LES ÉBIONITES NIENT LA DIVINITÉ DU CHRIST
hébreu pauvre. Les Ebionites ont donc été appelés les pauvres par excellence, non pas, comme on Fa aussi prétendu , à cause de la pauvreté de leur notion du Christ, ramené par eux à la simple humanité \ mais parce qu'ils prétendaient réaliser l'idéal des béatitudes, cette pauvreté en esprit, ce dépouillement absolu inséparable à leurs yeux de l'ascétisme le plus exagéré. Ce nom a pu être parfois donné, en Palestine, à tous les chrétiens indifféremment ^, mais après la rupture des judéo-chrétiens exclusifs avec l'Eglise il n'a été appliqué qu'à ces derniers, et peut-être aussi par quelques Pères aux Nazaréens, dont la nuance pour l'observateur mal informé se confondait facilement avec les couleurs plus tranchées. Indiquons les traits généraux de la doctrine ébionite avant qu'elle ait reçu dans les Clémentines une élaboration plus savante. D'après Irénée et Hippoly te , ses adhérents admettaient que le monde avait été créé par Dieu * ; ils supprimaient ainsi le chaînon intermédiaire du Démiurge, mais ce n'était pas pour revenir au théisme chrétien comme le prouve le panthéisme des Clémentines . Ils étaient d'accord sur la nécessité de la circoncision et de l'observation de la loi "*. Saint Paul était l'objet de leur animadversion et ils le traitaient d'apostat. Ils niaient formellement la divinité de Jésus-Christ et ne voyaient en lui qu'un simple homme né de Joseph et de Marie ; sa piété parfaite l'a-
1 C'était l'idée de Gieseler [Tschirner Arc/nv., IV, 307).
2 Minut. Félix, Odav., 36.
3 Tbv >^6qxov utco tou ovtcoç ôaoîi YSYOvévat. [Pliil., VU, 34.) * "EOej'.v 'Iouoaï/.oT; ^û^i. iPhil., Vil, 35.)
4U LES CLEMENTINES.
"vait élevé à la haute dignité à laquelle il était parvenu, sans jamais déroger à la loi mosaïque; aussi cliacun de ses disciples peut-il espérer de devenir à son tour un Christ en marchant sur ses traces * .
D'après le témoignage d'Origène un certain nombre d'Ebionites admettaient la naissance surnaturelle de Jésus, mais sans adorer en lui le Fils de Dieu^ Il est probable qu'Epiphane leur a appliqué indistinctement le système des Clémentines; on doit donc beaucoup rabattre de ce qu'il attribue à la secte prise dans son ensemble. Néanmoins on ne saurait nier que le développement théosophique qu'elle a pris ne fût en harmonie avec sa tendance originaire. Il est certain que de bonne heure les Ebiouites ont abondé dans la métaph} sique tourmentée de l'essénisQie, et ont spéculé sur le rapport du monde et de Dieu. Selon toute probabilité, la mystique transcendante du judaïsme qui renfermait déjà les germes de la kabbale a exercé une grande influence sur eux ; ils lui ont emprunté la notion de l'homme idéal et éternel, de cet Adam Cadmon qui est la représentation même de Dieu.
§ II. — Les Clémentines.
L'apparition des grands systèmes gnostiques vint donner une impulsion puissante à l'ébionitisme ; les rêveries des Elchasaïtes y contribuèrent également; et sous ces influences combinées on vit éclore toute une
1 AùvccOai xpiîTO'j; vevécOa'.. (P/a7., VII, 34.)
2 OrigènCj Contra Cels., U, 1.
LES TROIS DOCUMENTS. Uo
littérature à moitié romanesque, à moitié métaphysique, dont l'expression la plus authentique et la plus ancienne doit être cherchée dans les Homélies clémentines^ écrites Yers l'an 150, non pas à Rome, comme l'a prétendu l'école de Tubingue, mais dans la Syrie orientale, qui était devenue le point de rencontre entre les idées juives et la fantasmagorie de la gnose. Essayons de donner une idée de ce livre singulier, avant d'en dégager l'espèce de système qu'il renferme et de marquer sa place dans le développement des hérésies *.
1 Sous ce nom de Clémentines , toute une littérature est comprise, roulant sur un thème identique, les prétendues relations de Clément de Rome avec l'apôtre Pierre. L'antiquité chrétienne connaissait les ouvrages suivants, qui tous peuvent être rangés sous la même rubrique : 1" Les Homélies, dont nous possédons le texte complet depuis la découverte faite par Dressel de l'homélie XX'^ dans un manuscrit de la Bibliothèque du Vatican. C'est cette édition que je cite. 2'" Les Recognitiones, traduction latine de Rufm d'un original perdu. 3" L'Epitome, publié d'abord par Turnébus (en 1553), puis par Cotelier. C'est un maigre extrait des Homélies. 4° Plusieurs éditions orthodoxes ou expurgées des Homélies et des Recognitiones. Nous ne pouvons reproduire la vaste discussion engagée sur la date respective des Homélies et des Recognitiones et sur le lieu de leur composition. Baur et son école ne veulent entendre parler que de Rome pour faire jouer à ces écrits un rôle de conciliation dans la fusion des éléments juifs et pauliniens, desquels serait résultée l'Eglise catholique. Ils affirment aussi la priorité des Recognitiones. Nous nous bornerons à soutenir l'opinion contraire sur ces deux points capitaux. Nous admettons avec Ulhorn, dans son excellente monographie sur les Clémentines [Homelien und Recognit., Tubingen, 1854), que les Homélies, qui nous présentent elles-mêmes quelques traces d'interpolation, sont antérieures aux Recognitiones pour les raisons suivantes : 1" Les citations des Evangiles canoniques dans les Clémentines sont plus libres, moins textuelles que dans les Recognitiones. 2° La lettre de Clément en tête des Homélies est un remaniement évident de la fin de la troisième homélie. Or d'après Rufin {Ep. ad Gaudentium), elle faisait partie des Recognitiones. Donc celles-ci étaient elles-mêmes un remaniement des Homélies. 4" Le Simon des Homélies est en tout point semblable à celui des Pldlosophoumena. Dans les Recognitiones, sa doctrine est un mélange confus. La tradition romaine, bien postérieure à celle recueillie par saint Hippolyte, est surtout mise à profit. 5" La doctrine des Homélies est d'un
116 LE ^ÈCn DES CLÉMENTINES.
Les Homélies sont précédées d'une lettre de Pierre à Jacques, frère du Seigneur, pour lui signifier Tenvoi authentique de ses disputes avec Simon le magicien et lui recommander de ne transmettre son enseignement qu'à des disciples intimes et de fonder ainsi une tradition secrète. Cette lettre est suivie de l'attestation que tout s'est bien passé comme l'apôtre le disait. Puis vient une épître de Clément de Rome à Jacques, qui annonce la mort de Pierre et renferme ses dernières volontés sur la transmission de sa charge à Clément.
Ces trois documents ont, comme nous le verrons plus tard, une haute importance au point de vue ecclésiastique , car malgré leur provenance hérétique, ils révèlent un courant d'idées sacerdotales qui ne s'est que trop promptement imposé à l'Eglise. Les Homélies ellesmêmes roulent sur les merveilleux incidents de la rencontre de Clément et de Pierre et sur la dispute mémorable entre l'apôtre et Simon le magicien.
Le début du livre est très-beau; il peint avec éloquence les tourments de Clément, alors que dévoré de
jet; celle des Recognitiones est sans cohésion et dépendante du premier type. Quant au lieu d'origine, rien dans les Homélies ne rappelle Rome. Les analogies avec Velchasatsme sont évidentes et reportent au même berceau, c'est-à-dire à la Syrie orientale. 11 est certain que les Clémentines dans leur ensemble ont précédé Origène (an 235 ap. J.-C), car dans son Commentaire sur Matthieu, il leur fait un emprunt, sinon de mots au moins d'idées (Orig., Ad Matth., XXVI, 6). La date précise des Homélies est postérieure à Marcion (150), puisqu'elles dirigent contre lui leur polémique; celle des Recognitiones n'a pu précéder l'an 170, puisque cet écrit contient un fragment du livre de Bardesane, De fato, lequel vivait à cette époque, d'après Eusèbe [H. E., IV, 30). Nous sommes ainsi reportés vers l'an 180 pour le second écrit et à dix ans plus tôt pour le premier.