SON AMOUR DE LA VERITE
l'autorité. Il préférait le ton d'une conversation enjouée dans la forme, assaisonnée d'une fine ironie et dont il lui suffisait de diriger le cours capricieux pour atteindre son but. Il n'avait point constitué d'école; toute heure et tout lieu lui étaient bons pour enseigner, la place publique comme une boutique, la salle d'un banquet comme l'intérieur d'une prison. Trois choses firent surtout sa force : son affection dévouée pour ses disciples, son amour désintéressé de la vérité et l'accord de sa vie avec sa doctrine. « Il s'étonnait, dit Xénophon, que Ion pût se procurer de l'argent en enseignant la vertu, comme si le plus grand gain n'était pas d'avoir un ami vertueux. Il aurait craint ainsi de diminuer la reconnaissance qu'il désirait inspirer \ »
Comparant ailleurs la vérité à une jeune vierge, il déclarait qu'il se croirait aussi bien déshonoré en la vendant pour de l'argent que s'il livrait pour une somme une jeune fille qui lui aurait été confiée^. Quand il disait aimer quelqu'un, il n'entendait parler de rien d extérieur, mais toujours de l'àme et de la vertu '. Il mettait l'amitié par-dessus tous les biens de la terre. " Quel bien, disait il, n'est pas inférieur à un véritable ami! » 11 est facile de comprendre que celui qui mettait l'amitié à si haut prix inspira à ses disciples une vive et profonde affection. L'estime égalait l'affection, car ce qu'il enseignait il le pratiquait scrupuleusement. S'il recommandait la tempérance et la sobriété, il en donnait l'exemple ; pauvrement vêtu, content de peu, il dédaignait
> Xénoph., Mém., I, 2, 7. - » Id., I, 6, 13. — » hl., IV. 1, 2.
liO BEAUTÉ DE SA MORT.
toutes les délicatesses de la \ic. Il réunissait tous les courages: on ravait vu intrépide sur le champ de bataille, plus intrépide encore sur la place publique résistant aux caprices de la multitude qui lui demandait, alors qu'il était sénateur, de mettre injustement dix généraux en jugement; il avait également enfreint les ordres iniques des trente tyrans d'Athènes. Les railleries d'Aristophane, quiavaittraîné son nom sur la scène, ne l'avaient ni ému ni irrité. Il déploya cette même fermeté indomptable quand il fut traduit devant ses juges sous l'inculpation d'impiété. « Si vous vouliez m'absoudre, disait-il aux Athéniens, sous la condition que je me tairai désormais, je vous dirais: Je vous aime et je vous honore, mais je dois plutôt obéir aux dieux qu'à vous. Ni devant les juges, ni devant l'ennemi il n'est permis, ni à moi, ni à aucun autre d'employer toute sorte de moyen pour éviter la mort. Ce n'est pas la mort qu'il est difficile d'éviter, mais le crime: il court plus vite qu'elle. C'est pourquoi, vieux et pesant comme je le suis aujourd'hui, je me suis laissé atteindre par la mort, qui est plus lente ; et mes accusateurs, si vigoureux et si légers, ont été atteints par le crime qui est plus agile. Je m'en vais donc subir la mort; ils subiront l'infamie et l'iniquité. Je m'en tiens à ma peine comme eux à la leur. Tout est dans l'ordre ^ » C'est la même tidélité au devoir qui pousse Socrate à refuser de fuir de sa prison, afin de ne pas violer les lois de cette pa-
' 'AXXi {A-fj oj 'dû-' Tj ya).£7rbv OâvaTOv èxcpuYîtv, àXXà izoXh yjx- ÀîTCW-cpsv 7:ovY;p(av, Oa—sv ^àp OxvaTO'j OîT. Platon, Apol., 29.
IL CONSACRE L'HUMANISME. I It
trie « pour laquelle, quaud môme elle est irritée, il iaut avoir plus de respect que pour uu père '. » << Suivons, ajoute-t-il, la route que Dieu nous trace. ■> Ces derniers mots nous révèlent, chez Socrate, le profond sentiment religieux (jui l'animait, cette foi dans la Divinité qui lui faisait dire qu'un dieu l'avait donné aux Athéniens, et qu'un dieu ou une déesse le gardait en toute chose*. La superstition se mêlait ici à la vérité, mais sans l'étouffer ; car comment ne pas reconnaître quelque chose de divin dans une telle vie couronnée d'une telle mort?
Quant à son enseignement proprement dit, il est trèsdiflicile de le dégager des commentaires de ses disciples. Cependant, en comparant Xénophon à Platon et eu usant de leur témoignage avec critique, ou arrive a en saisir les traits généraux. Quand Cicéron déclare, dans une phrase souvent citée, que Socrate a fait descendre la philosophie du ciel en terre, il caractérise parfaitement son œuvre. En effet, il fut le premier qui ramena la philosophie de la voie des spéculations hypothétiques sur le monde et ses origines à celle de l'observation psychologique. 11 ne la fit pas seulement descendre du ciel mythique des pythagoriciens ou de cette morne solitude des Eléens, où l'être immobile et unique était comme perdu; il la fit pénétrer dans fhomme, il lui donna son esprit et sa conscience à étudier; il fit de la nature humaine le champ principal de ses explorations, et il substitua à la philosophie du naturalisme la philosophie de l'humanisme, accomplissant ainsi, dans le do-
» Criton, 17.
* 'Ei;-o'i ce tojto TipocTi-axTa- 'j::b -cou Oscu icpâ—eiv. Apo/., tt.
m PROFOND SENTIMENT RELIGIEUX.
maiue de la spéculation, révolution déjà réalisée dans celui de la mythologie. Socrate est le premier philosophe qui ait formulé avec netteté les données fondamentales de l'hellénisme, mais en les dégageant des éléments impurs qui les altéraient dans la religion populaire. Il fut en philosophie ce que Pindare et Sophocle furent dans la poésie et Phidias dans Tart; il épura, comme eux, l'idéal de la Grèce, et l'humanisme, en passant par lui, fut empreint d'une haute spiritualité. Il l'éleva bien haut au-dessus des vaines fables de la mythologie. Déjà l'école d'Elée avait repoussé l'anthropomorphisme grossier de la religion homérique. « Dieu, avait dit Empédoclc, n'a point de tête humaine ni de membres comme les nôtres; deux bras ne descendent point de ses épaules, il n'a point de pieds pour courir'. » Mais cette école était tombée dans l'autre extrême en frappant d'une éternelle immobilité l'être absolu, en le réduisant à n'être qu'une froide intelligence sans relations avec l'humanité. Socrate se tint à une égale distance de l'une et l'autre erreur. Son Dieu n'est plus le Jupiter de la Fable, quiest sujet à toutes nos passions; mais il n'en demeure pas moins rapproché de l'homme; il est son protecteur et son modèle à la fois. L'humanisme socratique n'est pas l'apothéose orgueilleuse de l'humanité; s'il la proclame divine, c'est au nom de l'élément supérieur qui est en elle*. Voilà pourquoi la grande science pour l'homme
' 0'JT£ yàp àvBpc[j.£Y) -/.si-aAr, y.ol-x yuix y.éy.aaxaL (RiUer et Preller, 114.) ' 'A AAà ;j.Tjv y.ai àvôpwzcj y^ 4"^/,''1 ^ stTïsp Tt /.ax' «XXc twv av- OpwT(vo3v Tou Oî'.OJ p.STé/S'.. Xénoph., Mém., IV, 3, 14.
L'IDliE MORALE UNIE A L IDEE UELIGIEUSE. 143
est de se connaître, de se replier dans son intérieur. En se connaissant mieux, il apprend l'inutilité de la vaine et fausse science du dehors, dont il s'est trop longtemps contenté; il constate son ignorance sur ce qu'il y a de plus essentiel. Aussi le principe de toute bonne philosophie est formulé dans l'inscription du temple de Delphes: « Connais-toi toi-même'. » En se connaissant, l'homme connaît aussi le bien véritable, car il est révélé par ces lois éternelles et non écrites dont Socrate, comme Sophocle, parle avec une sainte éloquence ^. Le bien est inséparable de la vérité; la vérité et le bien ftont une seule et même chose. La science et la vertu sont étroitement unies, parce que l'objet premier de la science est le bien et que le bien ne s'apprend pas avec un cœur souillée Socrate ne distingue pas entre l'idée du bien et l'idée de la divinité ; il n'admet pas de séparation entre la morale et la religion; le type auguste du bien doit être cherché dans les dieux qui non-seulement nous le révèlent et nous le conseillent mais encore nous aident à l'accomplir^. On comprend que, dans cette voie, Socrate ait élé conduit à la notion de l'immortalité de l'àme; et s'il n'a osé l'affirmer, cela tient aux hésitations de la dialectique et non aux. tergiversations de sa conscience. C'est parce qu'il croyait à l'existence du divin dans l'homme qu'il se servait de cette fameuse méthode iuductive qui consistait à faire sortir de l'àme, par
' Xénoph., Mém., IV, 2, 24. — » Id., IV, 4, 19.
' 1z^{t/ cï y.i\ swS'psTJvr/; ci O'.wp'.'^îv. Id., III, 9, 4.