OPPOSITION DES EPICURIENS
Pour comprendre Fattitude de Lucien vis-à-vis du christianisme il faut se rendre compte de ses opinions sur la religion en général, car le christianisme n*est pour lui qu'un cas particulier de la folie religieuse et il ne lui accorde pas même le privilège d'une opposition plus marquée ou d'un persiflage plus amer. On conçoit que les hommes que n'entraînait pas la réaction païenne et qui avaient conservé la liberté de leur esprit dans ce débordement inouï des superstitions de tou» les pays, devaient trouver une ample matière à la moquerie dans le spectacle bizarre offert alors par le monde gréco- romain. Semblables à un convive demeuré de sang-froid devant une scène d'ivresse à la fin d'un festin, ils étaient à la fois dégoûtés et amusés par les manifestations étranges du sentiment religieux de plus en plus surexcité et défiguré jusqu'au monstrueux. Pour celui qui n'a aucun souci des aspirations profondes et de l'infinie tristesse de l'âme humaine tant qu'elle n'a pas retrouvé son Dieu, il n'est pas de comédie plus bouffonne que ces grandes crises religieuses où tous les rêves sont favorablement accueillis, où tout imposteur est sûr de réussir auprès d'esprits enflammés de désir et d'espoir. Les railleurs ne savent pas découvrir ce qu'il y a de grandeur dans ces époques qui sont chargées d'ensevelir un monde et d'en enfanter un autre. Us ne voient que la bizarrerie des cultes qui se mélangent avant de mourir, et que les tromperies des charlatans et des magiciens exploitant la créduUté publique ; ils ne s'arrêtent qu'aux décors du théâtre, au costume singulier des acteurs, sans se soucier du
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drame religieux qui se joue sous leurs yeux et dont les plus émouyantes péripéties se produisent précisé^ ment dans ces temps de rénovation et d'attente qui prédisposent à toutes les illusions et à toutes les chi* mères; ils rient du bout des lèvres, s'ils ont Tesprit raffiné; à grands éclats, s'ils sont de francs cyniques. Ds ne se contentent pas de railler les ridicules de leur époque; ils profitent du discrédit des croyances andennes pour les attaquer sans scrupule, et comme ils ne mettent point à leur place les dieux nouveaux ou étrangers qui ont obtenu la faveur de leurs contemporains, ils servent efficacement la cause de l'impiété. L'humanité n'a pas de pires ennemis que ces moqueurs impitoyables qui se réjouissent de tout ce qui périt. Les défenseurs des vérités nouvelles qui viennent remplacer de vieilles erreurs sont quelquefois tentés de s'appuyer sur eux dans leur lutte contre la superstition et le préjugé, et d'emprunter les traits mordants dont ils les ont accablés. C'est ainsi que les Pères se sont plus d'une fois inspirés de Lucien dans leur polémique contre le paganisme. Il n'était pas de pire tactique, car Lucien, comme tous ses pareils, ne se contentait pas d'extirper l'ivraie du champ; il enlevait en même temps la terre végétale. Il ne détruisait pas seulement la superstition, mais encore la faculté même de croire. L'âme humaine, quand il y a passé, ressemble à ces campagnes ravagées où l'on a semé le sel ; elles n'ont plus de mauvaises herbes, mais elles sont vouées à une stérilité absolue. Il y a quelque chose de plus déplorable que de croire à l'erreur, c'est de ne croire à