Livre lll. La polémique du paganisme contre le christianisme
Pages.'
Gbap. I. Réveil du paganisme 1
§ I. — La superstition populaire 1
Retour au naturalisme oriental 2
La réaction païenne part du peuple 3
Transformation graduelle de Thumanisme 5
Réveil des principaux oracles 6
Vogue nouvelle des mystères. — Grand crédit des mystères venus
d'Orient. — Mystères d'Isis et d'Osiris 7
Mystères de Mithra. — Leur origine. ^ Elaboration du mythe de Mithra. — Mithra est le Dieu médiateur, le Messie persan. — Les mystères de Mithra, parodie du christianisme. — Ils roulent sur le renouvellement par la mort. — Leur vogue extraordinaire. — Difficultés de Tinitiation 18
Le culte de Gybèle. — Frénésie des prêtres de la grande mère. —
Popularité de ce culte grossier. 20
Infamie du culte de Vénus Aphrodite 23
Profanation de la religion sur le théâtre 24
Corruption efiroyable des masses 25
Les classes moyennes peintes par Apulée 26
j RTait en lui plus qu*un homme ^ Quels sont les miracles qui vous ont gagnés à vos philosophes et vous ont portés à croire en eux plutôt qu'en Jésus-Christ? Peut'-on citer un*e seule de leurs paroles qui ait été eflBcace? Les a*t-on vus à leur commandement, je ne dis pas apaiser la furie de la mer ou la colère de la tem-* pète, ou rendre la vue aux aveugles, ou la donner à ceux qui ne l'avaient jamais possédée, ou rappeler les morts à la vie, ou guérir des souffrances invétérées, mais, ce qui est beaucoup plus facile, guérit seulement la moindre petite tumeur, ou la gale, ou arracher une épine adhérente à la main d'un homme? Ce n'est pas que nous leur contestions l'intégrité des mœurs ou le savoir universel : nous connaissons en effet la richesse et réloquente abondance de leur langage, nous savons qu'ils enchaînent étroitement les syllogismes et qu'ils ordonnent habilement leurs inductions. Mais que peuvent toutes ces aptitudes? Ni les enthy mêmes, ni les syllogismes, ni toute la logique du monde ne nous garantissent qu'ils connaissent la vérité ou qu'ils soient dignes qu'on leur accorde une entière confiance pour accepter d'eux ce qui est incompréhensible. Ici la palme ne peut être donnée à l'éloquence, mais à l'efficacité des miracles accomplis ^* » Ainsi la démon-
* (( Ad nos quidem in illo secuti haec siimus : opéra illa mâgnifica potentissimasque yirtutes^ quas yariis edidit exhibuitque miracolis^ quibus quivis posset ad necessitatem credulitatis adduci^ et judicare fideliter, non esse quse fièrent hominis, sed divinae alicujus atque incognitœ potestatis. » [Adv. génies, 11^ 11.)
' « Personarum contenlio non est eloquentiae viribus sed gestorum operum virlute pendenda. » [Id,)
stration la plus claire ne vaut pas, pour Arnobe, la guérison d'une tumeur. On ne peut pousser plus loia le fanatisme de la preuve externe et le mépris de la pensée» Il s'attache avec une sorte de passion à cette preuve unique, et il la développe sans se lasser. Le ta* bleau qu'il nous donne des miracles du Sauveur est plein de mauvais goùt^ les couleurs en sont très chargées, la description des maladies guéries par le Maître divin est d'un réalisme si cru qu'il provoque le dégoût. 11 est facile de se représenter le parti qu'un rhéteur d'Afrique comme Arnobe peut tirer de la lèpre et des ulcères. « Il s'est trouvé un homme parmi nous, dit-il, qui guérissait, par une seule prière ^ des milliers de malades ; sa voix seule apaisait les flots courroucés des mers, et les tourbillons de la tempête lui obéissaient. Il s'est trouvé un homme parmi nous qui marchait sur les gouffres profonds sans que son pied fût mouillé, qui foulait la cime des vagues étonnées ; la nature était sa docile suivante ^ » La multiplication des pains, la guérison des démoniaques, la résurrection des morts sont décrits dans ce style ampoulé qui colore d'une teinte légendaire les récits évatigéliques si beaux dans leur simplicité. Gê qu Arnobe admire surtout dans ces mi'^ racles, c'est la manifestation d'un pouvoir supérieur à l'ordre naturel « qui se joue des lois de là matière et la domine à son gré, rompt le réseau des nécessités inférieures et manifeste sa divine souveraineté*. Arnobe cherche à mettre hors de contestation la réalité
1 Adv. gentés^ I, 45^ * /tf. j I, 47.
de ces miracles. Il en donne trois preuves. Tout d'abord le témoignage des apôtres garantit les prodiges de r histoire évangélique ; ils ont vu les faits qu'ils rapportent, et ils sont d'autant plus dignes de foi qu'euxmêmes ont accompli les mêmes prodiges * . Le second témoin invoqué, c'est le genre humain, oui, le genre humain incrédule qui s'est rendu à une évidence plus claire que le soleil. L'Evangile compte, dans le monde entier, des milliers d'adhérents gagnés par la puissance de la vérité-. Si les premiers chrétiens n'avaient par eux-mêmes accompli d'éclatants i^iracles devant les païens, ceux-ci n'eussent pas joué leur vie pour embrasser une doctrine décriée^. Tous ces prodiges n'ont pu être consignés par écrit; la tradition orale en a conservé un grand nombre qui n'ont pas trouvé place dans nos livres sacrés. Quant à ces livres sacrés, ils portent, dans leur rudesse et dans leur incorrection, le sceau de la vérité*, et ils achèvent de dissiper toute incertitude dans nos esprits. L'Ecriture est ainsi le troisième témoin qui nous garantit les faits merveilleux sur lesquels la foi repose^.
Arnobe est obligé lui-même de reconnaître la faiblesse de cette argumentation, fondée tout entière sur le miracle, car le paganisme se couvre du même bouclier. Il prétend aussi qu'il a pour lui d'innombrables
prodiges, et il oppose aux fondateurs du christianisme ses magiciens et ses goètes , qui semblent parler en
* « Qui ea conspicati suiit fieri^ testes optimi.» {Adv. gentes, I, 54.)
* « Et incredulum illud gcnus humanum. » [Id»)
» Id., 1, 55. * /(/., I, 58, 59. » /(/., 1, 52.
maîtres à la nature. IL ne sert de rien de comparer les miracles aux sortilèges, et de chercher à montrer que ni Esculape, ni Zoroastre, ni Apollonius de Tyane n'ont accompli des choses aussi étonnantes que Jésus* Christ et ses premiers disciples * . En effets une fois que Ton a dépassé Tordre naturel, les degrés dans le merveilleux sont de peu d'importance ; Tabîme est franchi, la distance entre le dernier des prodiges et le plus éclatant miracle est imperceptible comparée à celle qui sépare un fait purement naturel d'un fait qui est en dehors des lois du monde. Il ne s'agit donc pas d'opposer prodige à prodige, mais de savoir de quel côté est le merveilleux véritable une fois qu'il est entendu qu'on doit chercher dans ces signes extérieurs le sceau de la vérité. Il n'était pas possible qu'Arnobe triomphât de cette objection tant qu'il se plaçait sur ce terrain. Il croyait, avec toute l'antiquité chrétienne, au pouvoir surnaturel des démons , et il leur attribuait une large part dans les prétendus miracles du paganisme. C'est en vain qu'il s'efforçait de distinguer entre Jésus'Christ et les magiciens, en s'appuyant sur ce que le premier n'avait jamais employé les sortilèges de la magie, et qu'il avait opéré les guérisons miraculeuses par sa seule parole ^. Il était facile de trouver, dans les légendes païennes, des prodiges qui ressemblaient extérieurement aux miracles de l'Evangile; la vie d'Apollonius de Tyane sufSsait à elle seule pour lever cette objection. D'ailleurs Jésus-Christ
* Âdv. génies, I, 44. « /c?., II, 12.
GUCK APR6 1972