LE GNOSTICISME
§ 1. — Les caractères (jénéraux de la gnose.
Nous avons décrit les grandes luttes de TEglise chrétienne pendant les trois premiers siècles de notre ère. L'histoire du christianisme primitif est l'histoire d'un combat à outrance entre l'ancien monde et le nouveau culte qui vient d'apparaître en Judée. Il s'est poursuivi dans tous les domaines. La persécution est la pre-
2 OHIGINK ET CAKACTtKE DE LA GNOSE.
mièrc et inévitable manifestation de cette lutte iormidable. Non -seulement la religion nouvelle repoussait les principes constitutifs de la société paicnnc, et heurtait les préjugés du judaïsme dégénéré, mais encore elle était essentiellement conquérante. Elle ne se contentait pas de passer comme une étrangère au milieu d'une civilisation brillante et corrompue qu'elle eût d'ailleurs condamnée par sa seule présence, elle élevait la voix pour protester contre ses infamies ou ses fausses grandeurs. Ce n'était pas assez pour elle de refuser l'encens à l'idole, elle s'attaquait au faux dieu et démasquait les turpitudes de son culte. Le plus humble de ses représentants était son témoin, son missionnaire, son soldat. Elle pratiquait en tout lieu et à toute heure l'apostolat le plus actif et le plus large. Entre elle et l'ancien monde l'opposition était radicale, absolue. Sans doute, delà part des chrétiens, il n'y eut que douceur et résignation, mais cette douceur même, sous le fer des bourreaux, faisait l'effet d'une provocation irritante dans une société fondée sur la violence. Le martyre, mêlant une résignation sublime à une invincible fidélité, était le saint défi de l'âme à la force brutale, et les plus fières résistances eussent été mieux tolérées que cette triomphante faiblesse où se révélait l'énergie indomptable de la conscience.
Ce combat terrible qui dura trois siècles, nous l'avons dépeint dans ses diverses phases jusqu'au jour où le glaive est tombé de la main des persécuteurs'. La lutte
1 Voir mon Histoire des trois premiers siècles, 1" série. — La grande
ne s'est pas seulement poursuivie sur les arènes et sur les échafauds. Elle a été aussi engagée dans le domaine de la pensée. Le paganisme a attaqué la doctrine chrétienne par toutes ses voix, tantôt par les clameurs de la multitude et par les calomnies des carrefours, tantôt par les sarcasmes des fins moqueurs tels que Lucien, tantôt par tout l'appareil philosophique des Celse et des Porphyre. II a fait plus, il a élaboré des systèmes nouveaux dans lesquels il s'efforçait de vaincre l'Evangile avec ses propres armes, en lui faisant d'habiles emprunts. Nous avons essayé de reproduire la réplique tour à tour savante et éloquente opposée à ces agressions multiples par l'apologie chrétienne des premiers âges telle qu'elle se formulait à Carthage, à Alexandrie ou à Rome.
Nous abordons aujourd'hui des attaques plus dangereuses et plus perfides, celles de l'hérésie qui ajoutèrent les périls d'une guerre intestine et civile en quelque sorte à ceux des luttes formidables du dehors. En réalité, c'est toujours le même ennemi, mais subtil et déguisé ; c'est toujours l'ancien monde, mais cette fois il veut étouffer la religion nouvelle en l'embrassant. Si elle ne se fut pas délivrée de cette étreinte, elle était à jamais compromise, car elle y eût perdu ce qui fait son essence et son principe vital. Je sais que l'on nous conteste le droit de qualifier ainsi les tendances qui furent si vivement combattues par les premiers Pères. La désignation même d'hérésie semble une atteinte portée à la
lutte du christ ianisyne contre le paganistne. — Les mart>jrs et les apologistes.
liberté de conscience et de pensée, ^'ous ne pouvons partager ces scrupules, car ils n'iraient à rien moins qu'à enlever au christianisme tout caractère distinctif. Sans doute, aux époques ultérieures, quand l'Eglise, devenue une hiérarchie, fut unie à l'empire et qu'elle lui confia la garde de son Credo ^ la désignation d'hérésie acquit une gravité nouvelle, elle fut le fait d'une autorité arbitraire souvent tvranuique et amena trop souvent à sa suite la répression matérielle. Il eu est tout autrement dans la période qui précède les grands conciles et les pénalités civiles pour cause d'erreur. L'Eglise est une libre association ; il y a tout profit à se séparer d'elle. La polémique contre l'erreur n'a d'autres ressources que la pensée et le sentiment. Un type doctrinal uniforme n'a pas encore été élaboré ; les divergences secondaires se produisent en Orient et en Occident avec une entière liberté, la théologie n'est point liée à d'invariables formules. Si au sein de cette diversité apparaît un fonds commun de croyances, n'est-on pas en droit d'y voir non pas un système formulé et composé par les représentants d'une autorité d'école, mais la foi elle-même , dans son instinct le plus sûr et sa manifestation la plus spontanée? Si cette même unanimité qui se révèle dans les croyances essentielles, se retrouve pour repousser telles ou telles tendances, ne serons-nous pas en droit de conclure que ces tendances étaient en désaccord flagrant avec les principes fondamentaux du christianisme? Cette présomption ne se transformera- t-elle pas en certitude si nous reconnaissons, dans la doctrine universellement repoussée par l'Eglise, les traits carac-
téristiques de Tune des religions du passé? Pour dire que le gnosticisme ou Tébionitisme sont des formes légitimes de la pensée chrétienne, il faut dire hardiment qu'il n'y a pas de pensée chrétienne, ni de caractère spécifique qui la fasse reconnaître. Sous prétexte de l'élargir on la dissout. Personne, au temps de Platon, n'eût osé couvrir de son nom une doctrine qui n'eût pas fait place à la théorie des idées, et Ton eût excité les justes moqueries de la Grèce, en voulant faire d'Epicure ou de Zenon un disciple de l'Académie. Reconnaissons donc que s'il existe une religion ou une doctrine qui s'appelle le christianisme, elle peut avoir ses hérésies.
Le mot d'hérésie a en lui-même une très-belle signification, puisqu'il veut dire le libre choix appliqué à une doctrine.
Au point de départ la religion nouvelle fut appelée une hérésie par les Juifs \ qui désignaient déjà de ce nom les divers partis ou les diverses sectes. En effet pour l'orthodoxie de la synagogue le christianisme méritait l'excommunication, car il s'attaquait à son principe vital. Les apôtres ont appliqué la même désignation aux tendances qui, soit du point de vue judaïque, soit du point de vue de la spéculation païenne, atténuaient gravement la foi véritable en Jésus-Christ-. Les Pères ont fait un usage identique du mot d'hérésie. Pour nous comme pour eux il doit s'entendre des doctrines qui sur un point capital sont en contradiction flagrante avec le christianisme primitif. Dans le second et le troisième
» Actes XXIV, 5.
2 Gai. V, 20. Titelll, 10.
siècle riiérésie est toujours une réaction, soit dans le sens juif, soit dans le sens païen. Aussi raraène-t-elle dans une sphère plus intime, plus près du centre, la même lutte qui a été engagée entre l'Evangile et l'ancien monde sur le terrain des faits et sur celui des idées. La réaction païenne fut de beaucoup la plus importante. L'hérésie issue du judaïsme fut timide et insignifiante ou bien débordée par l'hérésie issue du paganisme. C'est donc de celle-ci que nous devons nous occuper en première ligne'. Nous avons retracé ses obscures origines dans la partie de ce livre consacrée au siècle apostolique. Au second siècle elle sort de la période d'élaboration plus ou moins confuse, elle devient une grande école, elle oppose autel à autel. Le moment est venu de caractériser ce puissant mouvement d'esprit, qui suscita tant de périls à l'Eglise.
Le gnosticisme a beau se diviser en nombreuses écoles; il a un caractère dominant qui ne se dément jamais; son nom seul suffit pour l'indiquer. Le mot de
1 Les sources principales pour l'élude du gnosticisme sont : 1" les écrits d'Irénée, d'Epiphane et dcThéodoret {De lixretic. fabulis) contre les hérésies. 2° Les écrits des Pères, à commencer par ceux d'Alexandrie. L'histoire d'Eusèbe est très-importante à cause des citations. 3" Les Philosophoumena (édition Dunker et Schneidewin, Gœttingue, 18S5), qui nous donnent pour la première fois le texte même de Basilidès et de Valentin. C'est un document capital auquel nous reviendrons constamment. 4° La Pistis Sophia, espèce de poëme gnostique, récemment retrouvé. Edition Petermann. Berlin, 1853. 5° En fait d'écrits modernes, nous rappellerons, à part les histoires générales de l'Eglise et du dogme que nous citons, la monographie de Néander, Genetische Eniwickel. der vornehmst. gnostisch. Système, 1818; l'essai remarquable de Rœssel,son disciple, publié dans ses Œuvres posthumes [Theol. Schn'f., Berlin, 1847); le grand livre de Baur : Die christliche Gnosis, Tubingue, 1835; VHistoire critique du gnosticisme, par M. Matter, 1828-1845. Tous ces ouvrages sont insuffisants à cause des sources nouvelles.
gnose se trome déjà dans les écrits apostoliques, mais il y désigne simplement la connaissance approfondie de la vérité chrétienne ' . Dans l' épître de Barnabas, il revêt une acception qui le rapproche du sens nouveau qu'il prit au deuxième siècle, car il s'entend d'une interprétation allégorique de l'Ancien Testament qui dépasse le sens littéral". De là à la spéculation hardie qui remanie les textes à sa guise, il n'y a qu'un pas. Le guosticisme tend toujours à faire prédominer l'élément delà connaissance sur celui de la vie morale ; il transforme la religion en tliéosophie. S'il se fût borné à chercher la satisfaction de la pensée par l'étude approfondie de la révélation, sa tentative n'eût rien eu que de légitime. Le christianisme n'est pas une religion d'obscurantisme, il donne au contraire une puissante impulsion à l'intelligence, il agrandit son domaine en lui ouvrant l'infini du monde divin et invisible, et, s'il la laisse toujours écrasée devant une vérité qui le surpasse comme le ciel surpasse la terre, il ne la fait plier que sous le poids des richesses. La foi aboutit à la science, car il n'est pas possible que l'homme tout entier, pensée, cœur et couscience, ne s'efforce de s'assimiler le divin objet de sa croyance. Il y a une gnose chrétienne de bon aloi dont le rôle a été considérable dans le développement de l'Eglise; la théologie est précisément cette connaissance qu'il faut ajouter à la foi, d'après le précepte apostolique. Mais pour conserver son vrai caractère, elle doit se garder de tourner à la spéculation pure et ne jamais
1 1 Cor. VllI, 1; 2Cor. VIII, 7.
2 Ep. BarnnI)., c. 2, 9, 10.
tomber dans l'ésotérisme qui réserve à quelques initiés une doctrine secrète. Le christianisme est une manifestation divine , une libre et souveraine intervention de Dieu dans l'histoire ; avant d'être une idée, il est un fait; l'histoire devance le système. C'est une religion positive bien plus que théorique, une glorieuse assistance pour une détresse désespérée, un grand relèvement. Il part d'une réalité désolante, la chute, pour aboutir à une réalité magnifique, la rédemption. De là son caractère éminemment moral ; il se meut dans la sphère vivante des forces libres et personnelles dont aucune dialectique ne prévoit ni n'enchaîne l'essor. Il pose donc avant tout de grands faits qui ne sont pas le produit d'un syllogisme, puisque la liberté, soit en l'homme, soit en Dieu, échappe au réseau des raisonnements, et qu'il est de son essence de se révéler comme une force spontanée. Ce caractère moral et historique du christianisme est précisément ce qui le rend accessible à tous les liommes, au travers des différence de culture intellectuelle, puisqu'il fait appel avant tout au cœur et à la conscience, à ce qu'il y a de plus fondamental et de plus universel dans l'âme. C'est ce qui explique cette grande et triomphante parole du Christ : « Je te rends grâce, ô Dieu, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et que tu les as révélées aux enfants. » Une religion qui ne serait que pour les sages et les intelligents, ne serait qu'une spéculation abstraite, propre à amuser les fins esprits capables de s'élever sur ces hauteurs glacées ; elle ne serait pas une manifestation divine tombant sous le sens ou sous l'intuition immé-