L'ANCIENNE ORGANISATION TRANSFORMÉE
S*il8 étaient capables de lui conférer la charge épiscopale, c^est qa^ils en possédaient T attribut essentiel, car on ne communique que ce que Ton a soi-même. Il s'ensuit que Ton n'admettait pas à Alexandrie de distinction tranchée entre les deux charges. Cet état de choses subsista jusqu'à Tépiscopat d'Héraclas, vers Tan 232. A partir de cette date, FEglise d'Alexandrie se conforma à la coutume générale, l'élection et la consécration des éyèques furent en tout conformes aux traditions générales du troisième siècle. 11 est donc avéré qu'une modification importante dans le sens du système hiérarchique s*est produite à Alexandrie au moment où la même tendance triomphait avec éclat à Bome. Il n'est pas possible d'en attribuer rinitiatiye à Héraclas, le successeur d'Origène à l'école des catéchistes, qui était tout imbu de son esprit. Eyidemment, elle a été préparée par son prédécesseur, qui l'a probablement fait décider en principe. Or, ce prédécesseur se trouve être précisément révoque Démétrius, l'adversaire d'Origène, spécialement sur le terrain ecclésiastique. — Nous sommes donc en droit d'attribuer cette transformation si profonde dans l'institution épiscopale de la capitale de rSgypte aux mêmes influences qui, quelques années auparavant, avaient amené l'exil et l'excommunication f Origène et avaient frappé dans sa personne la liberté de TEglise, dont il était le champion le plus éclairé. Pour bien comprendre la conduite de l'évéque Démétrius à son égard, il faut se faire une idée de toute la largeur des conceptions ecclésiastiques du grand Alexandrin.
m CONFLIT INÉVITABLE ENTRE DÉMÉTRIU9 ET ÔRIGËNE.
Nous nous sommes borné à les résumer ààtïA Teiposê que nous ayons présenté de son système théoli%i^^ et nous les ayons présentées comme une simple conséquence de ses vues générales. I^pus devons les tt^ser avec plus d'ampleur si nous voulons avoir ittié idée juste de la gravité du conflit qui éclata entre lui et Mil évéque. Les circonstanciés spéciales qui lui doiinèMil naissance en ont été Toccasion plutôt que la cause H^ riti&ble.
Ce serait se tromper que d'attribuer ftûx diâsidetabei tliéologiques la part principale dans la condamnatiMl d'Origène. On antidaterait en quelque sotte rbHhodfoxitf rigide qUi sortit des grands conciles tout armée à'MS^ thèmes. Les hardiesses les plus imprudentes du gratté Alexandrin ne se heurtaient à aucun credo offieiél, el elles pouvaient s'accorder avec les articles fondamen* taux de la croyance générale telle qu'Irénée Tavàit définie. Il n'existe aucune preuve positive qu'Origène ait été condamné pour sa doctrine. U se plaint qti'on ait falsifié les actes d'une de ses conférences avec des hé* rétiques grecs, mais rien n'indique que les deiU âynodéil qui l'ont condamné aient fait allusion à des errêilrs dôc^ trinales qui lui auraient été imputées ^ Que sa théologie eût soulevé des objections et dès craintes» môme eil Egypte, tien n'est plus compréhensible, maiâ i|tL*etlé pût amener une excommunication daiis un temps où elle faisait TadiDlitation des Eglises de Syrie, et à Id vëillë d'être représentée sur le siège même d'AIèxàûdHe, c*ëàt
^ Epistola Origenis ad quosdam amicos Alexandrie» (g4ition Bfïi^ Opéra, I, p. 6.)
LIMÎMLIdMB EQGLÉStASTlQUE B'OIUGÈNE. 446
m qjBCén me saurait admettre» X>a diTergenee profende de ^es entre déméttitis et Origène bof la eonoeptioii de TEglise et de ses poiiTOirs suffit à expliquer le tenfli^t ^ écbta entre eux.
Bien de pins bean, de plus large que la notion de Agliae^ tdle qn'eUe se dégage des écrits de rilfaistrê Michiste. H établit ayec une clarté parfaite que VEgUse pare et sans tache, connue de Dieu sdul, formée de kMas le3 vrais croyants sur la terre et dans le ciel, unie Mft Éwtints atiges^ se dii^tingue profondément de la dnrétienté visible qui est sa réalisation,partielle et impar? ikite. La première est la Jérusalem d'en haut, TEglise MUT exéellentee^ dans laquelle n*entre rien de sonillé mi le «hamel K La chrétienté visible se compose, an ewa* traire, d'une multitude d'Eglises, dont chacune est ponr te chrétien Une cité bâtie par te Verbe pour être son adie*. Eues ont pour mission de préparer les âmes à entr^ dans l'Eglise invisible et réelle qui peut tew piMairer le salut définitif. L'Eglise parlisite est une } les BgHses Visibles sent au contraire multiples, parée qu'elles sont encore à Fécole de la sainteté et de la perfeetion« Biles attifent le Christ à elleis {mr la prière '. des BgUses sont itéeessakement mélangées ; nn grand nombre ne ré* psndent pas ft leur -vooatioà et se déshdnorent par Aeé passions toutes terrestres^. De même qu'on yoit au
^ Tijç |iiv xbptco^ èxxXTjffCoç. {Bê erùty M; Vc4r RedepMttoûg^ Ongem9, 1, 8M-864. Ori^., Opéra, l, 2W.)
* TEicotïjae ^evéôflat icovta^oî hL^'Krplà^. {C&rltràf!Vlsuifi't\li\9^."
* Orig., In Càntit, taàUc.f L' Operà, Ilt^ il. ^ id.. In Matth,, t. XVI, *4; ^/pèrû, t, 751;
446 LIBÉRALISME ECCLÉSIASTIQUE D'ORIGËNB.
théâtre des histrions qui simulent rhérolsme, FEglise loisible a dans son sein des comédiens de justice et de piété '.
Tous les baptisés ne sont pas sauyés ; le sacrement ne supplée pas la piété. Il est nécessaire de trayailler incessamment à la purification des Eglises par une diseipline qui soit séyère sans exagération, et sache s^arréter à ce qui tombe sous Tobservation de rhomme'. Au reste, la discipline humaine a ses erreurs ; il n'y aun qu*un seul jugement infaillible, c*est celui qui dlstin* guera dans le temple de Dieu les vases de colère et les yases de miséricorde^. Origène, en ce qui concerne h seconde pénitence, est demeuré en tout point fidèle aux anciennes pratiques qui n^admettaient pas la réhabilitation pour Tapostasie et le meurtre^.
G*est surtout la charge ecclésiastique qu'il faut d'après lui surveiller et purifier, car, quand elle est livrée aux mercenaires qui Texploitent, aux corrompus qui la dégradent, elle manque à sa destination ; elle n'a plus de valeur, et TËglise doit repousser de son sein quiconque la profane ^.
Le pouvoir des clefs est interprété de la manière h plus élevée ; les clefs qui ouvrent la porte du ciel sont la chasteté et la justice*. Aussi ne sont-elles pas aux
1 Orig., De oratione, 20. Opéra, II, 229.
» Id., In Jesu Nave. Homil,, XXI, 1. Opéra, II, 447,
» /rf., In Jerem. HomiL^ 80. Opéra, III, 279.
* Id., In Levitic. HomiL, XV, 2. Opéra, H, 262. De aratùme, 28, vol. I, 256. Comp. Exode VIII, 6; Opéra, "vol. II, 160.
* Id,, In Jesu Nave. Homii., 1, B, 6. Opéra, II, 434, 485. « /rf., In MaHh,y t. XII, 14. Opera^ III, 580.
UBÉRALISME ECCLÉSIASTIQUE D'ORLGËNE. 447
mains des prêtres seuls; tout chrétien est prêtre et enseigné de Dieu ^ H deyient même, par une confession fidèle, semblable à Tapôtre Pierre, car en se fondant comme lui sur le rocher qui est Jésus*Ghrist *, il mérite de porter son nom symbolique. Quant an ponToir de lier, de condamner, c'est ayec la plus grande modération qu'il faut en user même avec les hérétiques, s'attachant à pénétrer leur doctrine et à les ramener à la vérité ^. Il n'était pas possible d'être jdas éloigné de la tendance hiérarchique, qui ne yoit qne Torganisation extérieure et relèye outre mesure la charge aux dépens de la valeur morale, et met toujours la dignité au-dessus de la sainteté. Tout pour Origëne en reyient à la piété vivante, qui seule fait le chrétien et l'évéque, qui est le seul canal de la grâce divine, et qui ne trouve sa réalisation complète qu'en dehors de toutes les organisations, dans l'Eglise idéale échappant seule à nos cadres imparfaits et à nos jugements souvent troublés. C'est là que l'excommunié de la hiérarchie trouve déjà sa justification.
Supposons un évêque incliné aux tendances hiérarchiques en face d'un libéralisme si élevé, si absolu, il n'est pas possible que le conflit ne finisse pas par éclater. Origène ne s'est d'ailleurs pas contenté de poser des principes généraux ; il a porté un jugement sévère sur les Eglises de son temps, et il a protesté avec une
* Orig., Homilia in Numéros, 3. Opéra, II, 345.
* Orig., Jn Matth.^ t. XIII, 31. Opéra, III, 613. Pierre est ici considéré comme le type du chrétien parfait s'identifiant au rocher divin qui est le Gbrist.
* Orig., Contra Ceisum, V, 63. Opéra, I, 627.
4 4 8 UBÉKALUME EGGLBSUSTIQVB D'OaiaiOaL
dloquoniM^ indignée conlrd rambition des étèqoes damlea grandes villes. C^est probablement après son rètoôt ée Booie et ses voyages dans plusieurs des centrée impor^ tânts de la chrétienté, qu'il prononça sa famenaehemflie snr Its âlarehands dn temple» Il compara an temple prb^në les Eglises où prédominent la mondanité, Taraoïii du gain* Il agite de nouveau le fouet de cord«3 eontre aes prévaricateurs. « Si Jésus-Christ, dit*il, a pléuM avee liaison sur Jérusalem, n'est-il pas plus compréhoBf sible encore qu^il pleure sur FEglise, qui, api^ès avob été édifiée pour être une maison de prière, a été faite une caverne de voleurs par Tavarice et le luxe de qfaeh ques chrétiens, parmi lesquels, hélas! il faut oomptep plusieurs des chefis du peuple de Dieu ^? » Usant avec bonheur de sa méthode allégorique, Origène compare lei éyêques qui trafiquent des Eglises à ces marchands qui vendaient des colombes. Il voudrait que leur siège épiscopal fut renversé comme la table des trafiquants juifs* et il adjure le Christ de revenir purifier son temple avec son saint courroux et l'énergie de ses anathèmes. Ceux-là vendent TEglise qui la livrent à des évêquesi à des anciens et à des diacres sans doctrine, sans piété, et disposés à les dominer tyranniquemenL Puissent ceux qui se glorifient d^étre assis dans la chaire de Mpise, et qui vendent et livrent les Eglises do cette manière, comprendre ce que l'Ecriture entend quand
Opéra, III, 760.)
* MsTà Twv xaOeBpwv èv a?; l-^aOéÇov-o ot tîcoXoîjvtsç 'çà< TceptOTcpa;. (M. Opem, III, 7$l.)
UBÉRAUSMB 6CC(.^IA$TIQUB D^QRIGÈNE. 449
^fi dft que « }ea tables des Tendeur^ de colQifl|)os put été renversées. » Il est temps de rendre à la prière le 8iinptQi4r9 pcofané, « Qae tqq^ ceux qui sont assis sur )^ Siéffi épiscopai et qui se plaiaent k occuper les pre<- 9liài?6a places ne Voccupent pas de telle sorte que si J^uj^-Chrtst re?enait, il le renverserait ^ «
D^uf uu^ autre bomélie, Origèue a'élève avec nue énergie pavtiqulière contra les évêques et les anciens qui ont pelàché le n^rf de la discipline et ont oublié qn^ils d6?ai(3nt être conime les veux ouverts de la sainteté pour surveiller l'Eglise *.
Origèue ne songeait pas à Démétrius dans ees véhémoutea paroles; il était trop équitable pou^^ lui indiger WQ flétrissure imméritée. Cependant, ceux auxquels il a*att9quaît appartenaient au parti hiérarchique ; il était possible que résèque d'Alexandrie, qui n'avait pas visité leurs Eglises, ignorât leur conduite tout en approuvant leurs idées, {^es n^ots saqglants de sou catéchiste contre fç^prit de domination, contre tout ce qui ressemblait à l'H$»erTissemeutdes Eglises, allaient plus loin que Tavan(^e4'un Zépbyrinus ou les intrigpes d'un Calliste. La situation était tendue et critique. Pémétrius avait été loQgtpmps l'an^i d'Origènej il était satisfait du lustre Q!|Q &Qn enseignement jetait sur son Eglise, les sentinwU de bas^e jalousie qu'Eusèbe lui in^pute sont une supposition sans fondement, une de ces appréciations arbitraires que l'histoire ne peut contrôler. Ce qui est certain, c'est que Démétrius voulait fortifier le J)Ou-
« ôrig., Id. Opéra, Ifr^ 758.
• Ofig.^ InJsiu Nwf. Hdmil,^ 1, 5^«. OpèPâi U, kU^ /(is.
420 DEMETRIUS INTERDIT A ORIGENE LA PREDICAnON.
Toir épiscopal et restreindre les libertés du peuple '^ chrétien.
S'il était un droit inhérent au sacerdoce unirend c^était bien celui de rendre devant TEglise témoignage à la Yérité évangélique. Pendant bien longtemps, selon la déclaration de saint Jérôme, tous enseignaient. « Quelqu'un, disait saint Paul, dans un texte déjà cité, a-t-il une parole d'instruction à prononcer, qu'il le fas8e^» La partie la plus ancienne des Constitutions apostoUques reconnaissait expressément au laïque la capacité d'enseigner publiquement ^. A Alexandrie même Técole des catéchistes qui était placée sur le seuil de l'Eglise n'était-elle pas présidée par un lafque? Sans doute l'enseignement religieux était de plus en plus aux mains du clergé parce que la compétence était en général associée à la charge ecclésiastique, mais en droit il appartenait encore à tous les chrétiens. Origène dans son premier voyage en Syrie fut appelé à prêcher à Gésarée devant plusieurs évéques*. Personne ne trouvait qu'il manquât à la discipline et au bon ordre ; l'assistance et l'approbation des évêques montraient au contraire que rien ne paraissait plus régulier. Et cependant dès que Démétrius apprit cette prédication d'Origène il se scandalisa. Il fit parvenir une lettre comminatoire pour lui interdire un acte que des évêques ses égaux
1 Cor. XIV, 26.
* Const. apost, Vlll, 47.
* "EvOa yLoX BtaXéYeaOat tûIç ts ôeCaç epjxTQveùetv Ypo^àç In Tou )toivou TT^ç èîtxXrjaCaç ol xifjSs èicioxoicot , xaixot Tijç tou icpca6uTepiou x^^P^^"*^^ oùSéico) xsTUXiQ^a- (Eusèbe, H. jB.*VI, 19.)