TROISIÈME ÉCOLE DES APOLOGISTES DE L'ÉGLISB PRIMITIVE
S I. — U Apologie d'Arnobe.
On ne saurait accuser la troisième école des apologistes de l'Eglise primitive d'avoir suivi servilement un chemin déjà battu ; car elle a frayé une voie entièrement nouvelle et opéré une révolution véritable. Entre sa méthode et celle d'Origène et de Tertullien, il y a opposition absolue. C'est ce qui ressortira de l'exposition des principes sur lesquels elle repose; Ils «ont développés avec ampleur dans le traité d'Arnobe contre les païens.
Comme dans tout ouvrage apologétique, nous y trouvons deux parties distinctes, l'une consacrée à la controverse positive et l'autre à la démonstration de la vérité. La polémique d'Arnobe ne se distingue que par sa violence ; son principal mérite est de produire à la lumière les hontes cachées du paganisme avec une richesse d'information incomparable ; ce mérite devient un défaut par son exagération même, car les tableaux que trace Arnobe d'un pinceau sans déli-
catesse et sans chasteté offensent fréquemment la pudeur. Son style n'a ni la largeur éloquente de Cyprien, ni la concision énergique et colorée de Tertullien. Arnobe s'attaque surtout à la forme la plus grossière du paganisme; aussi sa cctotroverse est-elle vulgaire; c'est une réplique de carrefour, il rend l'outrage pour l'outrage, et il ne relève pas par une indignation éloquente ou une mordante ironie des arguments trop bien appropriés à son public. Il est plus modéré dans sa défense du christianisme ; il a réservé toute sa violence pour attaquer ses adversaires. A ceux qui prétendent que la religion nouvelle a déchaîné mille maux sur le monde, il fait remarquer avec raison que rien n'a été changé sur la terre depuis son apparition ; les fléaux, sévissent depuis qu'il y a des chrétiens comme ils sévissaient auparavant*. Ce serait d'ailleurs outrager le s anciennes divinités que de leur iinputer une colère si cruelle contre un culte rival ^. Les païens n'ont aucun motif de reprocher aux chrétiens de servir un maître crucifié, à moins qu'ils n'admettent que le platonisme a été déshonoré par la mort de Socrate. Une mort héroïque honore la cause qui l'a provoquée. Le paganisme lui-même compte plus d'un dieu immolé, témoins Esculape et Hercule ^. La haine des païens contre Jesus-Christ se comprend d'autant moins qu'ils sont plus tolérants pour tous les faux dieux et pour tous les philosophes ; lui seul en effet a comblé l'humanité de bienfaits inestimables *. C'est en vain qu'ils repro-
* Arnobe, Adv. génies, I, 1, 6. ' Id., l, 17, 24. ' Id., 1, 40, 41.
* Id,, I, 63.
chent au christianisme sa nouveauté; leur religion remonte à une date récente, comme ils l'avouent euxmêmes dans les livres où ils ont consigné la naissance de leurs dieux * .
De la défense Arnobe passe à l'attaque directe contre le paganisme. Les cinq derniers livres de son traité sont consacrés à cette virulente controverse. Dans son troisième livre, il montre tout ce que le polythéisme a de flottant, d'indéterminé et d'incertain. On ne sait où il commence ni où il finit; une telle notion de la divinité permet de compter les dieux par centaines de mille ^. La mythologie gréco-romaine leur donne un sexe, une forme matérielle et toutes les passions qui agitent les malheureux mortels^. Arnobe sème à profusion les traits moqueuiFs sur ce thème inépuisable, puis il fait ressortir la diversité des opinions qui ont cours parmi les païens sur l'origine de leurs divinités favorites ; il en conclut qu'ils sont plongés dans une incurable incertitude. Il y a plus; le même Dieu apparaît sous plusieurs formes : c'est ainsi qu'on compte trois Jupiter, cinq Mercures et des variétés nombreuses de Minerves et de Bacchus. Quelle que soit cette diversité et cette variété, tous ces dieux se rencontrent dans une même infamie, il n'est pas d.** homme perverti qu'ils n'aient surpassé, et pour arriver au dernier terme de l'abjection il suffît d'assister
^ Adv. gentes, II, 66, 70.
' « In rerum natura potest forsitau fieri^ ut deorum millia cenlum ^iiït,potest deorum summaesse nulJa, nec numerabili circumscriptione
aux impures représentations des mythes qui sont à la base de leur culte. Tel est le sujet du quatrième Httc, l'auteur n'a pas manqué d'y porter sa verve grossière. Le livre cinquième retrace les aventures des dieux , tantôt incroyables, tantôt ignobles sur lesquelles roulent les mystères. Àrnobe écarte l'interprétation allégorique , qui lui semble avoir été inventée après coup pour justifier les légendes les plus scandaleuses de la mythologie antique. Dans les livres sixième et septième, l'auteur s'attaque non plus aux croyances, mais au culte de l'ancien monde, il montre quelle vile idée se font de la divinité ceux qui l'enferment dans des édifices de pierre ou qui la représentent sous la forme de statues et d'idoles monstrueuses, incapables de se guider elles-mêmes, ou bien qui lui offrent des sacrifices sanglants, comme si elle avait besoin de se rassasier de chair. Tous les détails du rituel païen sont ainsi passés en revue et ridiculisés, depuis l'encens qui fume sur l'autel jusqu'aux libations et aux couronnes de fleurs suspendues aux portes des maisons dans les jours de fête. Ce culte absurde est digne de ces faux dieux que l'homme égaré a fait à son image * .
Toute cette partie du traité d' Arnobe est résumée dans les derniers chapitres du livre septième : « Tout d'abord, dit-il, ces dieux, à l'existence desquels vous croyez et dont vous avez déposé les statues et les symboles dans vos temples, sont nés un jour, d'après votre propre aveu, et ont été enfantés d'après la loi com-
^ Adv. génies, VU, 34.
mime de la génération * . Vous les divisez en mâles et femelles ^é.. Vous vous imaginez qu'ils sont à la ressemblance de l'homme et vous vous les représentez sous les traits des mortels ^. Vous donnez à chacun d'eux son mé tier comme à un artisan. Puis vous attribuez à l'un de sotifQer la discorde, à l'autre de semer la peste, à un troisième de répandre l'amour ou la haine, ou bien de déchaîner la guerre et de favoriser l'effusion du sang. Vous croyez que vos dieux s'irritent et se mettent en colère^, et qu'ils obéissent à toutes les impulsions du cœur humain. Vous vous figurez qu'ils se plaisent au sang des troupeaux, au sacrifice et aux immolations des victimes, et qu'à ce prix ils p^ardonnent aux hommes. Vous pensez les honorer et accroître leur dignité en leur offrant de l'encens. A vous en croire, le retentissement de l'airain et de la trompette, les courses de chevaux et les jeux du théâtre font leurs délices. » L'apologiste termine cette polémique en demandant si les païens ne méritent pas bien plus que les chrétiens l'accusation d'impiété, pourvu toutefois que l'on admette que c'est l'idée véritable que l'on a de la divinité qui est l'essence de la religion ^.
Toutes ces critiques du polythéisme sont très justes, très fondées, mais elles avaient été formulées longtemps avant Àrnobe et avec bien plus de vigueur, car à part quelques pages d'un sentiment élevé sur la spiritualité
1 « Profitemini esse natos. » {Adv, génies. VII, 49.)
* « Vos habere sexus deos censetis. » [Id,]
•* « Vos hominum similitudinem gerere. » (Id., VIT, 50.)
* « Irasci et perturbari numina.» (Id.)
^ « Opinio religionem flacit, et recta de diis mens. » {Id,, VII, SI .)