OPPOSITION DES CLASSES CULTIVEES
Nous ne reYiendrons plus aax infâmes calomnies qui traînaient dans la boue des carrefours et qui ont tant de fois amené Teffusion du sang innocent. Nous les ayons mentionnées plus d'une fois dans Thistoire des persécutions qu'elles contribuèrent si efiBcacement à provoquer ou à justifier aux yeux des masses ignorantes. Ces accusations portaient sur l'origine récente du christianisme, sur la nudité de son culte qu'elles flétrissaient du nom d'athéisme, sur l'immoralité prétendue de ses sectateurs, sur sa noble indépendance vis-à-vis de l'Etat en matière religieuse, et enfin sur les malheurs et les fléaux dont on le rendait responsable, sous prétexte qu'il excitait la colère des dieux ^ La lutte judiciaire entre les deux religions a été défrayée pendant trois siècles par des calomnies semblables. Nous ne nous occupons plus que des attaques auxquelles a répondu l'apologétique proprement dite, celle qui n'est pas un simple plaidoyer. Elles varient selon la position des opposants, et il est d'un grand intérêt de décomposer en quelque sorte la coalition formée par les adversaires du christianisme, en cherchant les divers courants qui s'y mêlent et s'y confondent. Les objections des philosophes ont été présentées dans des écrits dont les fragments nous restent. Il est donc facile de les connaître ; mais à côté de cette opposition systématique et raisonnée, il y en avait une autre qui se distinguait des invectives vulgaires et qui était comme l'opinion courante des classes cultivées. Nous la trouvons
* Tschirner, Gesch, der Apol,, p. 223-225.
ELLE S'EXPRIME DANS L^OCTAVE DE MINtlTIUS FEUX. 67
éparse dans les écrits des apologistes de FEglise, et il fiuit essayer de la résumer si nous voulons nous rendre compte de tout ce qui faisait obstacle aux progrès du christianisme. Le dialogue de Minutius Félix, qui met en scène an païen des classes moyennes, étranger à tonte secte philosophique, le yéritable honnête homme iu temps ^ comme on eût dit au dix-septième siècle, nous fournit les plus précieux renseignements sur ce qu'on pouvait penser alors de la religion nouvelle, en dehors des sacristies et des écoles. Gaecilius, Fantagoniste de Finterlocuteur chrétien, représente parfaitement r homme du monde, qui n*est ni prêtre, ni écrivain en titre, mais qui a puisé ses convictions ou ses préjagés dans Fatmosphère sociale de son époque. Il ne bat pas s'attendre à trouver chez lui beaucoup de logique; il exprime des idées souvent contradictoires, mais elles tendent toutes à la même fin : la réjection du dristianisme.
Tout d'abord les paroles du païen cultivé trahissent ime grande lassitude morale et intellectuelle. On reconnaît de suite qu'il n'appartient pas à Fune de ces époques de spéculation audacieuse dans lesquelles l'esprit hmnain espère tout pénétrer, tout expliquer. Il n'appartient pas davantage à un âge de confiance naïve où tout ce qui est merveilleux et poétique inspire la foi et Fenthoasiasme. Ce n'est ni Fenfance avec sa candeur, li la jeanesse avec son élan. C'est un doute mêlé de sul^efstition; c'est un scepticisme prudent qui n'est pas poussé jusqu'à ses dernières conséquences, et qui, s' arrêtant soudain, se prosterne devant la première idole