LE RÉCIT DES CLÉMENTINES
la soif de la vérité, il allait frapper à la porte de toutes les écoles jusqu'à ce qu'il ait rencontré à Alexandrie Barnabas qui le conduit auprès de saint Pierre en Palestine. Arrivé à Césarée, il est promptement convaincu par Tapôtre, qui lui propose d'assister aux grands débats publics qui vont s'engager entre lui et le chef de l'hérésie, le fameux magicien Simon de Samarie.
Pierre profite de ce que le débat est ajourné pour instruire Clément sur la nature de la vraie prophétie, sur l'autorité des Ecritures et sur les erreurs qui sont mêlées à la vérité dans les livres sacrés. Les Clémentines renferment deux grandes disputes entre l'apôtre et l'hérétique, l'une à Césarée qui dure trois jours et roule principalement sur l'interprétation de la Bible, l'autre à Laodicée sur les visions mensongères, sur le Dieu suprême et sur la nature du bien. Dans l'intervalle, d'autres discussions sur le paganisme, sur l'astrologie et sur le diable sont soulevées par divers interlocuteurs. Tous ces discours se tiennent dans des villes différentes où Pierre nous est représenté dans son activité apostoli-, que, fondant des Eglises, baptisant les néophytes, instituant les évêques et poursuivant toujours Simon qui, digne fondateur de la gnose, semble aussi insaisissable que ses doctrines. Au travers de ces pérégrinations, Clément retrouve ses parents dont il avait perdu les traces depuis longtemps ; sa mère reçoit le saint baptême à Laodicée; ses frères étaient déjà dans la société de Pierre sans qu'il s'en doutât. Son père fait plus de résistance. Il lui arrive même une très-singulière aventure. Simon, par ses sortilèges, lui a donné l'apparence
i18 CARACTÈRE GÉNÉRAL DES CLÉMENTINES.
de son propre visage, mais il est pris à san piège, car Pierre envoie le faux Simon à Antioche où l'hérésie avait gagné beaucoup de terrain, pour faire une sorte d'abjuration publique que les assistants imputent au magicien. L'apôtre des Clémentines ne recule pas, on le voit, devant une fraude pieuse.
C'est dans ce cadre, ornementé non sans habileté selon le goût du temps, que le système de la gnose ébionite se déroule avec des développements interminables. Ce qui frappe tout d'abord c'est un certain élargissement du judaïsme. De même que le paganisme, avant de mourir, a essayé de se rajeunir par des emprunts faits au christianisme comme dans les mystères de Mithra, de même la tendance judaïsante s'efforce de prendre à l'Evangile son caractère d'universalité; elle ne veut rien rabattre au fond de ses prétentions, mais elle les recouvre d'apparences chrétiennes. Intraitable sur le fond, elle fait des concessions sur la forme et n'hésite pas à substituer le baptême à la circoncision, sans doute sous l'influence de la secte des Elchasaïtes. Mais elle n'en rejette pas moins tout ce qui fait l'originalité de la religion nouvelle, eu particulier la doctrine de la grâce, pour lui substituer le système légal. Aussi poursuit-elle de ses attaques les plus violentes le grand apôtre des gentils, visiblement désigné sous le nom de Simon le magicien. En effet, Pierre, dans l'homélie XVII, représente assez fidèlement le point de vue de ces docteurs judaïsants de Corinthe et de Galatie qui refusaient à Paul le titre d'apôtre en se fondant sur ce qu'il n'avait pas vu de ses yeux Jésus-Christ aux jours de sa chair et qu'il en ap-
judaïsme élargi. - OPPOSITION A SAINT PAUL. 119
pelait toujours à la vision du chemin de Damas. « Tu te glorifies, dit Simon à Pierre, eu affirmant que tu as bien rintelligence des paroles du maître, parce que tu l'as \u de tes yeux et que tu Tas entendu de tes oreilles et que celui qui n'a eu qu'une vision ou un rêve ne peut avoir la même certitude. Mais tu te trompes, car il ne suffit pas d'entendre quelqu'un pour avoir une pleine certitude. On peut se demander si celui qui se présente à nous sous une forme humaine ne nous trompe pas. La vision, au contraire révèle immédiatement la divinité. » « Celui qui croit à une vision , ou à une apparition ou à un songe, répond l'apôtre, n'est sûr de rien, car il se peut qu'il n'ait vu qu'un démon ou un esprit de mensonge qui feint d'être ce qu'il n'est pas ' . »
On ne peut non plus méconnaître que Simon le magicien ne rappelle Marcion par bien des côtés, car les Clémentines sont dirigées essentiellement contre son système, mais comme 3Iarcion se réclame de saint Paul, sa doctrine est atteinte au cœur dans la personne du grand apôtre. Celui-ci est donc constamment l'objet des attaques de Pierre.
Le principe fondamental des Clémentines est l'identité du christianisme et du judaïsme. Il n'y a qu'une seule religion divine, toujours la même en substance, qui d'Adam à Jésus s'est perpétuée dans le monde. «L'une et l'autre doctrine, dit Pierre, sont une; Dieu accepte également celui qui croit à l'une des deux-. » Cette religion a eu pour organes de grands prophètes dont le té-
^ Homiliœ,^\U, 13, 14.
2 M'.xç vàp cï à;j.9STipo)V cioar/.a).{ar C'kr,z. {M., VIII, 6.)