‹ Histoire des trois premiers siècles de l'église chrétienne (volume 4)Chapitre 267 sur 277 · L'HOMME INCAPABLE DE SAISIR LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

L'HOMME INCAPABLE DE SAISIR LA VÉRITÉ

rite; nous n*ayons qu'à nous taire dans le sentiment de notre indignité ^ Que le païen s'imagine que son âme a des ailes pour s'élever d'elle-même vers la lumière éternelle ^, le chrétien ne nourrit pas de pareilles illusions, il sait très bien qu'il eût continué à ramper dans la boue et qu'il y eût disparu tout entier, sans un miracle de la grâce. Le païen croit entrer dans le palais du Très-Haut comme dans sa maison, le chrétien attend d'être ramassé dans la fange du chemin. C'est ainsi qne chez Arnobe la vérité s'unit à l'erreur et même à l'hérésie, car ses idées sur la création portent la trace évi' dente du gnosticisme. Rien n'est plus louable que de relever la grâce, mais rien n'est plus feux que de l'opposer absolument à la nature, comme l'a fait notre apologiste; car en réduisant l'homme à un état de bestialité véritable, il s'est refusé le droit d'en appeler à sa conscience. Le christianisme n'est plus alors dans la vie morale qu'un coup d'autorité que rien ne prépare et qui frappe un être entièrement dégradé, traîné par l'épouvante au pied de la croix.

La conclusioù de toute cette partie de Y Apologie d* Arnobe est un scepticisme illimité. L'homme n'a rien de divin en lui, il ne saurait donc reconnaître le divin hors de lui. Il est réduit à l'impuissance la plus radicale de s'élever à aucune vérité d'un ordre supérieur. « Respectons, dit-il, le mystère des causes. Est-il une vérité claire, limpide, évidente, que l'esprit humain

i Adv. gentes, II, 50-63.

« « Vos alas affuturas putatis, quibus ad cœlum pergere possitis. » (/rf.,ll,88.)

L'HOMME mCAPABLE DE SAISIR LA VÉRITÉ, 807

vénère assez pour ne pas l'ébranler et la dissoudre par amour de la contradiction? Est- il une (erreur quelque patente qu'elle soit qu'il ne parvienne à aC'créditer par des arguments yraisemblables ^ ? »

Arnobe tire un grand parti pour sa thèse de la diversité des opinions humaines. « Toutes ces opinions diverses, dit-il, ne peuvent être vraies; mais il n'est pas possible de discerner de quel côté est l'erreur tant cha* cune est appuyée d'une forte argumentation. Et cependant non-seulement elles diffèrent les unes des autres, mais encore elles Se contredisent. Il n'en serait pas ainsi, si la curiosité humaine pouvait étreindre quelque chose de certain, ou si, après avoir cru le trouver, elle pouvait obtenir l'assentiment universel. C'est le comble de la vanité que de prétendre posséder une certitude ou d'y aspirer, puisque la vérité môme peut être réfutée ou que l'on peut accepter pour réel ce qui n'existe pas, à la manière des hallucinés. Il convient qu'il en soit ainsi. Nous n'avons que des facultés purement humaines pour apprécier et mesurer les choses divines, nous n'avons rien de divin en nous*. Arnobe ne parle pas seulement de Tincapacité de la raison humaine pour saisir et comprendre parfaitement une vérité infinie ; il ne réclame pas comme Pascal Tinter-

* « Suis omnia relinquimus causis. Quid est enim quod humana ingénia labefactare, dissolvere studio contradictionis non audeant?» {Adv. génies y II, 56.)

* « Quod utique non fieret, si certum aliquid tenere curiositas posset humana... Inanissima igitur res est, tanquam scias aliquid promere aut velle acire contenderé... Et mérite res ita est. Non enim divina divinis, sed rationibus pendimus et commetimur humanis. » (/cf., II, 57.)

yention des facultés morales dans rexamen d'une religion qui parle surtout au cœur et à la conscience. Ce serait revenir à la grande méthode des Pères d'Alexandrie, et bien loin qu'on puisse accuser celle-ci de scepticisme, elle débute par un acte de généreuse confiance dans la nature humaine : elle élargit le débat et appelle en témoignage non pas seulement une seule catégorie de facultés, mais toutes les facultés ensemble. Amobe les rejette toutes à la fois; il ne se contente pas de restreindre leur compétence, il la décline entièrement; ni dans la raison, ni dans la conscience, ni dans le cœur, il ne veut reconnaître aucun élément divin qui puisse servir de critère dans la question religieuse. S'il n'y a aucune harmonie entre l'homme et la vérité, il n'y a entre lui et l'Evangile aucun point de contact moral et il ne reste plus qu'à parler aux yeux quand on ne peut parler à l'âme. Il faut donc recourir au prodige pour fasciner par un grand spectacle cette créature tout animale. On achèvera l'œuvre en brisant d'autorité ses résistances comme d'un seul coup de massue, mais aussi tout sera à commencer en fait de convictions et de crovances sérieuses. Au lieu d'avoir une âme vivante, on aura une âme morte qui n'aura plus même la force de formuler une négation et qui ne sera plus convaincue que d'une chose, c'est qu'elle est incapable de discerner la vérité. Qu'on ne s'y trompe pas, elle portera dans le christianisme ce scepticisme que d'imprudents apologistes ont pris tant de peine à lui inculquer. La malédiction et le châtiment des tendances sceptiques enrôlées au service de la religion,

c'est qu'elles se perpétuent et ne s'arrêtent pas au commandement de ceux qui en ont profité ; dans TËgliso comme au dehors elles dévorent la substance même de la croyance et avec elle Fâme qui'les a accueillies. L'exemple du premier apologiste qui s'est appuyé sur ces tendances funestes était bien fait pour montrer les périls d'une telle méthode.

On est effrayé, en effet, quand on examine les preuves sur lesquelles Arnobe élève l'édifice de la foi chrétienne. Il ne suflBsait pas d'accumuler les ruines et d'entasser les débris sur les débris pour trouver un fondement solide ; une démonstration positive était encore nécessaire, Arnobe n'a plus d'autre argument à présenter que celui du miracle. C'est pour lui l'unique garantie de la certitude. Il a foulé aux pieds la nature spirituelle de l'homme; il ne peut donc plus s'adresser qu'à l'œil du corps. Tout appel à la conscience serait une dérision de la part d'un apologiste qui ne reconnaît pas même en nous les premiers des animaux, il n'a donc qu'une seule ressource, c'est de s'appuyer sur le témoignage des sens et il ne s'en fait pas faute. « Vous croyez, dit-il aux païens, vous croyez à Platon, à Numénius, ou à qui vous voudrez; pour nous, nous avons donné notre confiance à Jésus-Christ. iVous pouvons bien mieux rendre raison de ce qui nous a attachés à sa personne que vous ne pouvez expliquer vos motifs de croire à la philosophie. Nous avons été gagnés à lui par ses œuvres magnifiques, par les effets de sa grande puissance qui ont éclaté dans les miracles les plus diyins. Ces miracles nous contraignent de croire qu'il

stration la plus claire ne yaut pas, pour Arnobe, la guérison d'une tumeur. On ne peut pousser plus loin le fanatisme de la preuve externe et le mépris de la pensée. Il s'attache avec une sorte de passion à cette preuve unique, et il la développe sans se lasser. Le tableau qu'il nous donne des miracles du Sauveur est plein de mauvais goùt^ les couleurs en sont très chargées, la description des maladies guéries par le Maître divin est d'un réalisme si cru qu'il provoque le dégoût. Il est facile de se représenter le parti qu'un rhéteur d'Afrique comme Arnobe peut tirer de la lèpre et des ulcères. « Il s'est trouvé un homme parmi nous, dit-il, <ini guérissait, par une seule prière ^ des mUliers de malades ; sa voix seule apaisait les flots courroucés des mers, et les tourbillons de la tempête lui obéissaient. Il s'est trouvé un homme parmi nous qui marchait sur les gouffres profonds sans que son pied fût mouillé, qui foulait la cime des vagues étonnées ; la nature était sa docile suivante ^ » La multiplication des pains, la guérison des démoniaques, la résurrection des morts sont décrits dans ce style ampoulé qui colore d'une teinte légendaire les récits évangéliques si beaux dans leur simplicité. Ce qu Arnobe admire surtout dans ces mi'* racles ) c'est la manifestation d'un pouvoir supérieur ft l'ordre naturel, qui se joue des lois de la matière et la domine à son gré, rompt le réseau des nécessités inférieures et manifeste sa divine souveraineté*. Arnobe cherche à mettre hors de contestation la réalité

* Adv, g entés i I, 49^ * /tf.^ I, 47.

y atait en lui plus qu'un homme ^ Quels sont les miracles qui Yous ont gagnés à tos philosophes et tous ont portés à croire en eux plutôt qu'en Jésus-Christ? Peut-on citer une seule de leurs paroles qui ait été efiScace? Les a-t-on vus à leur commandement, je ne dis pas apaiser la furie de la mer ou la colère de la tem-> pète, ou rendre la vue aux aveugles, ou la donner à ceux qui ne l'avaient jamais possédée, ou rappeler les morts à la vie, ou guérir des souffrances invétérées, mais, ce qui est beaucoup plus facile, guérir seulement la moindre petite tumeur, ou la gale, ou arracher une épine adhérente à la main d'un homme? Ce n'est pas que nous leur contestions l'intégrité des mœurs ou le savoir universel : nous connaissons en effet la richesse et l'éloquente abondance de leur langage, nous savons qu'ils enchaînent étroitement les syllogismes et qu'ils ordonnent habilement leurs inductions. Mais que peuvent toutes ces aptitudes? Ni les enthy mêmes, ni les syllogismes, ni toute la logique du monde ne nous garantissent qu'ils connaissent la vérité ou qu'ils soient dignes qu'on leur accorde une entière confiance pour accepter d'eux ce qui est incompréhensible. Ici la palme ne peut être donnée à l'éloquence, mais à l'efficacité des miracles accomplis ^» »» Ainsi la démon-

* « Ae nos quidem in illo secuti hsec siimus : opéra illa ma^tiifica pdtentissimasque virtutes, quas variis edidit exhibuitque miraoulis^ quibus quivis posset ad necessitatem credulitatis adduci, et judicare fideliter, non esse quae fièrent hominis, sed divinae alicujus atque incognitae potestatis. » {Adv. gentes^ II, 11.)

' « Personarura contentio non est eloquentiae viribus sed gestorum operum virtute pendenda. » [M,)

stration la plus claire ne yaut pas, pour Arnobe, la guérison d*ane tumeur. On ne peut pousser plus loin le fanatisme de la preuve externe et le mépris de la pensée^ Il s'attache avec une sorte de passion à cette preuve unique^ et il la développe sans se lasser. Le tableau qu'il nous donne des miracles du Sauveur est plein de mauvais goût^ les couleurs en sont très chargées ^ la description des maladies guéries par le Maître divin est d'un réalisme si cru qu'il provoque le dégoût. Il est facile de se représenter le parti qu'un rhéteur d'Afrique comme Arnobe peut tirer de la lèpre et des ulcères. ^ Il s'est trouvé un homme parmi nous, dit-il, qui guérissait, par une seule prière ^ des milliers de malades ; sa voix seule apaisait les flots courroucés des mers, et les tourbillons de la tempête lui obéissaient. Il s'est trouvé un homme parmi nous qui marchait sut les gouffres profonds sans que son pied fût mouillé, qui foulait la cime des vagues étonnées ; la nature était sa docile suivante ^ » La multiplication des pains, la guérison des démoniaques^ la résurrection des morts sont décrits dans ce style ampoulé qui colore d'une teinte légendaire les récits évatigéliques si beaux dans leur simplicité. Gè qu' Arnobe admire surtout dans ces mi'^ racles 9 c'est la manifestation d'un pouvoir supérieur à l'ordre naturel, qui se joue des lois de là matière et la domine à son gré, rompt le réseau des nécessités inférieures et manifeste sa divine souveraineté*. Arnobe cherche à mettre hors de contestation la réalité

* Adv» gentéSi I, 4Bj * /tf .^ I, 47.

;m2 p&euves du MI&ÂCLE.

de ces mincies. Il en donne trois preuves. Tout d*abord le témoîgiuige des apôtres garantit les prodiges de riûstoire éTangéliqae ; ils ont tu les faits qu'ils rapportent, et ils sont d*antant plos dignes de foi qu'euxmêmes ont accompli les mêmes prodiges * . Le second témoin inToqué, c'est le genre humain, oui, le genre humain incrédule qui s*est rendu à une évidence plus claire que le soleil. L*£Tangile compte, dans le monde entier, des milliers d^adhérents gagnés par la puissance de la Térité'. Si les premiers chrétiens n'ayaient par eux-mêmes accompli d'éclatants i^iracles devant les païens, ceux-ci n'eussent pas joué leur vie pour embrasser une doctrine décriée'. Tous ces prodiges n'ont pu être consignés par écrit; la tradition orale en a conseryé un grand nombre qui n'ont pas trouvé place dans nos livres sacrés. Quant à ces livres sacrés, ils portent, dans leur rudesse et dans leur incorrection, le sceau de la vérité*, et ils achèvent de dissiper toute incertitude dans nos esprits. L'Ecriture est ainsi le troisième témoin qui nous garantit les faits merveilleux sur lesquels la foi repose^.

Arnobe est obligé lui-même de reconnaître la faiblesse de cette argumentation, fondée tout entière sur le miracle, car le paganisme se couvre du même bouclier. Il prétend aussi qu'il a pour lui d'innombrables

prodiges, et il oppose aux fondateurs du christianisme ses magiciens et ses goètes , qui semblent parler en

* « Qui ea conspicati sunlfieri^ lestes optimi.» [Âdv. génies, I, 54.)

* « El incrcdulum illud gcnus huiiianum. » (M.)

» Id., I, 55. * /rf., I, 58, 59. » /(/., 1, 52.

maîtres à la nature. Il ne sert de rien de comparer les miracles aux sortilèges, et de chercher à montrer que ni Esculape, ni Zoroastre, ni Apollonius de Tyane n'ont accompli des choses aussi étonnantes que Jésus- Christ et ses premiers disciples * . En effets une fois que Ton a dépassé Tordre naturel, les degrés dans le merveilleux sont de peu d'importance ; Tabîme est franchi, la distance entre le dernier des prodiges et le plus éclatant miracle est imperceptible comparée à celle qui sépare un fait purement naturel d'un fait qui est en dehors des lois du monde. Il ne s'agit donc pas d'opposer prodige à prodige, mais de savoir de quel côté est le merveilleux véritable une fois qu'il est entendu qu'on doit chercher dans ces signes extérieurs le sceau de la vérité. Il n'était pas possible qu'Arnobe triomphât de cette objection tant qu'il se plaçait sur ce terrain. Il croyait, avec toute l'antiquité chrétienne, au pouvoir surnaturel des démons, et il leur attribuait une large part dans les prétendus miracles du paganisme. C'est en vain qu'il s'efforçait de distinguer entre Jésus-Christ et les magiciens, en s'appuyant sur ce que le premier n'avait jamais employé les sortilèges de la magie, et qu'il avait opéré les guérisons miraculeuses par sa seule parole ^. Il était facile de trouver, dans les légendes païennes, des prodiges qui ressemblaient extérieurement aux miracles de l'Ëvangile; la vie d'Apollonius de Tyane suffisait à elle seule pour lever cette objection. D'ailleurs Jésus-Christ

i Adv. génies, I, 44. « Id., 11, 12.

54 i INCONSÉQUENCE D'ARNOBE.

ayait plas d'une fois imposé les mains à ceux qu'il avait guéris. Aussi longtemps qu'on se contentait, en apologie, du miracle brut pour ainsi dire, du miracle considéré uniquement comme fait extraordinaire, il n'était pas possible de triompher du paganisme, qui opposait merveilleux à menreilleux. Restait, dira-t-on, la ressource d'une sévère critique historique ; mais elle n'était alors possible à personne et elle n'est abordable, dans tons les temps, qu'à quelques rares érudits. Il n'y a pas lieu d'être beaucoup rassuré à cet égard, quand on voit Arnobe mettre les plus absurdes légendes sur la même ligne que les grands miracles du Nouveau Testament \ Il est bien obligé, en définitive, de chercher un signe distinctif du divin dans le caractère moral des miracles du Nouveau Testament. Il fait ressortir, en bons termes 5 leur simplicité, l'absence d'apparat théàtral qui les distingue et surtout la charité miséricordieuse qui les inspire tous sans exception. « Ces miracles, dit-il, n'ont pas été faits par le Christ dans udl but de vaine ostentation, mais afin d'accréditer la vérité de son enseignement auprès d'hommes durs et incrédules, et afin que ceux-ci puissent reconnaître qu'il était Dieu au caractère miséricordieux de ses œuvres. « — « N'était-il pas plein de douceur et de bonté, de l'accès le plus facile, du commerce le plus bienveillant, enveloppant dans sa compassion toutes les douleurs humaines, alors qu'il prenait une tendre pitié des malheureux atteints des maux du corps et qu'il les rendait

* Adv, gentesj II, 12 «

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