L'HOMME EST UN MISÉRABLE PROLÉTAIRE
divine ^ Voilà cet être précieux entre tons, doué d'une auguste raison, ce modèle du monde, le voilà plus bas que la brute, plus stupîde que la pierre et le bois! Sans doute quand il aura passé dans les écoles et reçu des leçons savantes il deviendra intelligent, instruit, et il secouera cette crasse ignorance. Mais l'âne et le bœuf, par l'habitude et sous le stimulant de la nécessité, n'apprennent-ils pas à labourer et à moudre le grain? Cessez donc, ajoute-t-il, de comparer les choses viles aux choses précieuses. Cessez donc de placer au premier rang et dans les classes élevées des êtres ce prolétaire misérable qui s'appelle l'homme ^. C'est un mendiant fait pour vivre dans l'obscurité et sous le chaume de l'indigence, et non pas pour l'éclat d'une existence patricienne. » A quoi songeait donc cet apôtre qui disait que nous sommes de la race de Dieu ? Le détracteur de l'humanité ne se contente pas de lui enlever sa couronne d'immortalité, il ne veut pas même admettre qu'elle ait un rôle important à jouer dans le monde inférieur où la relègue sa basse extraction. Il demande ironiquement ce que perdrait la terre si elle n'était pas foulée par cet être arrogant qui se prétend son roi et son bienfaiteur. Qu'est-ce qui serait changé en elle, si l'homme n'existait pas '? Elle n'en verrait pas moins les saisons se succéder, la pluie l'arroser et le soleil la féconder. L'homme ne pense qu'à lui-même et ne se pré-
* « Haec est anima docta illa, quam dicitis, immortalis, perfecta, divina.» (Adv, génies, II. 25.)
* «Proletarius cam sit. » {Id., U, 29.)
' «Quid ergo? Si homines non sint, ab officiis suis cessabit mundus?»
occupe en rien du bien du monde qu'il habite. « A quoi cela lui sert-il, dit Arnobe, d'avoir des rois puissants, des tyrans, des souverains et je ne sais combien de dignités? A quoi lui servent ces généraux habiles à prendre des villes, et ces soldats immobiles et invincibles dans les combats de cavalerie ou d'infanterie? A quoi lui servent les orateurs, les gouverneurs, les poètes, les écrivains, les philosophes, les musiciens, les mimes et les histrions * ? » Arnobe passe ainsi en revue tous les arts de la civilisation en formulant la même conclusion. Le cliquetis de ses développements oratoires ne dissimule pas l'absurdité de son raisonnement, car s'il est certain que la représentation d'une belle tragédie ou l'éloquence d'un beau discours ne feront pas pousser un épi de plus, il n'en est pas moins vrai que la civilisation élevée que révèlent les arts libéraux donnera une impulsion générale à l'activité humaine et cette impulsion se manifestera dans la culture du sol tout aussi bien que dans le développement de la pensée. D'ailleurs, qu'est-ce que la création terrestre sans l'homme, si ce n'est une phrase incohérente qui ne se termine pas et n'a pas de sens? Qu'est-ce que le temple sans le prêtre, et qu'est-ce que le prêtre sans le Dieu? Arnobe ne voit pas que tout se tient et s'enchaîne; il i gnore que la terre ne sera pas féconde si l'âme humaine ne l'est pas elle-même, et que celle-ci ne le sera que si elle est de race divine ! A l'entendre, non-seulement l'humanité est inutile au monde, mais elle le dés-
1 Adv. gentesy 11^ 39-43.
honore par tous ses crimes. L'auteur les décrit avec complaisance ; il charge le tableau des couleurs les plus gombres, et il n'hésite devant aucune peinture, quelque hideuse qu'elle soit. Il devient réellement impudique en décrivant les plus honteuses impudicités de son temps. Ce morceau, qui mêle les tirades de la mauvaise rhétorique aux obscénités d'une littérature souillée, se termine par ces mots : « Que dites-vous à tout cela, ô race glorieuse, fille du Très-Haut? Les voilà donc, ces âmes pleines de sagesse et qui attribuent leur origine à la cause suprême ; les voilà bien instruites dans tous les genres de malice, de crime et d'infamie! C'est pour les pratiquer à grand bruit et triomphalement qu'elles ont été sans doute envoyées dans cette partie de l'univers sous le vêtement du corps? Quel mortel doué de raison hésiterait encore à penser que ce monde a été organisé pour sa race, bien plus, qu'il a été organisé pour devenir le théâtre où ces crimes se commettraient tous les jours *? » Arnobe confond ainsi perpétuellement le triste état qui est la conséquence de la chute avec la condition première de l'homme, et il conclut de notre dégradation actuelle à la bassesse de notre origine. Cette dégradation n'est pas aussi absolue qu'il le prétend; l'histoire de l'humanité serait moins compliquée si la puissance du mal régnait sur elle sons contradiction, et au lieu d'une lutte entre le bien et son contraire, nous n'aurions que le développement continu et monotone du péché. Cet être misérable a ses grands
1 Adv. génies, IT, 39-43.
moments et comme de divins éclairs qui traversent sa nuit. Il s'est trouvé des hommes qui sans être parfaits ont honoré leur race par leur sagesse et leur justice. Cette objection n'embarrasse point Ârnobe. Il répond que ces hommes constituent une infime minorité et que le genre humain doit être jugé non sur cette minorité, mais sur Tétat moral de la masse. « La partie en effet est dans le tout et non le tout dans la partie ^ . » Dirat-on que la terre tout entière est d'or parce que l'on aura trouvé quelque part une parcelle du précieux métal? D'ailleurs ces hommes d'élite sont obligés de lutter sans cesse contre leurs mauvais penchants, ce qui indique sufiBsamment que la nature humaine à laquelle ils participent est mauvaise en soi^. Arnobe certainement est fondé à conclure de ces faits incontestables que l'humanité n'est pas dans son état normal et qu'elle est atteinte d'un mal profond et universel, mais il ne nous explique pas comment il se fait qu'elle ait encore ces grands élans vers le bien. Cette contradiction morale aurait dû lui montrer que ceux qui, comme Platon, parlent d'un passé glorieux et d'une origine dont nous avons gardé l'impérissable souvenir ne méritent pas d'être couverts de ridicule; elle aurait dû le convaincre que ce prolétaire était de grande race et qu'on pouvait le plaindre mais non le mépriser.
Arnobe a achevé sa démonstration; il a roulé en quelque sorte le ver de terre dans la fange où il a pris naissance; il a cherché à prouver que l'homme n'est en
^ «Tn toto onim pars ost, non totum in parte.» {Adv. gentes, 11,49.) « /(/., 11, 50.