S CORRUPTION DE LA FAMILLE. L£ MARIAGE
Si maintenant nous pénétrons dans rintérieor de la fomille romaine sous les Césars, les hontes de laTiepriyée nous paraîtront égaler au moins les hontes de la Tie publique. La famille , an temps de la république , ayait été mieux constituée à Rome qu'en Grèce. La femme, dims ce dernier pays, avait toujours été placée très bas. £Ilfe^ mée dans son gynécée, elle n'exerçait aucune influence et ne répandait aucun charme sur la yie de son mari. Le foyer domestique n'existait pas. Le mariage n'avait d'antre but que de favoriser et de régler l'accroissement des citoyens de la république; c'était dans d'autres relations, toujours coupables, souvent abominables, que l'homme cherchait un délassement à la vie publique, n en fut autrement à Rome pendant l'époque de l'aïastérité républicaine. Le lien conjugal était considéré comme un lien sacré ; la polygamie était interdite. H est rm que la femme était toute sa vie dans une sujétion complète, soit vis-à-vis de son père soit vis-à-vis de son époux. Dans le premier cas elle appartenait tellement à son père qu'il pouvait reprendre à son gré tout ce qu'il lui avait donné. Dans le second cas elle était, selon l'expression légale , sous la main de son mari. n avait sur elle le droit de vie et de mort. Lui seul possédait ^ Toutefois, sous la république, la femme était protégée par la censure et par l'opinion publique. La sainteté du mariage fut maintenue pendant longtemps; car, d'après Denys d'Halicamasse, cinq siècles se passèrent sans un seul divorce à Rome. U est
* Voir sur ce sujet le remarquable ouvrage de M. Laboulaye, Recherches Jiur la condition des femmes, liv. I^ sect. I et II.
démobalisâtion des. femmes. 2d9
irrai que les désordres eutraînés fatalement par l'esclavage relâchèrent en partie le lien conjugal. Néanmoins si Ton compare cette époque à la suivante, on est en droit d'affirmer que les mœurs étaient alors relativement pures. Le mariage fut la première institution atteinte par le débordement de corruption qui signala la Un de la république et qui dépassa toute borne sous Tempire. Constamment rompu par le divorce , il n'imposa plus aucune obligation; le droit d'en briser les liens au premier caprice l'anéantit en réalité. Sénèque parle d'une femme qui comptait les années , non par les noms des consuls , mais par ceux de ses maris * . La femme , selon r énergique expression de Martial , était légalement adultère ^. La famille romaine en se corrompant n'en avait pas moins conservé son ancienne dureté. Le père avait toujours le droit d'exposer ses enfants, et il en usait largement.
Aucune couleur n'est assez forte pour peindre cette corruption. Nous ne l'essayerons pas, car il nous suffit d'indiquer ce qu'elle a de caractéristique. Ceux qui veulent étudier de près l'infamie de ces temps n*ont qu'à lire Juvéual, ce Tacite de la vie privée. La femme rivalise avec l'homme pour la licence ^ La plupart du temps elle n'est qu'une courtisane éhontée dont on peut dire qu'elle a tout, excepté une àme pure\ Non contente d'avoir de^ amants de sa classe, la patricienne va en chercher dans la lie du peuple , parmi les esclaves et les gladia-
i Sénèque^ De benef,, \\\, 16.
< « Adultéra lege est. » Martial^ t. H^ p. 107. (Edit. Panckoucke.)
^ « Virorum licentiam sequaveraDt. » Sén.^ ép. XGXV.
* Tacite, Annales, XIII, 45.
210 DÉlklORALISATION DES FEIOIEB.
tenrs * . Qoelquefois même, on ^it des femmes combattre daDS Tarène^. JuYéDal, dans une image d'une effirayante beauté; nous peint d'un trait Finfamie de la fenmie de son temps, alors qu'il nous la montre passant en riant devant F autel de la pudeur^. Clément d'Alexandrie noos représente la femme païenne avec un pinceau plus chaste, mais l'idée qu'il nous en donne dans son Pédagog%ie cœv respond parfaitement à la sixième satire de JuTénal. Somptueusement yétue, inondée de parfums excitants\ toute fardée , elle ne se contente pas des peintures indécentes qui remplissent sa demeure ; elle les a fait encore reproduire jusque sur sa chaussure'. Elle vit au sein d'an luxe impudique, tantôt occupéede causeries yainesetco^ ruptrices, ouvrant l'oreille aux conseils de vieilles entremetteuses, entourée de bouffons et d'oiseaux rares; tantôt elle parcourt la ville en litière, se rend aux bains publics ou dans les boutiques où affluent les oisifs. Elle passela nuit dans des festins où l'on perd toute retenue^ et va jusqu'à s'enivrer. On dirait la personnification de l'adultère. Aussi cette femme élégante, « enchaînée dans le vice par une chaîne d'or, comme Vénus, » couvre de ces brillants dehors la corruption la plus honteuse, « semblable à ces temples égyptiens magnifiques en apparence, mais qui cachent au fond de leurs sanctuaires une hideuse divinité*. » Pour ce qui concerne les mœurs des hommes, il ne serait pas possible d'essayer d'en donner
> « In extreraa plèbe. » Pétrone, Satyric, c. 126. Tacite, ÂnnaieSyJW,^- » « Saevit et ipsa Venus. » Martial, I, 19. — • Ju^énal, salire VI.
* Clément d'Alex., Pœdag., II, 47, 116. — » Pœdag., II, 2, 33.
• i><jpc?û^., m, 2, 4.
OORRUPTION GENERALE. S44
même une idée. Les vices contre nature, eette pkde incurable du paganisme hellénique, s'étaient développés à Rome sans firein et sans mesure. Toutes les classes de la société en étaient infectées. La volupté amenant toujours avec elle la cruauté , on avait vu reparaître dans des proportions gigantesques Tassociation entre la débauche et le meurtre que nous avons signalée dans les religions de la nature. Tacite rapporte qu'un Bomain de son temps termina une nuit d'orgie en assas»nant la courtisane qui avait présidé au festin * . Ce mélange du plaisir et du sang, c'est toute l'époque impériale. De Ut vient la popularité des jeux du cirque ; les courtisanes demeurent tout près de l'arène, dont le sable boit le sang des gladiateurs répandu par torrents. Les esclaves ne sufiSsent plus ; on fait combattre des soldats et jusqu'à des centurions^. On se rend le matin au cirque; on y reste à midi pendant l'intervalle des jeux ; l'après-mi^, des naumachies, ou combats nautiques livrés sur une mer improvisée , occasionnent la mort de centaines d'hommes'. Le plaisir suprême, c'est de voir mourir. Les écrivains du temps reconnaissent hautement l'influence corruptrice du cirque^. « On y trouve, dit Sénèque, autant de vices que d'hommes. Tout est plein de crimes et de vices; l'infamie circule au travers du peuple et gagne tellement le cceur de tous que F innocence ne devient pas seulement rare, mais qu'elle est nulle \ » Il est un caractère dans la corruption de ces temps
* Tacite, AnntUes, XIU, 44. — « Tacite, Annales, l, 75; IV, 14. s Saétone, Claude, 34* ^ ^ Pline le Jeune, Episl^ IV, 1«.
* «Ut innooeMia wm rara>. sed nuUa tit. » Sénèque/ De Ira, Uy 8.
212 GABACTERE DT LUIE ROMAIN.
qo'il importe de signaler. Elle a un je ne sais tpm de fiévreux qui réTèle le profond malaise moral dont le monde est tourmenté. Benjamin Constant a dit aTce éloquence que la terre séparée du ciel semUe à rhonme une prison , où il frappe de sa tête les murs du cacliot qui le renferme ' . Cette belle pensée, qui lui est su^érée précisément par le spectacle de la Rome impériale, nous explique ce besoin, si général alors, de tout exagérer, de tout porter à Texcès , dans la Yolupté comme dans le luxe. Quand Tâme immortelle a perdu les crojances qui lui ouvrent le monde supérieur et idéal pour lequel die est faite , elle cherche Finfini dans le monde inférieur qui ne peut le lui donner ; elle le demande & la vie des sens, mais comme elle ne peut pas Vj trouver et quelle ¥y cherche toujours elle n^obtient que le monstrueux. De là un raffinement excessif, un mélange de £eiux grandiose et de bizarreries dans les plaisirs comme dans la somptuosité ; de là la recherche de l'impossible dans les choses matérielles. « Le but du luxe, disait Sénèque, est de triompher de la contradiction et de ne pas seulement s'écarter, mais encore de prendre le contre-pied de ce qui est raisonnable. N'est-ce pas vivre en opposition à la nature que de vouloir des roses au milieu de l'hiver, et de planter des arbres fruitiers au haut des tours? N'est-ce pas se mettre en opposition avec elle que de jeter les fondements des bains publics au milieu de la mer^? » Héliogabale obéissait plus tard à cette même passion de l'impossible quand il faisait servir sur sa
1 Benjamin Constant^ Du polythéisme romain^ Xil, 6.
• a Hoc est lumriae propositum gaudere penrersi». » Uéa., ép. GXXII.