‹ Histoire des trois premiers siècles de l'église chrétienne (volume 3)Chapitre 94 sur 184 · ENNUI UNIVERSEL · texte numérisé non relu

ENNUI UNIVERSEL

table des plats de langues de paons et de rossignols, et qa'il se plaisait à voir des montagnes de neige dans de yerts jardins, et à changer le jour en nuit ou la nuit en jour dans ses palais * . Suétone dit de Caligula qull ne désirait rien tant que ce qu'on lui disait être irréalisable, comme de construire des digues dans les mers les jlvis dangereuses, d'abaisser les montagnes et d' élever les plaines ^. Le monde romain était au fond dévoré par Yeitnui. « n était semblable, dit encore Sénèque, à ce hères « d'Homère qui se tient tantôt debout tantôt assis, dans « rinquiétude de la maladie^. >» Il était malade non pas tant des secousses qu'il avait subies que d'un immense dégoût de toutes choses. Gomme tous les blasés, il disait avec Pétrone : « Je ne veux pas obtenir de suite l'objet de mes voeux ; les oiseaux d'Afrique me plaisent parce qu'ils ne sont pas faciles à atteindre^. » Son mal a été bien nommé : l'ennui de la vie ordinaire ^ Rassasié de tout ce qu'il a vu comme de tout ce qu'il possède, il s'écrie dédaigneusement : « Sera-ce toujours la même chose*? * et, pour voir du nouveau, il tourmente la nature. Mais il n'échappe pas à la monotonie et à la satiété; aussi finit-il par se plonger dans la fange. Il se livre et la gloutonnerie la plus hideuse et il consume les trésors du monde dans ces repas gigantesques qui mettaient à

i Histor, Âugust. Béliogab., XiX.

« « Nihil tam efficere concupiscebat quam quod posse effici np^aretur.)» Saétone, Caligula, XXXVII.

> Sénèque^ De tranqvdlL anim,, U.

* « Quod non sunt faciles. » Pétrone, Satyric, c. XGIII. ^ « Vitae commonis fastidium. » Sénèque, ép. GXXII. ^ « Quousque eadem?» SénèqBe, DetranquilL anim., II.

244 LE BEL ESPRIT TRIOBfPHE EN LITTÉKATURE.

contribution la mer et la terre. Il cherche le remède dans Texagération même du mal. Le crime seul est suffisant pour le désennuyer, et, comme le ditTacite, la grandeur de rinfamie est la Yolupté par excellence * , Le même auteur rapporte un suicide motiTé uniquement par le dégoût de vivre dans un temps pareil^. Ce suicide d'un citoyen figurait le suicide moral de tout un monde. Bome, selon Timage d'un auteur inconnu, était semblable à un gladiateur qui , après avoir vaincu tous ses adversaires , finit par retourner son glaive contre loimême. Ainsi avait disparu cette sérénité, cette ataraxie du monde antique dont la Grèce était si fière. Inaugurée dans un poétique festin, au son des lyres inspirées^ la vie païenne finissait par une orgie. On avait le sentiment d'être entré dans un âge de mollesse et de mort. Juvénal déclare que son siècle est pire que le siècle de fer, et il s'écrie avec l'accent d'une âme désespérée : « La terre ne nourrit plus que des hommes mauvais et lâches. Aussi le Dieu, quel qu'il soit, qui les contemple, se rit d'eux et les hait*. »

La littérature , sous les empereurs qui suivirent Auguste, est la fidèle image de ce triste état social. Sénèqne, dans sa lettre CXIV, se plaint avec éloquence de la corruption de la langue, fatalement amenée, d'après lui, parla corruption des mœurs. Si la littérature s'abaisse, ce n'est pas qu'elle soit discréditée , car jamais à ses

1 « Magnitude infamlse novissima voluptas. » Tacite, Annaiet, XI, 26. « Annales, \l, 26.

' « Ergo Deus quicumque adspexit ridet et odct. »

(Jttvénal y satire XIV*)

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