‹ Histoire des trois premiers siècles de l'église chrétienne (volume 4)Chapitre 185 sur 277 · SON INFLUENCE DE RÉGÉNÉRATION · texte numérisé non relu

SON INFLUENCE DE RÉGÉNÉRATION

conditions. La persécution contre elle n'a été qae passagère. « Aussitôt après la mort de Socrate , Athènes s'est repentie et n'a gardé aucune irritation contre lui; il en a été de même pour Pythagore, s'il est vrai toutefois que ses disciples aient fondé de nombreuses écoles dans cette partie de Tltalie qui s'appelle la Grande- Grèce. Il en a été autrement des chrétiens. Le sénat de Rome, les empereurs, les généraux et les multitudes, bien plus, les parents eux-mêmes des croyants auraient empêché sa victoire par leurs machinations, s'il n'avait possédé une divine puissance par laquelle il a non-seu* lement échappé à cette conspiration de tous contre lui, mais encore a vaincu l'inimitié du monde entier ^ I »

Les résultats de cette victoire sont encore plus importants que la victoire elle-même. Le Christ aurait-il pu sans Dieu inspirer un tel courage à ses sectateurs, que ceux-ci préfèrent la mort à l'abjuration? Si la guérison des maux du corps est conforme à la volonté divine^ que dirons-nous de la guérison bien plus merveilleuse des maux de l'âme? Qu'on considère de quel bourbier d'infomies le Christ a retiré les siens pour les élever à la justice et à la chasteté, qu'on se souvienne qu'il a ramassé dans la fange du paganisme ces saints qui étonnent le monde par leur austère vertu, et que l'on dise si un tel miracle s'accomplit sans l'intervention du cieP. « Comment, dit ailleurs Origène, un homme qui n'aurait rien de supérieur à l'humanité pourrait-il transformer un si grand nombre de ses

« Contra Cels., I, 8, « Id., I, 26.

360 Héroïsme des apôtres.

semblables, pris non-seulement parmi les sages, ce qui ne serait pas étonnant, mais encore parmi ceux que ne guide pas la raison, qui sont les jouets de leurs passions et qu'il est difficile de ramener au bien? C'est parce que le Christ était la puissance et la sagesse de Dieu qu'il a fait ces choses et les fait encore malgré rincrèdulité des Juifs et des Grecs, qui s'opposent à lui. Pour nous, nous ne cesserons de croire en Dieu et aux enseignements du Christ ; nous chercherons à amener les aveugles à la piété, lors même que ceux qui sont dans les ténèbres nous accusent d'aveuglement; oui, quand même les Juifs et les Grecs, ces grands trompeurs, nous jetteraient à la face le reproche de tromper nous-mêmes. Elle est belle la tromperie qui consiste à rendre les intempérants tempérants ou du moins désireux de la tempérance^ ; les injustes, justes, ou du moins désireux de la justice; les imprudents, prudents, ou du moins inclinés à la prudence; les timides, les cœurs lâches et faibles, courageux et héroïques, surtout quand il s'agit de combattre le combat de la fidélité pour Dieu. La divinité du christianisme résulte donc de ses triomphes éclatants sur le monde, qui sont en même temps des triomphes sur le mal et établissent le règne du bien et de la justice.

Ces triomphes n'ont rien qui doive nous étonner quand nous considérons le caractère de ses premiers propagateurs qui furent de vrais imitateurs du Christ. IN'ont-ils pas scellé de leur sang leur témoignage, et

1 KaXifjv YS PouxéXyjG'.v. {Contra Ceh., II, 79.)

n* avons- nous pas là une preuve irrécusable de leur sincérité? « Une telle constance, une telle persévérance jusqu'à la mort démontre aux esprits sages que les apôtres n'ont point inventé ce qu'ils racontent de leur Maître, mais qu'ils ont cru fermement ce qu'ils écrivaient. Yoilà pourquoi ils ont enduré tant de souffrances pour celui qu'ils regardaient comme le Fils de Dien ^ » Si Origène eût vécu à une époque moins rapprochée des origines de l'Ëglise, cet argument sommaire n' urait pas sufS, et il aurait dû entrer plus avant qu'il ne l'a fait dans la preuve historique, toujours trop négligée par les défenseurs du christianisme.

La grande Apologie d' Origène se présente maintenant à nous dans sa richesse , avec plus d'ordre sans doute que nous n'en trouvons dans son livre contre Gelse, mais avec tous ses traits caractéristiques. Il a répondu aux principales objections de ses adversaires, non^seulement en les réfutant , mais encore en leur opposant toujours une pensée supérieure, plus vraie, plus large. Il a suivi le Juif sur le terrain de l'exégèse rabbinique ; il l'a confondu par des textes ; il a prouvé qu'il était infidèle à sa propre révélation, et que s'il eût écouté vraiment Moïse et les prophètes, c'est au pied de la croix qu'ils l'eussent conduit. Son argumentation vigoureuse a rompu le réseau dialectique dont la philosophie païenne essayait de l'envelopper; il a vengé les chrétiens des lâches insultes ramassées dans les bas-

* Contra Cels., II, 40.

362 GARACrËRE GÉNÉRAL DE L'APOLOGIE D'OHIGËNE.

fonds de la superstition populaire ; les calomnies et les dénonciations ont été noblement écartées. L'apologiste a montré dans cette tourbe d'hommes obscurs, où Tesclave et le brigand ont trouyé place , FEglise du Dieu viTant, soutien caché du monde qui ne subsiste qu'à cause d'elle ; il a fait admirer dans ces proscrits la majesté de la conscience rebelle à la loi des hommes, parce qu'elle obéit à une loi plus haute, et il a &it entreyoir le droit nouTeau qui va se dégager du despotisme antique» Aux injurieuses accusations lancées contre le christianisme, Origène a répondu par ses paisibles triomphes au milieu du monde qui le repousse, et où l'on peut suivre ses pas aussi bien à sa trace sanglante qu'aux bienfaits qu'il y répand. Une société nouyelle, école de toutes les yertus^ épurant tous ceux qui Tiennent à elle, s'est détachée sur le fond obscur de la corruption universelle , et ses héroïques souffrances ont scellé, après le témoignage de ses pre» miers apôtres, celui de ses missionnaires innombrables. Des chrétiens, Origène a passé à la défense de la religion qu'ils honorent. Il a prouvé sa supériorité au point de vue de la forme, dont la transparente simplicité rend la vérité accessible à l'homme du peuple, à l'enfant , h la femme, à l'esclave et à l'ignorant, et il a répété cette belle et touchante parole du Christ : Que celui qui m mf vienne et qu'il boive. Cette eau limpide et pure vaut bien le breuvage frelaté qui n'était servi qu'à quelques initiés, idolâtres de la beauté artistique. Dans cette pré* tendue foUe d'une doctrine à laquelle ne conduit pas la simple dialectique, parce qu'elle dépasse l'homme

comme Tinfini dépasse le fini, Tapologiste découvre des trésors de sagesse et de vérité, et il établit que la foi est un procédé légitime de certitude, conforme aux lois de la connaissance. Après avoir revendiqué, par une discussion savante, Toriginalité de la religion nou* velle, qui ii'est pas un composé bizarre des idées religieuises et philosophiques du passé , il fait voir en elle le i)oint central de Thistoire de Thumanité, le terme de ses aspirations. Cet ordre de considérations Ta conduit h releva , ^u nom du théisme fermement posé en opposition au fatalisme panthéiste, la dignité de Tétre moral traîné dans la boue par ces orgueilleux philosophes qui préfèrent mettre Thomme plus bas que la brute, plutôt que de recevoir le salut comme une glorieuse aumône du Dieu libre et personnel , et que de s'incliner devant le Crucifié ! Ce respect sans exagéraration et sans illusion pour Tàme créée à Timage de Dieu, mais déchue, est la meilleure explication du grand mystère de piété, des abaissements de Tincarnation et des souffrances du Dieu Homme. La résurrection du Christ est établie par une discussion savante, parce qu'ici il y a plus qu'un miracle particulier : c'est le christianisme même. Nous avons vu comment Origène ne donne pas à l'Evangile pour premier soutien le prodige ou la prophétie; dans le miracle et la prophétie, il cherche encore le sceau auguste de la religion définitive, cette empreinte de la perfection morale à laquelle on reconnaît le Fils de Dieu. La figure du grand Pasteur des brebis, qui donne sa vie pour elles et qui cherche avec une compassion

douloureuse tout ce qui est perdu, brille de sou pur et doux éclat dans le livre d'Origène. C'est lui qu'il présente sans cesse à l'homme comme le désiré des nations et le désiré du cœur de chacun. Mais pour discerner sa beauté et sa divinité sous le voile de ses humiliations^ il faut l'œil nouveau, l'œil du cœur purifié; il faut rompre avec le péché, et s'élever de la poussière de ce bas monde jusqu'aux hauteurs que n'atteint plus le brouillard impur. Ceux-là seuls verront et croiront qui voudront voir et écouter. Or'*gène s'attache avec une sainte véhémence , à provoquer cette décision morale soit qu'il s'adresse au Juif, soit qu'il parle au Grec. Toute question, petite ou grande, le conduit à solliciter ce grand acte de volonté , duquel la foi doit naître avec toutes ses divines évidences. On pourrait résumer son apologie par cette parole du Christ : Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtra que ma doctrine est de Dieu. Ainsi se concilient le respect de la nature humaine et la haine du péché qui l'a corrompue , la largeur de la pensée et la sévérité de la conscience. Enrichi par le travail de ses devanciers, Origène a donné à l'antiquité chrétienne l'apologie la plus complète, la plus conforme à l'esprit de l'Evangile, et la mieux faite pour amener la pensée humaine captive aux pieds du Christ, dans ce temps d'universelle fermentation. Bien des siècles devaient s'écouler avant que l'Eglise pût présenter au monde une défense de sa foi comparable à ce beau livre écrit sons le coap d'une excommunication.

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