CULTE PÉLAGIQUE
Rien de plus simple et de plus nu que îe culte établi par elle. 11 n'y a point de temples, mais des enceintes sacrées pour les sacrifices, et des grottes ou des bois voués à telle ou telle divinité qui y établit sou domicile. L'ombrage touffu des chênes était considéré comme le sanctuaire de Dodone, et quelques branches de laurier formaient le temple de Delphes. Les autels étaient des tertres de gazon, et les dieux étaient représentés par des pierres symboliques, tantôt équarries, tantôt allongées en colonnes, ou par des jjiéces de bois grossièrement taillées. Les Pelages ne se contentaient pas d'offrir à leurs dieux des libations et les prémices des champs. Sentant, eux aussi, le côté terrible de la nature, ils lui sacrifiaient des victimes humaines. La foi aux oracles, la recherche de la volonté des dieux par le moyen de signes matériels paraît être déjà enracinée chez ces anciens habitants de la Grèce. Ils l'avaient sans doute reçue de leurs pères avant leurs premières migrations. L'art, à cette époque reculée, est grossier et massif et mérite à peine ce nom, car il est consacré bien plus à l'utile qu'au beau dont le type et les proportions sont inconnus. Les murs, dits cyclopéens, composés de blocs énormes de forme polygonale irrégulière, sont les seuls monuments de ces temps éloignés; leurs débris gigantesques portent la trace de la barbarie primitive et de la force extraordinaire mais non disciplinée qui caractérise l'enfance de l'humanité.
11 est difficile de discerner le fond historique caché sous les légendes de l'âge héroïque de la Grèce, car elles ont été incessamment embellies et augmentées par
liiniiginatiou de ses poëtcs. Deux de ces légendes marquent évidemment deux phases importantes de cette période antéhistorique. La lutte des Lapitlies contre les Centaures, êtres mixtes, destinés sans doute à représenter les sauvages habitants de la montagne, rappelle la guerre quotidienne qui a dû éclater entre les pacifiques habitants des plaines de la Thessalie et les tribus nomades campées sur les monts voisins. De la nécessité de se défendre a résulté pour les premiers la nécessité de bâtir des villes. Les Lapithes, dont le nom signifie constructeurs de murs, ont été amenés à jeler les bases d'une civilisation mieux assise. Ainsi, vers l'an 1300 avant Jésus-Christ, s'élevèrent Orchomène, Thèbes, Uissus, Argos, Mycènes et l'ancienne Corinthe.
La seconde de ces légendes héroïques qui jette un certain jour sur cet obscur passé est celle qui concerne Tiiésée, le héros athénien. On lui attribue d'abord d'avoir réuni sous un seul pouvoir toutes les petites principautés de l'Attique. Quel que soit le rôle qu'il ait joué dans cet événement, le fait n'en a pas moins une grande importance en lui-même, puisqu'il préparait Tavénement de la cité qui devait jeter un vif éclat sur la Grèce et le mieux représenter son génie. Mais Thésée ne se serait pas contenté de remporter des triomphes signalés dans l'Attique, il aurait encore vaincu le Minotaure, monstre sauvage de la Crète, auquel les Athéniens devaient tous les ans envoyer en sacrifice la fleur de leur jeunesse. Le fait historique qui se dégage évidemment de ce mythe est le triomphe de l'esprit grec sur la civilisation phénicienne. Celle-ci, en effet, essen-
tiellement voyageuse et conquérante, avait jeté de fortes racines dans les îles qui ayoisinaient l'Atlique, à Cy tiière comme en Crète. La divinité féminine de l'Asie occidentale, Aphrodite ou Astarté, y était adorée ; les Amazones, vierges guerrières, étaient des prêtresses consacrées au service de la déesse asiatique, à la fois impure et cruelle, qui portait aussi le nom de Ma. Les Phéniciens avaient réussi à importer ce culte à Athènes comme aussi en Thessalie, à Thèbes et à Orchomène; non loin de cette ville, sur le mont Laphistion, Moloch était adoré sous le nom de Jupiter Laphystios, et réclamait des victimes humaines. Le .>iinotauro, auquel Athènes payait tous les ans un sanglant tribut, figurait également cette abominable divinité. Thésée, le vainqueur du Minotaure et dis Amazones, est le type idéal de l'esprit grec triomphant de l'esprit a.siatique et conquérant l'indépendance sans laquelle il n'y avait pas de développement pour lui '. Le cycle si riche des mythes concernant la guerre de Troie nous montre l'esprit grec poursuivant dans son propre empire l'esprit asiatique et remportant sur lui une éclatante victoire.
Développement de l'humanisme hellénique.
Les deux grands événements de l'âge héroïque sont la construction des villes ou la fondation des divers Etats de la Grèce primitive, et la réaction victorieuse des Hellènes contre le panthéisme asiatique. Quelle que
> Dunker, l. III, p. 208.
soit l'obscurité qui recouvre cette période, il est certain que ce fut un temps de guerres incessantes entre tous ces petits royaumes ; la nationalité grecque fut trempée dans la lutte, et de courageux guerriers, dont les mytlies nationaux ont gardé le souvenir, révélèrent dès lors la grandeur de la personne humaine. L'héroïsme préparait cette hardie apothéose de l'humanité , qui devait si longtemps se célébrer sur la cime radieuse de l'Olympe. Aussi, quand vers l'an 1104 avant J.-C, le mouvement de population amené par l'invasion dorienne eut ravivé l'esprit guerrier et réparti en même temps les deux grandes races helléniques dans les pays les plus favorables à leur génie, tout fut préparé pour l' avènement définitif de la religion nationale de la Grèce : l'ancien culte de la nature allait s'effacer devant le culte des héros divinisés. La race ionienne, grâce à sou développement plus précoce favorisé par ses colonies d'Asie Mineure, allait produire l'inimitable poëte qui, donnant une voix aux aspirations de la conscience hellénique, devait presque du même coup créer la poésie et la religion de son pays ou plutôt fonder la religion de la poésie et de l'art, la seule que la Grèce ait jamais sérieusement pratiquée.
Avant Homère on ne trouve aucune trace d'œuvres vraiment littéraires. « Bien des siècles durent se succéder, dit Otfried Muller, avant que la parole prît une aile et que le premier hymne retentît. » La poésie fut d'abord retenue dans son essor par la religion de la nature, oppressive du sentiment vraiment humain. Chose étrange ! c'est surtout le deuil de la terre en hiver que