‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église ChrétienneChapitre 3 sur 613 · ANCIEN MONDE ET I E CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

ANCIEN MONDE ET I E CHRISTIANISME

lexandric et les Origène, que la nuit du pagnuisme a eu ses étoiles qui réclairaic:it, et qui surtout appelaient létoile du matin arrêtée sur liclliiéliem. Ce sont les manifestations de la conscience humaine, qui ne s'est jamais laissée sans témoignage, même au sein des plus épaisses ténèbres. Bien loin de les mépriser, il faut les recueillir pieusement. La pire des tactiques serait de repousser cette noble alliée donnée de Dieu à la religion du Christ.

L'étude de l'histoire de l'ancien monde est importante encore à un autre point de vue. Le christianisme n'y a pas seulement rencontré des ennemis acharnés ou des sympathies latentes. Par cette loi bizarre qui fait que les vaincus finissent presque toujours par exercer sur leurs vainqueurs une influence d'autant plus grande qu'on s'en défie moins, on voit l'ancien monde au moment où tout annonce sa défaite, regagner moralement le terrain qu'il a perdu extérieurement. L'hérésie n'est pas autre chose que la réaction hypocrite du paganisme contre le christianisme. On sait avec quel soin les Pères du second et du troisième siècle se sont attachés à la démasquer, afin qu'il parût à tous les yeux q*ue sous un déguisement chrétien les faux docteurs essayaient de ramener un adversaire perfide dans l'Eglise, comme on introduit un traître dans une place assiégée. « Sembla blés à ceux qui réparent de vieux vêtements, dit saint Hippo'.yte avec une énergie familière, les héréticjues ne font que donner un air de nouveauté à ce qu'il y a de plus vieilli dans le paganisme '. »

'O! T.ztz'.i^yx: V:/:c;t r.iii.v.z^xzw). Philosiph., 94.

4 VUES DIVKRSES SUR LES iMYTHOLOGIES.

Les réactions de l'ancien monde ne se sont pas arrêtées là. Il a non-seulement suscité les hérésies diverses, qui ont été tour à tour vaincues, mais encore son esprit s'est à plusieurs égards infiltré dans l'Eglise, altérant son dogme, faussant sa morale, si ce n'est d'une manière absolue, assez cependant pour l'éloigner considérablement de son type primitif. S'il importe donc, pour comprendre la place centrale du christianisme dans l'histoire, de connaître ce qui a préparé sa venue, il n'importe pas moins de savoir ce qui devait plus tard le modifier. Ainsi la tâche de cette Introduction est double. Nous avons à montrer dans le développement des anciennes religions les diverses phases de la préparation au christianisme, puis à chercher sous tous les symboles divers qui l'ont enveloppé sans le cacher jamais, le principe premier du paganisme, cet antique dualisme, tentation éternelle de l'esprit humain, même dans l'Eglise.

jNous aurons enfin à caractériser le judaïsme, fondé en droit comme précurseur du christianisme, mais qui manqua à sa mission divine, dès qu'il essaya de lui survivre ou de se perpétuer à son ombre. Il nous sera facile alors de déterminer la vraie nature de la religion définitive. Nous connaîtrons à la fois les appuis et les obstacles qu'elle rencontrait dans cet ancien monde, remplacé par elle et quelquefois restauré par ses interprètes infidèles.

On a imaginé les théories les plus diverses sur le dévelo])pement religieux de l'humanité jusqu'au christianisme. Les uns, dignes héritiers d'Evhémère. ont vu

nUPUIS. — RENAN. 5

dans les religions de l'antiquité la reproduction symbolique soit des grands faits de l'histoire, soit des phénomènes de la nature. Dupuis, le plus célèbre et le plus savant de ces mythologues, retrouvait une sorte d'astronomie élémentaire dans les divers cultes, et le christianisme lui-même n'était à ses }eu.v qu'une théorie perfectionnée sur le mouvement des astres '. D'autres, profitant des travaux, de la critique moderne, affranchis des préjugés étroits du dix-huitième siècle, possédant au plus haut degré le sens esthétique, ont reconnu que c'était rabaisser les religions que d'en faire de simples symboles de l'histoire et de la nature; elles sont pour eux des créations spontanées de la conscience, qui manifestent avec puissance son besoin d'idéal. Mais comme ils ne savent point préciser en quoi consiste cet idéal, comme l'idée divine et l'idée morale se perdent dans le vague, nous n'obtenons aucun lil directeur pour nous guider dans la riche confusion des anciennes mythoiogies; il nous est même impossible de comprendre leur origine. Elles ne sont qu'un jeu bizarre, souvent attrayant de l'imagination de l'homme à son premier éveil, l'expression de son enchantement naïf devant le spectacle ravissant d'un monde jeune encore ^. 11 est évident qu'une théorie semblable ne marque pas un notable progrès dans l'appréciation philosophique des religions. Elles se succèdent sans s'enchaîner les unes aux autres. II n'y a pour elles aucune raison interne de développe-

' Dupuis, De l'Origine de tous les cultes.

* Renan, Etudes d'histoire religieuse. Paris, 1857. Voir l'Etude sur tes religions de l'antiquité.

6 HtRDER. - BENJAMIN CONSTANT.

iiu'iit. Les mUliologics naissent et puis disparaissent comme des fleurs brillantes faites pour répandre pendant une saison leur éclat et leur parfum.

Herder, dans sou fameux ouvrage traduit par M. Quinet, cssaje d'e.xj-liquer la dillerence des religions par la différence des circonstances où elles se produisent. « L'histoire de Tliumanité tout entière, dit-il, n'est que riiistoire naturelle d'un sjstème de forces, de doctrines et de dispositions humaines en rapport avec les temps et les lieuv '. » Une pareille théorie ne saurait nous suffire; elle maintient beaucoup trop la dépendance de l'esprit vis-à-vis de la matière, en enchaînant la conscience aux conditions du temps et de l'espace. Benjamin Constant, élève en ceci de Rousseau, a une vue plus haute sur les religions. Elles donnent, selon lui, une forme populaire a l'éternelle révélation de la conscience; les symboles peuvei.t varier, ils j-euvent même parfois être complétementindignes du fond qu'ils doivent exprimer, mais ce fond est identique. En réalité il n'y a qu'une seule religion, religion naturelle et uniNcrselle, dont les manifestations se modifient selon les circonstances extérieures, mais dont l'essence est une. Cette théorie est développée avec autant d'art que d'éloquence par l'illustre publiciste ^. Elle ne nous satisfait pas non plus, car elle n'explique pas la succession de cultes fondamentalement différents; et sous prétexte de distinguer l'essentiel du contingent, l'idée morale des

1 Herder, Idées sur la philosophie de l'hùtoire de l'antiquité, traduit par Edgar Quinet, 1824.

' Benjamin Con.stant, Delà îleligion considérée à sa source, ses formes tt son développement.

CIŒUZER. — HEGEL. 7

mythes et des formes qui l'euveloppent, elle supprime riiistoire, le développement génétique de la religion. On ne peut plus parler d'une évolution de la conscience humaine. >'ous remarquons la même lacune dans la vaste encyclopédie mythologique de Creuzer, complétée avec tant de savoir par M. Guigniaut*, et qui est devenue une source précieuse et indispensable pour (quiconque s'attache à l'étude des anciennes religions. « Les symboles qui sont à la base des diverses religions, lisonsnous dans l'introduction, sont l'expression encore vague du sentiment que la nature est au fond un être animé, et les phénomènes naturels sont autant de signes au moyen desquels la nature parle aux hommes. Les prêtres ont précisé ce langage par le symbole ^ » IXous ne pensons pas que dans cette voie on parvienne à établir une gradation réelle entre les diverses religions. Il n'y a plus entre elles que la différence des symboles; les choses signifiées sont identiques, et nous n'avons pas davantage une histoire des mythologies.

La philosophie panthéiste a la prétention de nous donner cette histoire. Seulement nul point fixe ne nous est fourni dans ce tourbillon d'un changement incessant qu'elle fait tournoyer sous nos yeux.- L'absolu, identique au monde, est emporté par le torrent de la vie mobile et contingente, qui est sa propre vie. L'histoire des religions n'est pas seulement l'histoire des couccp-

' Religions de l'anliquité c^ nsidérées principalement dans leurs formes iymbolique<! , ouvrage traduit de l'alleaiaiid par J.-B. Guigniaut. 1835- 1851. Firmin Didot.

* Tome I, p. 14.

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