IX
Cependant, sur ce paragraphe de l'adresse, l'épreuve du vote par assis et levé parut douteuse. La majorité, tout à l'heure si compacte, se dissolvait sous le coup d'un mystérieux pressentiment. On apporta
l'urne et l'urne, à la majorité de trente
voix , adopta ce paragraphe.
Le ministère était sauvé. La question allait sortir de la chambre. Les députés de l'opposition eurent d'abord la velléité de donner leur démission, pour aller répandre l'agitation dans les départements, mais
après une longue discussion celte plaidoirie eu seconde instance devant le pays fxit abandonnée.
Ce fut alors (jue l'opposition prit l'engagement d'aller au banquet du douzième arrondissement. Celte grave détermination l'ut longuement débattue.
Il y eut sans doute dans certaines parties du centre gauche, des scrupules, des timidités, ou des ambitions qui redoutaient de se précipiter dans la résistance. Mais l'opposition ne pouvait retirer le défi qu'elle avait jeté au ministère. Le banquet fut préparé, le jour fut fixé au 20 février, le local fut choisi dans la rue de Chaillot. Un comité directeur, composé d'électeurs, de députés et de journalisles, fut nommé. Des notes furent publiées à cet effet dans les journaux. Le rendez-vous, le départ, l'ordre de la marche fut arrêté. Une convo-, cation fut adressée aux jeunes gens des é( oies. Les gardes naiionaux furent invités à se rendre sans armes et par pelo-
Ions pour protéger au besoin la manifestation.
Le ministère avait d'abord pris une attitude de neutralité. Il ne voulait recourir à aucune violence, à aucune mesure préventive, à aucun déploiement de force armée, pour arrêter le banquet. H se réservait seulement le droit de faire constater ce qu'il regardait comme un délit, par un commissaire de police, uniquement pour donner aux tribunaux une occasion de vider la question de légalité. L'opposition avait accepté ce compromis.
Mais la veille même du banquet, le mi nistère, prétextant de la convocation qui avait été faite des étudiants et des gardes nationaux, retira l'engagement tacite qu'il avait pris avec l'opposition , et refusa aux convives le droit de se réunir,
Cette nouvelle détermination est connue à la chambre dans la journée du lundi. M. Barrot se précipite à la tribune; il in-
terpelle le ministère. M. Duchâtel déclare qu'il dissipera par la force armée toute tentative de banquet.
Le banquet est désormais un acte de rébellion. L'opposition est frappée de stupeur, et se retire en désordre chez M. Barrot pour délibérer. M. Thiers propose de s'abstenir devant l'intimidation. M. Barrot hésite , tergiverse , adopte l'opinion de M. Thiers, et entraîne avec lui la majorité des membres présents. Un groupe de dixhuit députés se refuse énergiquement à cette défection, et se réunit chez M. de Lamartine pour aller, la poitrine au vent, malgré les baïonnettes , maintenir les droits du pays.
Pendant qu'ils délibèrent, le préfet de police fait afficher à tous les coins de rues la loi contre les attroupements. Sa proclamation est déchirée en beaucoup d'endroits. Une sourde inquiétude s'empare de la population, La crise approche. M. Lamartine reste inébranlable dans sa résolution :
— La place de la Concorde dût-elle être déserte, et tous les députés dussent-ils se retirer de leur devoir, j'irai seul au banquet avec mon ombre derrière moi.
Il était minuit quand il prononçait ces paroles. A minuit et demi on vient lui apprendre que les commissaires avaient fait disparaître les préparatifs de la réunion , et qu'en se présentant au banquet M. de Lamartine ne trouverait qu'une porte fermée.
Le rôle de l'opposition finissait; celui du peuple allait commencer.
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