Histoire des trois premiers siécles de l'église Chrétienne
Ce nouveau volume de mon Histoire des trois premiers siècles de l'Eglise chrétienne forme à lui seul la troisième série de l'ouvrage. C'est l'exposé complet des luttes de la pensée religieuse au second et au troisième siècle : l'hérésie d'abord, dans ses diverses fractions, puis les diverses écoles de la théologie chrétienne a cet âge de ferveur et de liberté.
On se souvient peut-être du plan général du livre. Après avoir esquissé dans une vaste Introduction l'histoire morale de l'ancien monde, pour avoir le droit de conclure que le christianisme primitif n'est pas simplement le produit du passé, mais qu'il a un caractère vraiment original, j'ai retracé ses destinées au siècle apostolique, qui est son époque créatrice. C'est l'objet de mes deux premiers volumes. Les volumes suivants montrent la religion nouvelle engageant une lutte formidable avec tout ce qui l'a précédée, sans qu'elle néghge pourtant de rechercher les points de contact qui existent entre elle et les besoins supérieurs et permanents de l'humanité. Cette lutte se pour-
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suit d'abord sur le terrain des faits par la mission chrétienne, par cet immense mouvement de propagande auquel répond la persécution; cette histoire extérieure du christianisme fait l'objet de mon troisième volume. Mais l'ancien monde ne se contente pas de s'armer de la force brutale contre l'Eglise. Il tourne contre elle les ressources de sa culture philosophique, et il amène par ses attaques la formation de l'apologie chrétienne, dont j'ai reproduit les diverses tendances dans mon quatrième volume.
Le volume actuel nous fait assister à une lutte plus dangereuse. L'hérésie est un essai plein de hardiesse de ramener la doctrine évangélique dans le cadre des religions antérieures, tantôt en faisant disparaître ses contours arrêtés et son caractère si éminemment moral dans un panthéisme vague et grandiose, tantôt en la marquant d'une empreinte judaïque. Grâce aux documents que nous fournissent les découvertes de ces vingt dernières années, l'histoire des hérésies primitives est entièrement renouvelée. Ce n'est plus un chaos de rêves maladifs; on voit apparaître des systèmes bien liés, souvent bizarres dans la forme, parce qu'ils reflètent un état singulier des esprits, où la métaphysique la plus subtile se mêle, comme dans l'Inde, à un symbolisme mythologique. J'ai consacré une portion considérable de ce volume à une exposition raisonnée de ces doctrines étranges, qui ont exercé une grande influence sur la théologie chrétienne, surtout
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par voie de réaction. J'ai aussi donné un soin trèsattentif à la litiérature apocryplie, qui abonde à cette époque; j\y ai cherché les premiers linéaments et comme la formation de la tradition orale qui, sur bien des points, s'est imposée à l'Eglise.
Sous le feu des attaques multiples dont elle a été l'objet pendant cette période, la pensée chrétienne est appelée à se rendre compte de sa croyance. Etrangère encore à la discipline d'un Credo décrété, elle déploie une grande originalité dans ses créations dogmatiques. Je me suis efforcé de présenter ces premiers systèmes théologiques avec la plus scrupuleuse fidélité, de telle sorte que toutes les tendances pussent trouver leur profit dans ce livre, au moins à titre de document parfaitement sincère.
Il n'est pas de sujet plus digne d'intérêt pour tous ceux qui ne prennent pas en pitié les questions philosophiques, et qui ne voient pas qu'en méprisant ces hautes spéculations, ils méprisent la raison elle-même. En tout cas, nous avons ici un grand chapitre de l'histoire de l'esprit humain, qui a reçu du christianisme un ébranlement puissant et fécond. Je puis dire que je n'ai rien épargné pour le traiter convenablement. Toute mon exposition est puisée aux sources originales; chaque texte est traduit à nouveau. J'ai cherché à éviter le plus possible les termes d'école qui voilent la pensée et à reproduire ces systèmes si divers dans la langue philosophique courante. Je serais heureux si j'étais parvenu à
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mettre en lumière le caractère profondément iibéral de la spéculation chrétienne dans une période qui ignore l'asservissement intellectuel, et qui n'a jamais séparé l'autorité de la persuasion. C'est dans la liberté et par la liberté que la grande bataille du christianisme a été livrée et gagnée à son âge héroïque, au travers même de l'oppression extérieure et de la persécution. Je ne connais pas d'autre moyen de reconquérir le monde aujourd'hui.
Le dernier volume de mon Histoire^ qui sera consacré à la vie intérieure de l'Eglise et montrera la religion nouvelle au foyer de la famille et aussi à l'heure de l'adoration et du culte, paraîtra, je l'espère, dans un délai rapproché. Il terminera ce vaste tableau du christianisme primitif, commencé il y a vingt ans aux jours de la jeunesse vaillante, alors qu'on ne sait pas prévoir tous les obstacles qui se rencontrent dans une carrière si longue.
Ce livre, traduit dans plusieurs langues, a reçu de bien précieux encouragements. Mon plus cher désir est de pouvoir en faire disparaître les imperfections qui m'ont été signalées ou que j'y découvre, afin de le rendre moins indigne de cette grande cause de la liberté chrétienne à laquelle j"ai donné ma vie.
Edmond de Presseksé, D*^ Th.
Paris, -27 septembre 1869.