LE MONDE EST NÉ DES DOULEURS D'ACHAMOT
notre monde, et cependant nul n'est plus noble que lui, grâce à cetardent soupir qu'il fait monter vers Dieu et à ce désir sacré qui ne lui laisse ni trêve ni repos. Parfois un sourire splendide brille au travers de ses pleurs, c'est qu'il se souvient de l'échappée rapide qui lui fut accordée sur le Plérôme '. Comment ne pas reconnaître en lui l'image ou la personnification de cette race de dieux déchus qui se souviennent des cieux en traversant la terre? Jamais l'exil de l'âme, fille de la lumière, mais tombée dans la nuit, n'a été dépeint avec une poésie plus grandiose. Notre monde est né des douleurs d'Achamot, la trame de l'existence terrestre en est tissue, son cœur brisé palpite dans la nature. De là ce soupir universel qui semble gonfler le sein de la terre comme les sanglots soulèvent la poitrine de l'affligé!
Le Plérôme a pitié d'Achamot. Il lui envoie Jésus ou le Sauveur, ce fruit béni de son harmonie. Celui-ci le délivre des sentiments qui l'oppressent et après les avoir arrachés de son sein, il leur donne la forme de substance concrète. C'est ainsi qu'est produit le monde inférieur qui deviendra à son tour le théâtre lies mêmes douleurs et des mêmes délivrances que les deux régions supérieures. La sombre tristesse d'Achamot devient l'élément matériel, son désespoir est l'essence démoniaque; sa crainte et son aspiration donnent naissance à l'élément intermédiaire ou psychique qui n'est ni la
1 Tout ce qui se rapporte à la tristesse d'Achamot est traité avec plus d'ampleur par Irénée {Contra hxi-es., l, c. i, édit. Feuardentius, p. 20).
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matière ni l'esprit ^ Rien de plus ingénieux que cet essai de résoudre le dualisme qui avait si longtemps pesé sur la pensée antique par le moyen de cette espèce de cristallisation ou de pétrification des sentiments de l'Eon exilé. D'après Trénée, Yalentin aurait poussé plus loin cette poétique théorie de la création. Les fleuves et les fontaines rouleraient sous nos yeux les larmes d'Achamot, tandis que la douce lumière qui nous réjouit est le rayonnement de sa joie, quand il se rappelle la visite des émanations célestes ^. Le Démiurge retrouve sa place dans ce syslcme, il est né de la terreur de l'Eon, crainte salutaire qui est le commencement de la sagesse, car elle accompagne l'ardente supplication que le Plérôme a exaucée. Tandis qu'Achamot occupe ro^c?oac?e ou la Jérusalem céleste, le Démiurge est relégué dans l'/Teôf/owatZe composée de sept dieux, qui sont eux-mêmes sept Eons. Ces chiffres symboliques marquent la différence des deux régions, car l'Ogdoade est la sphère qu'habite l'Esprit infiniment élevé au-dessus du psychique, il a produit soixante-dix verbes qui participent à son essence spirituelle. Le Démiurge, comme son nom l'indique, est le créateur et l'organisateur de notre monde, il s'en croit le Dieu souverain et il se donne pour tel à Moïse et à tous les hommes de l'Ancien Testament : « Je suis, disait-il, le seul Dieu, et il n'en est pas d'autre que moi ^ . » Les hommes ont été
1 'E'::c(r(S£v ây.srrjva'. zy. TraOr, en:' auTr^; xal £7:o('r)cev a\j-7. 'jzo- (îTaTty,àç C'jsiaç, y.al tov [j.s.v ç^iêov ^'jy'://r;'f è^c/^côv oùsi'av, vr^v oï Au-r^v 'j/v'.y.rjV, Tf,v os dcTccpiav ox'.[j.cvo)V. [Pldl., VI, 32.)
^ Irénée, Contra hxres., I, c. 1.
3 Oùokv oBîv 6 ©-^(jL'.oupYèç oXojç. (Phil., \'\, 33.)