‹ Histoire des trois journées de Février, 1848Chapitre 5 sur 29 · VII · texte numérisé non relu

VII

C'est au moment de ce réveil du pays , de ce retour à noire véritable iradition , que naquit la pensée des banquets. Elle ne vint pas de la volonté de tel homme ou de tel autre homme , de tel parti ou de telle fraction de la chambre des députés. Elle ne fut pas un plan, elle fut un instinct. Les populations indignées et désaffectionnées du pouvoir avaient besoin de

se toucher du coude, de confondre la profonde tristesse du pays, dans un même épanchement. Le banquet fut dans tous les départements le rendez-vous du libéralisme. La protestation publique de la France contre son gouvernement, publiquement exprimée, vint retentir à Paris, du nord et du midi, du sud et de l'ouest, et repartit se répandre en échos multipliés , portée par les journaux dans tous les départements.

La pensée des banquets ne fut pas d'abord comprise. On n'y voulut voir qu'une agression , le verre en main , contre un ministère. C'était plus que cela. De même que la coalition avait été une tentative par la chambre de ressaisir la vérité du système représentatif, de môme l'organisation des banquets était une tentative par le pays de ressaisir cette même vérité.

On ne pouvait plus se dissimider que, sous l'hypocrisie des formes constitutionnelles plus ou moins scrupuleusement

gardées, nous avions laissé se reformer au profit de Louis-Philippe l'absolutisme de la vieille monarchie. Plus la politique du roi rebroussait l'opinion , plus cette politique grossissait sa majorité. La chambre ne sortait donc plus du pays, elle sortait du pouvoir. Elle ne représentait plus l'esprit public, elle doublait la royauté.

Le pays cherchait à reconquérir par les banquets le pouvoir qu'il n'avait pas aliéné, qu'il ne pouvait aliéner, de foire pénétrer son opinion dans les conseils du gouvernement. H voulut, par une manifestation solennelle et irrécusable de l'état des esprits, faire crouler cet échafaudage de mensonge et de corruption qui masquait la politique personnelle du monarque.

L'avertissement fut dédaigné, les banquets se reproduisirent de tous côtés. Des appels brûlants à l'indépendance des électeurs allèrent réveiller de ville en ville

le sentiment de la révolution. Le ministère ferma l'oreille.

Il ne vit dans les banquets qu'une intrigue; il sourit d'abord et s'irrita ensuite contre l'opposition qui en était la parole. Il avait été attaqué, il résolut de rendre l'attaque , et il inséra dans le discours de la couronne un blâme contre les députés qui s'étaient rendus à ces sessions de l'opinion publique. Le blâme tomba de la bouche du roi sur cent députés. Il devait être relevé et fut chaleureusement relevé par l'opposition.

Jamais les débats de l'adresse, depuis la révolution de juillet, n'avaient été aussi animés, aussi éloquents, aussi prolongés. L'opposition sentait que l'âme tout entière de la France avait passé dans son sein et devait parler , menacer , tonner par sa bouche. Le débat s'ouvrit par des interpellations de M. Barrot , sur la simonie de la vente des offices. M. Barrot fut pressant, nerveux, indigné; il exposa nettement,

fortement le débat, de manière à ne plus laisser de place au subterfuge. M. Dufaure acheva l'argumentation.

M. Guizot, mal défendu d'abord par M. de Peyramont , se montra hautain , dédaigneux, s'étonnant des progrès inattendus qu'avait faits la moralité publique. Il ne voyait pas que la défense n'était qu'une immoralité de plus, car elle supposait qu'il n'existait pas de morale.

M. Guizot perdit, ce jour-là, sa vieille auréole de probité. On lui avait supposé jusqu'alors une certaine austérité. L'illusion disparut. Il en demeura frappé sur son banc comme d'un interdit. Malgré son affectation à réagir contre la honte secrète de ces débats , on voyait , dans son attitude plus voûtée et dans son port de tctc plus languissamment jeté sur l'épaule gauche, qu'il portait le poids d'une invisible réprobation. Plus les débats de l'adresse se prolongeaient, plus

l'andace augmentait du côté de l'opposition. La majorité , morne et résignée , comme si elle eût déjà la conscience de son abaissement dans l'opinion, ne rebondissait que faiblement sous l'aiguillon de l'attaque.

La politique extérieure du ministère, dans cette dernière année, était une trahison trop évidente des intérêts de la France pour que M. Guizot pût tenter une sérieuse justification.

jM. Thiers eut bientôt, dans les deux plus admirables discours qu'il ait jamais prononcés , frappé, dénoncé, déchiré le système de la contre- révolution qui replongeait la France sous la servitude de la Sainte-Alliance. M. de Lamartine, dans une improvisation toute débordante de passion, de raison et de logique, fit rejaillir au grand jour cette politique exclusivement dynastique , gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, russe à Gracovie, autrichienne à Turin, contre-révolutionnaire partout.

M. Guizot hésita, équivoqua, prétendit avoir soutenu en Suisse et en Italie la cause de la liberté, repoussant chez M. de Lamartine les doctrines qu'il acceptait de M. Thiers — bref, sentencieux, gêné, évidemment pressé d'échapper à la tribune.

Le temps d'ailleurs était aigre et froid, le vent du nord mordait sur toutes les fibres. La Seine charriait des glaçons. La chambre était lasse, les poitrines étaient brisées. Presque tous les orateurs étaient malades, les séances furent un moment interrompues; on sentait que le règne de la tribune allait finir, et cependant les débals de l'adresse n'étaient pas terminés. Chaque parli avait la frayeur du scrutin , car le scrutin c'était le dernier mot. Il y eut comme une trêve entre deux actions.

§ Vllf.

Dne dernière question restait à vider:

c'était celle des banquets. La commission de l'adresse avait transporté, dans le projet, le blâme du discours de la couronne, et à

la suite de ce blâme la chambre fut amenée à liaiier le droit de réunion.

Un comité du douzième arrondissement avait projeté un banquet, et le ministère, pour l'interdire, invoquait la loi de 90, qui accorde aux municipalités le droit d'autoriser les réunions. M. Ledru-Rollin, dans une improvisation logique, rapide et passionnée à la fois , démontra la profonde incompétence de cette législation exhumée pour les besoins d'un abus de pouvoir. La discussion traîna quelques jours à la tribune, dans toutes les arguties de la scolastique judiciaire, sans qu'il fût possible d'ébranler, d'un seul argument, la légalité des banquels. Aussi l'opposition , par la bouche de M. Barrot , prit-elle l'engagement solennel de maintenir ce premier droit de tout pays libre, malgré l'interchction du ministère. M. Hébert ramassa le défi.

Ainsi le ministère allait jouer le sort de 'a monarchie sur une équivoque de procO-

dure.

Le débat durait encore lorsque M. de Lamartine, malade depuis quinze jours, reparut à la tribune, et retirant la question du Bulletin des lois pour l'élever à sa véritable hauteur, il lit du droit de réunion le droit né de toute société. « Eh quoi ! dit-il , vous voulez mettre la main de la police sur la bouche du pays? » La chambre frémit ; puis quittant la tribune , pâle et brisé desefibrts qu'il avait faits pour parler, l'orateur se tourne une dernière fois vers la majorité et lui jette ce prophétique avertissement : « Ecoutez un seul mot encore. Souve- » nez-vous du Jeu de Paume. Or qu'était-ce » que le Jeu de Paume et ses suites, mes- » sieurs? Ce Jeu de Paume et le serment » qui en sortit n'étaient que le droit de » réunion disputé au pays. »

Une violente interruption couvre les paroles de l'orateur.

« Ces murmures ne m'empêcheront pas » d'accomplir mon devoir de député; oui, » le Jeu de Paume, je le répète, ne fut

» qu'un lieu de réunion politique fermé » par des ministres imprudents et rouvert, » par la main de la nation, à la représenta- » lion outragée du pays. »

Vains efforts : un sourire d'incrédulité passa sur la figure des conservateurs, et M. Lamartine descendit de la tribune au milieu de leurs murmures.

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