PREFACE
Ce Yolume, qui constitue à lui seul la quatrième série de mon Histoire des trois premiers siècles de l'Eglise chrétienne^ achève l'ouvrage. Les deux premiers volumes parus en 1858, après une vaste introduction sur l'histoire religieuse de l'ancien monde, ont été consacrés à l'âge apostolique qui est la seule période que j'aie traitée à part. Dans les volumes suivants, je n'ai pas séparé l'histoire du second siècle de celle du troisième ; seulement j'ai considéré , sous des aspects
divers, la période qui s'étend depuis la mort du der-
jier des apôtres jusqu'à la paix de l'Eglise, au commencement du quatrième siècle. La seconde série de l'ouvrage, parue en 1861, intitulée : Les Martyrs et les Apologistes, a retracé la grande lutle du christianisme contre le paganisme. La troisième série, qui a paru en 1869, expose le mouvement de la pensée chré-
VI PREFACK.
tienue à la même époque^ d'abord ses déyiations daus rhérésie, puis les premières élaborations dogmatiques qui lui furent opposées. Le volume actuel, retardé par des raisons que chacun comprend, a pour sujet la vie ecclésiastique, religieuse et morale au second et troisième siècle. C'est d'abord l'organisation de l'Eglise, son recrutement par le catéchuménat, ses institutions locales, sa discipline, le lien d'unité entre les diverses fractions de la chrétienté, la grande lutte eutre l'ancien esprit de liberté et la hiérarchie naissante. Les précieux documents dont nous disposons aujourd'hui, en particulier la Constitution de VEglise d'Alexandrie^ retrouvée en langue copte il y a quelques années, et les Philosophoumena ont entièrement renouvelé le sujet, et font en quelque sorte mouvoir sous nos yeux, les rouages de cette organisation qui combinait si admirablement l'ordre et la liberté. Le culte chrétien, sa beauté et sa spiritualité au second siècle, sa transformation graduelle au troisième, font l'objet du livre suivant. Ënlin, le der-. nier est consacré à la grande réforme morale et socialo que le christianisme a opérée au foyer de la famille avant de la poursuivre dans les institutions. Il est d'un haut intérêt, surtout après les livres considérables parus dans le cours de ces dernières années sur la société romaine, de cléterminer exactement la part qui revient au stoïcisme dans l'adoucissement et l'élargis*
PREFACE. Vil
sèment du droit antique et celle qai appartient àFEglise chrétienne dans son renouvellement total *.
On est frappéf quand on suit de près Thistoire du christianisme, de le vùir subir une transformation identique dans la triple sphère de la vie ecclésiastique, religieuse et morale. Il débute, dans chacune d'elles, par la spiritualité la plus hardie qui se manifeste par Tunité puissante qu'il imprime à Texistence entière. Tandis qu'avant lui la religion était incapable de dominer et de pénétrer la vie humaine, et qu'elle se réfugiait dans l'exception, marquant une limite tranchée entre le profane et le sacré, le christianisme primitif prétend faire de cliaque homme un prêtre, de chaque maison on sanctuaire, et rattacher chaque jour et chaque acte au service de Dieu. De là son grand caractère universaliste qui se montre réfractaire à toute prêtrise exclusive comme à la notion d'un sanctuaire au sens juif, en même temps qu'il repousse l'idée d'une sainteté exceptionnelle en dehors de la maison de famille. Nous montrerons que toutes ses institutions primitives sont animées de cet esprit. Nous verrons par quelle pente fatale il a promptcment été entraîné à déchoir de cet
1 Ce vaste sujet est traité d.ins les derniers chapitres do mon livre dont je donne ici les tiires : I*> Le principe des réformes morales de V Eglise en face des essais de rénovation sociale dans l'empire romain; II* Le christianisme et la famille; III* Le christianisme et Vesclavage, Le travail Itbre; IV» Le christianisme et l'Etat; V» Le christianisme et la vie sociale. Le théâtre, Vart; VI« V ascétisme.
Vni PREFACE.
universalisme , soit pour lorganisation ecclésiastique, soit pour le culte, soit pour la vie morale ; comment il est retombé de ce spiritualisme sublime aux distinctions qu'on avait crues abolies, refaisant un nouveau sacerdoce, un nouveau ritualisme plus ou moins judaïque, et mettant la perfection dans Tascétisme. Il est très-important d'établir par quels entraînements et par quelles transitions il est arrivé au puissant système hiérarchique qui va triompher au quatrième siècle. C'est là précisément ce qui fait l'objet de cette dernière partie de mon Histoire,
Je ne l'ai point écrite en sectaire. Je n'ai point voulu retrouver telle ou telle Eglise de ma préférence dans ce grand passé qui ne répond exactement à aucune des formes contemporaines du christianisme. J'ai évité tout ce qui ressemblait à la controverse. Il n'en ressort pas moins, avec une évidence qui défie les réfutations, que ce qu'on y trouve le moins, c'est cette écrasante centralisation que Tultramontanisme a fait prévaloir. Il m'est impossible de comprendre comment il chercherait sa justification dans une Eglise où toutes les charges sont électives, et dont les diverses fractions se meuvent avec une indépendance parfaite, sans recevoir de mot d'ordre d'aucune autorité dominante, et en conservant leur caractère propre dans la liberté, sans porter aucune atteinte à l'unité essentielle de la foi