernier vestige de la coalition. La coalition , si on veut la juger favorablement, pouvait être considérée comme une tentative de ressaisir, par la chambre elle-même, la vérité dû régime représentatif M. Guizot avait été l'âme , la parole , la colère de la coalition , Ils était fait l'adversaire de la royauté pour lui substituer la prépondérance du parle-
ment, et mainlenaiit il rentrait au pouvoir pour subordonner le régime représentatif à la couronne.
Il arrivait ainsi aux affaires avec un double démenti à sa conduite de la veille, avec deux otages pris dans son passé qu'il donnait contre lui-même à la monarchie.
Désarmé par ce désaveu tacite de ses opinions, pardonné, humilié, il s'était ôté d'avance tout pouvoir de modifier ou de rectifier la politique de Louis-Philippe. Sa situation devenait plus forte que son intelligence, plus despotique que sa volonté.
Or, en pohtique, les situations sont encore plus dangereuses que les doctrines; elles ont une logique irrésistible, qui entraîne même les plus grands talents à leur abîme.
Quelle était donc cette politique que M. Guîzot se condamnait à toujours servir, sans halte, sans restriction, sans réticence ?
La voici :
Dès le premier jour où Louis-Philippe prit la couronne du front d'une autre dynastie, il s'était dit : Je suis monté au trône par la révolution, j'en tomberai par les forces mêmes de la révolution.
La garde nationale est une armée révolutionnaire , je bifferai la garde nationale. La liberté de la presse est une arme révolutionnaire, je la briserai par la fiscalité. Le jury est^un tribunal révolutionnaire, je ferai nommer les jurés par les préfets. La justice est révolutionnaire par son principe d'égalité, je mettrai l'épée de mes vengeances dans les mains de la pairie. La maxime le roi ne gouverne pas est une maxime révolutionnaire, je réfuterai la maxime en achetant, à bureau ouvert, les élections des députés.
La monarchie de juillet se retournait ainsi contre toutes les idées qui l'avaient portée au pouvoir.
Son règne ne fut donc qu'une protestation cachée contre son avènement , un complot permanent contre la liberté.
En même temps que le roi retirait une à une, toutes les forces vives de la révolution , il ressuscitait toutes les traditions mortes dupasse. La cour était rétablie, l'étiquette était reprise, la noblesse patronnée, fanoblissement prodigué, la diplomatie exclusivement peuplée de gentilshommes.
Les grandes familles étaient circonvenues, appelées , caressées , les défections récompensées. Les corporations religieuses étaient tolérées, la main -morte autorisée, les prétentions ultramontaines encouragées. Les princes , dérisoirement promenés un seul instant à travers les grades inférieurs, par une hypocrisie d'égalité^ se trouvaient subitement jetés à la tête de la guerre et de la marine. La royauté, passant ainsi par-dessus les intermédiaires responsables du pouvoir, allait s'étendre comme un réseau sur toute l'armée.
Et comme couronnement de cette politique de compression , elle élevait autour des flancs de Paris , une enceinte continue de forts détachés, pour faire parler de plus haut sa volonté par la bouche de trois mille pièces de canon.
Non-seulement Louis-Philippe prétendait absorber toute la France dans sa dynastie et l'élever ensuite à de fantastiques hauteurs , au-dessus et en dehors de la nation , au sommet d'une pyramide sur deux ou trois étages de privilèges ; l'isoler dans le vide de je ne sais quel moi royal , multiplié dans ses fils , dans quelques courtisans et quelques hauts dignitaires; mais encore il avait voulu modeler sa politique extérieure sur sa politique intérieure ; aux alliances de liberté substituer les alliances de famille; mettre un gendre à Bruxelles, un fils à Madrid , et tenir ainsi, au bout du télégraphe, le cercle indéfiniment élargi de sa maison.
Il avait besoin surtout de rentrer en grâce auprès des monarchies de l'Europe et pour cela de faire taire derrière lui la révolution. Il voulait paraître roi aux mêmes litres , aux mêmes conditions , aux mêmes prérogatives que les autres rois. Il niait partout notre âme , notre force et notre cœur, quand cette âme, cette force , ce cœur éclataient en liberté autour de nous. Abandon de la Pologne, de la Suisse, de ritalie , de l'Espagne lorsqu'd s'agissait d'y secourir la révolution. Intervention diplomatique ou armée en Italie, en Espagne , en Suisse , en Portugal , lorsqu'il s'agissait d'y étouffer la révolution.
Ainsi donc, en deçà comme au delà des frontières, Louis-Philippe n'avait qu'une ambition exclusive, instante, incessante ; arracher du cœur de la nation les idées , les espérances, les sympathies (|u'un siècle y avait déposées , et en porter les lambeaux aux princes étrangers, comme la rançon de la monarchie de Juillet.
Son caractère d'ailleurs semblait trempé pour cette destruction par place et en détail de la démocratie. Esprit étroit, intraitable, irritable à la conlradiction; confiant dans ce qu'il nommait sa vieille expérience, il avait le despotisme de ses idées. Homme d'un autre temps, élevé par une femme habile, uniquement pour cette vie d'habileté qui consiste à parlementer avec les circonstances plutôt quà les dominer; battu par la tempête pendant vingt ans, aigri plutôt qu'enseigné par le malheur, tour à tour persécuté et triomphant par deux causes, la révolution et la légitimité, il s'était habitué à concilier ces deux causes dans un môme scepticisme.
il s'en servait à tour de rôle, selon les besoins de la circonstance. Les principes n'étaient pour lui que les artifices de l'ambition. Ne pouvant s'élever, ni par éducation, ni par nature, à cette haute sympathie des aspirations du temps, qui e^t le vrai génie de la polili(|ue, il ne satlachait qu'à
nier les sentiments et les idées. Il ne voulait voir, clans la société, que des faits et des intérêts , jamais des doctrines et des convictions.
Soyons justes, cependant, cette erreur était surtout la faute de cette position exceptionnelle, excessive, que la souveraineté lui faisait. Le trône est la plus mauvaise place pour juger les autres hommes. Comme la monarchie tient dans ses mains toutes les faveurs , elle ne voit approcher d'elle que des candidatures. Elle ne connaît des hommes que leurs ambitions. Elle est aussi autorisée à croire que la nation tout entière n'est qu'une vaste collection de cupidités.
La vérité ne peut plus traverser cette atmosphère de mensonges officiels pour arriver jusqu'au souverain. Le souverain n'écoute pas, il parle; il ne discute pas, il dicte. L'approbation continue devient la pemière forme de l'étiquette. La sincérité est une inconvenance.
De plus, en acceptant la couronne après la révolution de Juillet, Louis-Philippe ne pouvait se dissimuler par qui, comment, et dequellesmainsilavaitrecucettecouronne.
11 l'avait évidemment reçue , dans un esprit de conservation, de la classe la plus directement intéressée à la politique de conservation. Il voyait dans la charte, dans la théorie, dans la pensée des hautes classes, la royauté posée partout comme une borne, et il croyait entrer dans l'esprit de son rôle , en repoussant toutes les innovations. Il en était venu à considérer l'immobilité comme la condition même de sa monarchie. Il croyait que toute réforme amène forcément une autre réforme, sans qu'il soit possible de s'arrêter ailleurs que dans une république, et, du haut de cette erreur, il regardait toute concession k l'esprit de l'époque comme une destitution partielle de la royauté.
Ainsi, son caractère d'homme, son caractère de roi , la situation qui lui était faite par la charte et par son origine, par
les théories de royauté constitutionnelle, conspiraient à le précipiter clans cette politique de résistance.