DUPUIS. — RENAN
dans les religions de Tantiquité la reproduction symbolique soit des grands faits de rhistoire, soit des phénomènes de la nature. Dupuis, le plus célèbre et le plus savant de ces mythologue», retrouvait une sorte d'astronomie élémentaire dans les divers cultes, et le christianisme lui-même n'était à ses yeux qu'une théorie perfectionnée sur le mouvement des astres * . D'autres, profitant des travaux de la critique moderne, affranchis des préjugés étroits du dix-huitième siècle, possédant au plus haut degré le sens esthétique, ont reconnu que c'était rabaisser les religions que d'en faire de simples symboles de l'histoire et de la nature; elles sont pour eux des créations spontanées de la conscience, qui manifestent avec puissance son besoin d'idéal. Mais comme ils ne savent point préciser en quoi consiste cet idéal, comme l'idée divine et l'idée morale se perdent dans le vague, nous n'obtenons aucun fil directeur pour nous guider dans la riche confusion des anciennes mythologies; il nous est même impossible de comprendre leur origine. Elles ne sont qu'un jeu bizarre, souvent attrayant de l'imagination de l'homme à son premier éveil, l'expression de son enchantemenf naïf devant le spectacle ravissant d'un monde jeune encore ^. 11 est évident qu'une théorie semblable ne marque pas un notable progrès dans l'appréciation philosophique des religions. Elles se succèdent sans s'enchaîner les unes aux autres. Il n'y a pour elles aucune raison interne de développe-
* Dapuis^ De FOrigine de tous les cultes.
* Renan^ Etudes d'histoire religieuse. Paris, 1857. Voir V Etude sur ies religions de l'antiquité.
6 HERDER. — BENJAMIN œNSTANT.
ment. Les mythologies naissent et puis disparaissent comme des fleurs brillantes faites pour répandre pendant une saison leur éclat et leur parfum.
Herder, dans son fameux ouvrgige traduit par M. Quinet, essaye d'expliquer la différence des religions par la différence des circonstances où elles se produisent. « L'histoire de l'humanité tout entière, dit-il, n'est que l'histoire naturelle d'un système de forces, de doctrines et de dispositions humaines en rapport avec les temps et les lieux * . » Une pareille théorie ne saurait nous suffire; elle maintient beaucoup trop la dépendance de l'esprit vis-à-vis de la matière, en enchaînant la conscience aux conditions du temps et de l'espace. Benjamin Constant, élève en ceci de Rousseau, a une vue plus haute sur les religions. Elles donnent, selon lui, une forme populaire à l'éternelle révélation de la conscience; les symboles peuvent varier, ils peuvent même parfois être complètement indignes du fond qu'ils doivent exprimer, mais ce fond est identique. En réalité il n'y a qu'une seule religion, religion naturelle et universelle, dont les manifestations se modifient selon les circonstances extérieures, mais dont l'essence est une. Cette théorie est développée avec autant d'art que d'éloquence par l'illustre publiciste^. Elle ne nous satisfait pas non plus, car elle n'explique pas la succession de cultes fondamentalement différents; et sous prétexte de distinguer l'essentiel du contingent, l'idée morale des
* Herder, Idées sur la philosophie de F histoire de V humanité, traduit par Edgar Quinet, 1824.
• Benjamin Constant, De la Religion considérée à sa source, ses formes et son développement.
CREUZER. — HEGEL. 7
mythes et des formes qui Fenveloppent, elle supprime
i*histoire, le déyeloppement génétique de la religion. On ne peut plus parler d'une évolution de la conscience humaine. Nous remarquons la même lacune dans la vaste encyclopédie mythologique de Creuzer, complétée avec tant de savoir par M. Guigniaut*, et qui est devenue une source précieuse et indispensable pour quiconque s'attache à l'étude des anciennes religions. « Les symboles qui sont à la base des diverses religions, lisons- Qous dans l'introduction, sont l'expression encore vague du sentiment que la nature est au fond un être animé, et les phénomènes naturels sont autant de signes au moyen desquels la nature parle aux hommes. Les prêtres ont précisé ce langage par le symbole^. » Nous ne pensons pas que dans cette voie on parvienne à établir une gradation réelle entre les diverses religions. 0 n'y a plus entre elles que la différence des symboles; les choses signifiées sont identiques, et nous n'avons pas davantage une histoire des mythologies.
La philosophie panthéiste a la prétention de naus donner cette histoire. Seulement nul point fixe ne nous est fourni dans ce tourbillon d'un changement incessant qu'elle fait tournoyer sous nos yeux. L'absolu, identique au monde, est emporté par le torrent de la vie mobile et contingente, qui est sa propre vie. L'histoire des religions n'est pas seulement l'histoire des
^ Heligions de t antiquité considérées principalement dans leurs fonmes symboliques, ouvrage traduit de rallemand par J.-B. Guigniaut. 19M- 1851. Firmin Didot.
* Tome 1, 14.