‹ Histoire des trois journées de Février, 1848Chapitre 3 sur 29 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

W. Guizot pouvait sans doute, par ses études et par ses antécédents, comprendre le danger qu'il y avait pour la monarchie à vouloir confisquer toutes les idées, toutes les sympathies, toutes les destinées d'une nation. Mais M. Guizot s'était retiré ce droit. Il arrivait aux affaires, mutilé dans sa con viction et dans son caractère. Il venait payer en actes le prix d'une amnistie. Il ne pouvait plus redresser la politique, il ne pouvait que la servir. Il ne montait au pouvoir que par le roi et avec l'appui du roi, et s'il était tombé, oii serait-il tombé? Ce n'était pas assurément dans les rangs d'une nouvelle coalition.

Sa politique lui était donc fatalement dictée ; il dut soutenir par des moyens faux une situation fausse. Il n'eut plus que le

choix entre le subterfuge et la corruption.

Il brise, en entrant au pouvoir, la coalition qu'il avait fondée. Il contredit dans son ministère la politique qu'il avait servie dans son ambassade. Il signe, pour entrer dans l'alliance anglaise, le droit de visite, et , pour garder le portefeuille , il désavoue sa signature. A Constantinople, il déclare le nouveau gouvernement de la Syrie contraire aux intérêts du Liban, et le proclame à Paris conforme aux intérêts de ce même Liban. Il prend l'engagement d'interdire la vente des oflices, et il pratique lui-même cette vente à l'abri de son interdiction. Sous le coup d'un vote, il demande un sursis pour apporter de nouveaux documents et n'en apporte aucuns à l'expiration (lu sursis. A la veille des élections, il annonce une politique de progrès et rejette son programme le lendemain des élections. Il recherche l'alliance anglaise et la brise par le mariage du duc de Montpensier. Il dénonce k l'Europe la paix à tout

prix et suspend sur la tète de la France une perpétuelle menace de guerre. Il repousse la guerre de Kabylie et l'autorise secrètement dans ses dépêches. Pendant sept années il n'enseigne à la France qu'à douter de la parole du pouvoir.

Le ministère tout entier suivait ce déplorable exemple ; iM. Martin prend l'engagement de ne pas retourner, contre la liberté de la presse, une loi d'annonces, et sa loi à la main il supprime la plupart des journaux de province. Une autre loi réduit le nombre des auditeurs au conseil d'État, et en vertu de cette mesure M. Martin augmente le nombre des auditeurs, sous prétexte qu'il s'était trompé dans l'interprétation.

Lorsqu'on n'a pas, ou qu'on ne peut plus avoir une politique franche, avouée, patente, tirée d'une doctrine, (.l'une intuition des intérêts d'un pays, quand on a, au contraire une poHtique empruntée, imposée, une poHtique de derrière,

il faut bien la déguiser. Le mensonge chez M. Guizot n'était donc que le mensonge de sa situation qui montait à la tribune.

Il lui fallait de plus, dans une assemblée douteuse, chancelante, inquiète de voir ainsi rebrousser le véritable esprit , le véritable intérêt du pays, trouver de nouveaux complices, étendre, fortifier ou ressaisir sa majorité. Le ministère fit donc irruption dans toutes les consciences, une prime à la main; les boules blanches furent achetées non pas à prix d'argent — qui vendrait sa voix pour un écu ? mais par des places largement rétribuées. L'opposition se vit décimée par le conseil d'État , la cour des comptes et les parquets. La corruption descendit du parlement dans le corps électoral. Les votes furent marchandés, vendus, payés d'un privilège, d'un service, d'une faveur. Le droit d'élire ne fut plus qu'une exploitation, de compte à demi, entre le pouvoir et l'électeur, de toutes les ressources du pays. Le ministère vota, comme l'avait dit Royer-Gollard , par tous

les emplois, par toutes les faveurs qu'il distribuait, et Télection passa légalement de la nation au gouvernement.

Vainement de rares enquêtes, énergiquement réclamées par l'opposition, non moins énergiquement repoussées par le ministère, venaient dénoncer toute l'étendue, toute l'intensité de l'épidémie. Le pouvoir en appelait à sa majorité des scandales de sa majorité.

La logique de la position était invincible. Elle emportait bommes et cboses à une inévitable conclusion. La politique du ministère ne pouvait plus être que l'organisation systématique et savante d'une corruption qui allait du pouvoir au parlement, — du parlement au corps électoral , — flottant, ondulant, et circulant ainsisous toutes les coucbes de l'administration. Le poison était partout ; les symptômes éclataient, soudains et terrd^les, dans les profondeurs du pouvoir. La France voyait, réflécbissaii et attentlait.

Les dernières fictions qui soutenaient le régime constitutionnel n'étaient pas toutes évanouies. L'illusion pouvait encore être permise. Mais les huit mois qui précédèrent la révolution ne devaient plus laisser de prétextes à la crédulité. Les scandales s'accumulèrent dans ce court espace de temps, comme pour donner à tous les esprits un dernier avertissement.

La France apprit que le ministère vendait les privilèges de théâtre, pour acquitter les dettes de ses condottiers de journaux ; qu'il laissait mettre aux enchères , par ces mômes journaux, des projets de lois, dans des études de notaires, et n'osait ensuite poursuivre les audacieuses usurpations de son nom , sous le prétexte qu'il ne croyait pas aux faits , quand ces faits étaient avoués par les coupables euxmêmes, par des témoins, par des tribunaux.

L'immoralité ne s'arrête pas la. A quelques jours de la session on apprend , par un mémoire d'un receveur particulier de Corbeil, que malgré la promesse formelle publiquement donnée devant les chambres, de ne plus autoriser la vente des offices, M. Guizot a fait offrir à deux candidats une recette générale et une recette particulière, à la condition qu'ils payeraient, à frais communs, la démission d'un conseiller de la cour des comptes, pour donner cette place de conseiller à un député. Et c'est à la porte du cabinet de M. Guizot, à l'insu du ministre des finances, que le marché a été ouvert , traité , conclu , et comme si cette affaire n'était pas encore assez immorale , il s'y mêle je ne sais quel vague parfum d'alcôve.

Et ce n'est pas tout encore. On trouve dans le dossier d'nn procès la lettre d'un ancien ministre. Cette lettre est imprimée. On y lit ces mots : Le pouvoir est dajis des mains avides et corrompues. Tne enquête est poursuivie devant la chambre

— iodes pairs sur cette dénonciation, et cette enquête apprend que deux anciens ministres sont convaincus, l'un d'avoir vendu, l'autre d'avoir acheté une concession de mines, et tous deux disparaissent de la scène politique dégradés, sur leurs bancs de pairs, de la main de la pairie.

L'un d'eux, le plus coupable, necroit pouvoir survivre à sa condamnation, se tire un coup de pistolet dans la poitrine et survit.

Une sorte de destinée tragique semble planer sur le ministère.

M. Humann entre un matin dans son cabinet et ne revient plus. On le trouve le front tombé sur un livre de prières. Il avait été foudroyé par une attaque d'apoplexie.

M. Villemain est foudroyé aussi , mais pour revivre, et sur son masque morne, convulsif, il garde encore la trace de l'invisible tonnerre qui a traversé son esprit.

Et, chose étrange, il sort de cette rude épreuve rajeuni , retrempé , remis en possession de tout son talent.

M. Martin du Nord disparaît emporté dans un mystère, sans que la conscience publique ail jamais pu savoir s'il était victime, oui ou non, d'une calomnie, car il est tel cliuchottement à voix basse, fût-il véridique, qui doit s'arrêter devant un tombeau.

Eniin M. Bresson, ce ministre d'un jour, à travers les airs, sur l'aile du télégraphe; cet ambassadeur intime de la maison d'Oriéaiis, se promène toute une nuit, à Naples, dans sa chambre, à pas précipités, et tombe palpitant, dans les spasmes de Tagonie. Il venait de se couper la gorge avec un rasoii-.

Les imaginations n'étaient pas, sans doute, assez ébranlées. De nouveaux coups sont [oités dans les Ames. Le respect qui se retirait du pouvoir devait se retirer

aussi de l'aristocratie assise à côté du pouvoir. Au milieu de l'été, dans un hôtel de la rue Saint-Honoré , un domestique entend, au petit jour, les secousses saccadées et rapides d'une sonnette. C'était la sonnette de la chambre où couchait sa maîtresse. Il y court, il trouve les portes fermées; il retourne sur ses pas, et de la cour de l'hôtel il aperçoit une colonne de fumée qui monte lentement au-dessus d'une cheminée. Cette cheminée est celle de son maître; ce qui brûle là à cette heure du matin, Dieu seul le saura. Oji pénètre cependant dans cette chambre à coucher si soigneusement fermée et on n'y trouve plus qu'un cadavre affaissé sur un fauteuil.

Ce cadavre, labouré de coups de poignard, est celui de la duchesse de Praslin , et son assassin est son mari, duc et pair de France, grand écuyer de la duchesse d'Or léans.

Il semblait que les hautes classes se fus-

sent réservé, dans cette triste année, le monopole du crime et de l'infamie. Un prince vole des jetons, un comte de l'empire, officier d'ordonnance du duc de Nemours triche au lansquenet. La société , prise dans ses hauteurs, est moralement décapitée.

Aussi lorsque le peuple des fauhourgs vit passer, peu de jours après la condamnation des ministres, la longue file d'équipages qui portaient une foule titrée à la fête du duc de Montpensier, il se mit à crier : A has les voleurs!

Ce cri fut le premier acte de ce que M. Lamartine, qui nommé toutes les situations d'un mot, appela si énergiquement la révolution du mépris.

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