L'HOMME INFÉRIEUR AUX ANIMAUX
nairement le lot commun de tous les hommes ^ » Au contraire, c*est en tâtonnant, et par une marche lentement progressive qu'ils arrivent à dompter la nature, n en est de Tart comme de l'industrie ; s'il était d'origine divine^ il aurait été toujours et universellement répandu sur la terre, et on n'eût pas vu les diverses aptitudes artistiques si inégalement réparties. On est confondu de l'absurdité d'un tel raisonnement. Arnobe prend pour un signe d'infériorité ce qui est le sceau même de la supériorité intellectuelle. C'est précisément parce que l'homme est plus qu'un animal, qu'il naît le plus faible et le plus misérable des êtres, mais avec les ressources infinies de l'intelligence, et avec la mission de se développer lui-même par un libre progrès. La raison n'est pas l'instinct qui se retrouve identique dans les myriades d'êtres composant un genre ; elle est progressive, inventive et par conséquent plus ou moins développée, selon les individus. C'est dans une ruche d'abeilles et une colonie de castors qu'il faut chercher des arts et une industrie tombés du ciel; le privilège de l'homme est de façonner les instruments de son progrès, et d'achever le monde en s'achevant lui-même» Il n'est personne qui ne se souvienne de la sublime comparaison de la caverne dans la République de Platon» Plongé dans l'obscurité, les membres chargés de liens, le malheureux c&ptif , qui représente l'homme dans sa condition actuelle, ne voit plus se peindre sur
* « Quod si haberent scientias animae^ quas genus et habere diviiiuiri atque immortale coadignum est^ ab initio homines cuncti omnia sci< rent.» {Adv. gentes^ II, 18.)
3tl» TOCTE SQS EX£ELLB«Œ VIENT DU DEHORS.
la manille que TiiBage flottante et renversée des objets qu'il a coBimplés jadis dans la pore lumière où il celélurait les saints mystères des dieux. Amobe reprend cette image, mais pour en fûre une hideuse parodie. Il suppose aussi un homme enfermé dans une caverne dès son enfuice, nouni par une nourrice muette, trouvant toujours sous la main ce qui peut satisfaire ses besoins. Un tel homme ne se souviendra pas d*un séjour de gloire où il aurait pris naissance; il n*aura aucune connaissance, et il ne saura que faire de ses membres alourdis; il sera le plus inintelligent des animaux de la création. Interrogez-le sur lui-même, sur son auteur; il sera plus stupide que la bète des champs, plus muet que la pierre et le bois^ Amobe conclut que toute la richesse intellectuelle et morale de Thomme lui vient non du dedans, mais du dehors, et que c'est par les sens que lui arrivent les idées. L*àme est primitivement une page blanche, et on n'y trouve en définitive que ce que le monde extérieur y a écrit. L'écorce de l'arbre sauvage n'est pas plus rude et plus inculte que l'esprit humain ne l'est originairement. Ce n'est pas l'homme qui refait le monde par sa féconde activité, c'est le monde qui fait l'homme. Il n'est pas d'animal qui ne soit par lui-même plus riche que lui , car au moins apporte-t-il avec lui l'instinct qui le guide infailliblement. « Voilà, ô hommes, s'écrie triomphalement Amobe, voilà cette âme que vous prétendez savante par elle-même, immortelle, parfaite,
1 a Ita ille non omni pecore, ligno, saxo obtosior atque hebetior stabil? » (Adv. génies, II, 22.)