LIVRE II
DEPUIS* 1520 jusqu'en 1529.
SOMMAIRE. — Les variations de Luther sur I0 transsubstantiation. Carlostad commence la querelle sacramentaire. Circonstances de cette rupture. La révolte des paysans, et le personnage que Luther y fit. Son mariage , dont lui-même et ses ami? sont honteux. Ses excès sur le franc arbitre et contre Henri VHI, roi d'Angleterre. Zuingle et QEcolampade paraissent. LesSacramentaires préfèrent la doctrine catholique à la luthérienne. Les Luthériens prennent les armes malgré toutes leurs promesses, Melancton en est troublé. Ils s'unissent en Allemagne sous le nom Protestants. Vains projets d'accommodement entre Luther et Zuingle. La conférence de Marpourg.
i. Le livre de la Captivité de Babylone; sentiments de Luther sur TEucbaristie, et l'envie qu^il eut d'ébranler la réalité. 1250, iS^i , i5î22.
Le premier traité où Luther parut pour tout ce qu'il étoit, fut celui qu'il composa en 1520, de la Captivité de Babylone. Là il éclata hautement contre TEglise romaine qui venoit de le condamner; et parmi les dogmes dont il tâcha d'ébranler les fondements, celui de la transsubstantiation fut un des premiers.
Il eût bien voulu pouvoir donner atteinte à la réalité; et chacun sait ce qu'il en a déclaré lui-même dans la lettre à ceux de Strasbourg , où il écrit « qu'on lui eût fait grand plaisir » de lui donner quelque bon moyen de la nier , parce que » rien ne lui eût été meilleur dans le dessein qu'il avoit de » nuire à la papauté » {Epist. ad Argentin, T. vn. f. SOI. ). Mais Dieu donne de secrètes bornes aux esprits les plus emportés, et ne permet pas toujours aux novateurs d'affliger son Eglise autant qu'ils voudroient. Luther demeura frappé invinciblement de la force et de la simplicité de ces paroles : Ceci est mon corps , ceci est mon sang ; ce corps livré pour vous, ce sang' de la nouvelle alliance: ce sang répandu pour vous et pour la rémission de vos péchés (Malt, xxvl 26. 28i
te.xxn. 19. 20. I. Cor. xi. 24.) : car c'est ainsi qu'il fau-"\ iToH traduire ces paroles de notre Seigneur pour les rendre rfans toute leur force. L'Eglise avoit cru sans peine , que , pour consommer son sacrifice et Jes figures anciennes , Jésus- Christ nous aToit donné à manger la propre substance de sa chair immolée pour nous. Elle avoit la même pensée du sang répandu pour nos péchés. Accoutumée dès son origine à des mystères incompréhensibles . et à des marques ineffables de l'amour divin , les merveilles impénétrables que renfermoit le sens littéral ne l'avoient point rebutée ; et Luther ne put jamais se persuader, ni que Jésus-Christ eût voulu obscurcir exprès l'institution de son sacrement , ni que des paroles si simples fussent susceptibles de figures si violentes , ou pussent avoir un autre sens que celui qui étoit entré naturellement dans l'esprit de tous les peuples chrétiens en Orient et en Occident, sans qu'ils en aient été détournés ni par la hauteur du mystère , ni par les subtilités de Berenger et de Viclef. -
2. Lo changement de substance attaqué par Luther, et sa niapiere grossière d'expliquer la réalité. ~^
Il y voulut pourtant mêler quelque chose du sien. Tous ceux qui jusqu'à lui avoient bien ou mal expliqué les paroles de Jésus-Christ, avoient reconnu qu'elles opéroient quelque sorte de changement dans les dons sacrés. Ceux qui vouloient que le corps n'y fût qu'en figure , disoient que les paroles de notre Seigneur opéroient un changement purement mystique, et que le pain consacré devenoit le signe du corps. Par une raison opposée , ceux qui défendirent le sens littéral . avec une présence réelle , mirent aussi un changement effectif. C'est pourquoi la réalité s' étoit naturellement insinuée dans tous les esprits avec le changement de substance , et toutes les Eglises chrétiennes étoient entrées dans un sens si droit et si simple , malgré les oppositions qu'y formoient les sens. Mais Luther ne demeura pas dans cette règle. Je crois , dit-il ( De CapL BabyL T, ii. ) , avec Viclef, que le pain demeure ; et je crois, avec les Sophistes (c'est ainsi qu'il appeloit nos théologiens) que le corps y est. Il expliquoit sa doctrine en plusieurs façons, et la plupart fort grossières. Tantôt il disoit que
le corps est avec le pain comme le feu est avec le fer brûlant. Quelquefois il ajoutoit à ces expressions , que le corps étoit dans le pain et sous le pain , comme le yin est dans et sous le tonneau. De là ces propositions si célèbres dans le parti , tn, sub, cum, qui veulent dire que le corps est dans le pain, sous le pain , et avec le pain. Mais Luther sentoit bien que ces paroles, Ceci est mon corps, demandoient quelque chose de plus que de mettre le corps là-dedans , ou avec cela , ou sous cela; et pour expliquer ceci est, il se crut obligé à dire que ces paroles , Ceci est mon corps , vouloient dire , ce pain est mon corps substantiellement et proprement : chose inonîe et embarrassée de difficultés invincibles.
3. L*impanation établie par quelques LaihénenB , et rejetée par Luther.
Néanmoins pour les surmonter; quelques disciples de Luther soutinrent que le pain étoit fait le corps de notre Seigneur, et le vin son sang précieux , comme le Verbe divin a été fait homme : de sorte qu'il se faisoit dans TEucharistie une impanation véritable, comme il s' étoit fait une véritable incarnation dans les entrailles de la sainte Vierge. Cette opinion , qui avoit paru dès le temps de Bérenger, fut renouvelée par Osiandre , Tun des principaux Luthériens. Elle ne put jamais entrer dans Fesprit des hommes. Chacun vit qu'afin que le pain fût le corps de notre Seigneur , et que le vin fût son sang , comme le Verbe divin est homme par ce genre d'union que les théologiens appellent personnelle ou hypostatique , il faudroit que , comme Thomme est la personne , le corps fût aussi la personne , et le sang de même : ce qui détruit les principes du raisonnement et du langage. Le corps humain est une partie de la personne , mais n'est pas la personne même, ni le tout, ou, comme on parle , le suppôt. Le sang Test encore moins ; et ce n'est nullement le cas où l'union personnelle puisse avoir lieu. Ces choses s'entendent mieux qu'elles ne s'expliquent méthodiquement. Tout le monde ne sait pas employer le terme d'union hypostatique : mais quand elle est un peu expliquée , tout le monde sent à ([uoi elle peut convenir. Ainsi Osiandre fut le seul à soutenir son impanation et son invination. On lui laissa dire tant qu'il
voulut f Ce pain est Dieu] car il passa jusqu'à cet excès (MeL Ub, II. Ep. 447.). Mais une si étrange opinion n'eut pas même besoin d'être réfutée : elle tomba d'elle-même par sa propre absurdité , et Luther ne l'approuva point.
Cependant ce qu'il disait y menoit tout droit. On ne savoit comment concevoir que le pain, en demeurant pain , fût en même temps, comme il l'assuroit, le ATai corps de notre Seigneur , sans admettre entre les deux cette union hypostatique qu'il rejetoit. Mais enfin il demeura ferme à la rejeter, et à unir néanmoins les deux substances, jusqu'à dire que l'une étoit l'autre.
/î. Variations de Luther sur la iransKubstantiation: manière inouïe de décider de la foi.
(1523. ), Il parla pourtant d'abord avec doute du changement de substance ; et encore qu'il préférât l'opinion qui retient le pain à celle qui le change au corps , l'affaire lui parut légère. «Je permets, dit-il, (De capt, Babyl T. n. f, 66.), » l'une et l'autre opinion; j'ôte seulement le scrupule. » Voilà comme décidoit ce nouveau Pape : la transsubstantiation et la consubstantion lui parurent indifférentes. Ailleurs , comme on lui reprochoit qu'il faisoit demeurer le pain dans l'Eucharistie, il l'avoue : «mais, ajoute-t-il (Resp, ad artic. ï) extract, ibid, 172.) , je ne condamne pas l'autre opinion : » je dis seulement que ce n'est pas un article de foi. » Mais il passa bientôt plus avant , dans la réponse qu'il fit à Henri VIII, roi d'Angleterre , qui avoit réfuté sa captivité. « Jf'avois en- » seigné , dit-il ( Cont. Reg, AngL T, ii. ) , qu'il n'importoit » pas que le pain demeurât ou non dans le sacrement : mais » maintenant je transsubstantie mon opinion; je dis que c'est . » une impiété et un blasphème de dire que le pain est trans- » substantié ; » et il pousse la condamnation jusqu'à l'ana- Ihême. Le motif qu'il donne à son changement est mémorable. Voicf ce qu'il en écrit dans son livre aux Vaudois : « Il » est vrai ; je crois que c'est une erreur de dire que le pain » ne demeure pas , encore que cette erreur m'ait paru jus- » qu'ici peu importante : mais maintenant , puisqu'on nous » presse si fort de recevoir cette erreur sans autorité de l'Ecri-
» ture , en dépit des papistes je veux croire que le pain et k M vin demeurent ; » et voilà ce qui attira aux catholiques cet anathême de Luther. Tels furent ses sentiments en 1523. nous verrons s'il y persistera dans la suite ; et on sera bien aise dès à présent de remarquer une lettre produite par Hospinien (Hosp. p. 2. f. 184. ) , où Melancton accuse son maître d'avoir accordé la transsubstantiation à certaines Eglises d'Italie, auxquelles il avoit écrit de cette matière. Cette lettre est de iS43 , douze ans après sa réponse au roi d'Angleterre.
5. Etranges emportements dans ses livres contre Henri VIH, rot
d'Angleterre.
Au reste, il s'emporta contre ce prince avec une telle violence, que les Luthériens eux-mêmes en étoient honteux. Ce n'étoit que des injures atroces et des démentis oulrageux à toutes les pages : c'étoit un fou, un insensé, le plus grossier de tous les pourceaux et de toiis les ânes (Cont. Angl. Reg. ib. 553. ) Quelquefois il l'apostrophoit d'une manière terrible : Commencez-^ous à rougir, Henri, non plus Roi, mais sacrilège? Melancton, son cher disciple, n'osoit le reprendre, et ne savoit comment l'excuser. On étoit scandalisée naême parmi ses disciples, du mépris outrageux avec lequel il traitoit tout ce que l'univers avoit de plus grand, et de la manière bizarre dont il décidoit sur les dogmes. Dire d'une façon , et puis tout à coup dire de l'autre, seulement en hain& des papistes, c'étoit trop visiblement abuser de l'autorité qu'on lui donnoit, et insulter, pour ainsi parler, à la crédulité du genre humain. Mais il avoit pris le dessus dans tout son parti, et il falloit trouver bon tout ce qu'il disoit.
6. Lettre d*Ërasme à Melancton sur les emportements de Luther.
Erasme, étonné d'un emportement qu'il avoit vainement tâché de modérer par ses avis, en explique toutes les causes à Melancton son ami. « Ce qui me choque le plus dans Lu- » ther, c^est, dit-il (Erasm, l. vi. epist, 3. ad Luther, lih. xiv. » Ep, I. etc, id, lih, xix. Epist, 3. ad, Melanct, ), que tout ce » qu'il entreprend de soutenir, il le pousse à l'extrémité et » jusqu'à l'excès. Averti de ses excès, loin de s'adoucir, il
w pousse encore plus avant, et semble n'avoir d'autre dessein » que de passer à des excès encore plus grands. Je connois, » ajoute-t-il, son humeur par ses écrits, autant que je pour- )) rois faire si je vivois avec lui. C'est un esprit ardent et im- » pétueux. On y voit partout un Achille, dont la colère est » invincible : vous n'ignorez pas les artifices de l'ennemi du « genre humain. Joignez à tout cela un si grand succès, une » faveur si déclarée, un si grand applaudissement de tout le » théâtre : il y en auroit assez pour gâter un esprit modeste. » Quoique Erasme n'ait jamais quitté la communion de l'Église, il a toujours conservé parmi ces disputes de religion, un caractère particulier, qui a fait que les Protestants lui donnent assez de créance dans les faits dont il a été témoin. Mais il n'est que trop certain d'ailleurs que Luther, enflé du succès inespéré de son entreprise, et de la victoire qu*il croyoit avoir remportée contre la puissance romaine, ne gardoit plus aucune mesure.
7. La division parmi les prétendus évangéUques: Carlostad attaque Luther et la réalité. "1524.
C'est une chose étrange d'avoir pris, comme il fit avec tous les siens, le nombre prodigieux de ses sectateurs, comme une marque de faveur divine, sans se souvenir que saint Paul ivoit dit des hérétiques et des séducteurs, que leur discours lagne comme la gangrène^ et qu'ils profitent en mal, errant H jetant les autres dans l'erreur (II. Tim. ii. 17. Ibid. m. 13.). Hais le même saint Paul a dit aussi que leur progrès a des iornes (Ibid. 9.). Les malheureuses conquêtes de Luther furent retardées par la division qui se mit dans la nouvelle Réforme. Il y a longtemps qu'on a dit que les disciples des lovateurs se croient en droit d'innover à l'exemple de leurs nolires (TertulL de Prçescr. c. 42.): les chefs des rebelles rouvent des rebplles aussi téméraires qu'eux ; et pour dire iimplement le fait sans moraliser davantage, Carlostad que -lUther avoit tant loué (Ep. dedic. comm, in Gall. ad Carostad, ), tout indigne qu'il en étoit, et qu'il avoit appelé son vénérable précepteur en Jésus-Christ, se trouva en état de lui Tsister. Luther avoit attaqué le changement de substance
dans l'Eucharistie ; Garlostad attaqua la réalité que Luther n'ayoit pas cru devoir entreprendre.
Garlostad, si nous en croyons les Luthériens, éloit un homme brutal, ignorant, artificieux pourtant et brouillon, sans piété, sans humanité, et plutôt juif que chrétien. C'est ce qu'en dit Melancton (MeL lib. Testim. Prœf. ad Frid. Mycon,), homme modéré et naturellement sincère. Mais, sani citer en particulier les Luthériens, ses amis et ses ennemi: demeuroient d'accord que c'étoit l'homme du monde le pluJ inquiet, aussi bien que le plus impertinent. Il ne faut poinj d'autre preuve de son ignorance que l'explication qu'il doon^ aux paroles de l'institution de la Cène, soutenant que parcej paroles. Ceci est mon corps, Jésus-Christ, sans aucun égard à ce qu'il donnoit, vouloit seulement se montrer lui-mêinfi assis à table comme il éloit avec ses disciples ( Zuing. ep. ai Matt, Alber, Id. lib, de ver. et fais, relig, Hospin, 2. part, f^ 132. ) : imagination si ridicule, qu'on a peine à croire qu'elK ait pu entrer dans l'esprit d'un homme.
8. Orifi^inedes démêlés de Luther et de Garlostad: orgueil de Luther. i32i
Avant qu'il eût enfanté cette interprétation monstrueuse il y avoit déjà eu de grands démêlés entre lui et Luther. Cal en 1521, durant que Luther étoit caché par la crainte dj Charles V qui l'avoit mis au ban de l'Empire, Garlostad avoî renversé les images, ôté l'élévation du saint Sacrement, ^ même les messes basses, et rétabU la communion sous lei deux espèces dans l'Église de Vitemberg, oii avoit commenci le Luthéranisme. Luther n'improuvoit pas tant ces change ments, qu'il les trouvoit faits à contre-temps, et d'ailleuï peu nécessaires. Mais ce qui le piqua au vif, comme il le té moigne assez dans une lettre qu'il écrivit sur ce sujet (^/ Luth, ad Gasp, Gustol, 1S22.), c'est que Garlostad avoit w»^ prisé son autorité, et avoit voulu s'ériger en nouveau docteur Les sermons qu'il fit à cette occasion sont remarquable {Serm, Quid Christiano prœstandum. T, vn. f, 273. ) : ca sans y nommer Garlostad, il reprochoit aux auteurs de ci entreprises, qu'ils avoient agi sans mission : comme si 1 sienne eût été bien mieux établie. « Je les défendrois, disoi'
» il, aisément devant le Pape, mais \e K^ sais comment les «justifier devant le diable, lorsque ce mauvais esprit à l'heure » de la mort leur opposera ces paroles de TÉvangile : Toute plante que mon père n'aura pas plantée sera déracinée ; et en- » core : Ils couroient, et ce n'étoit pas moi qui les envoyois. * Que répondront-ils alors? Ils seront précipités dans les » enfers. »
0. Sermon de Luther , où en dépit de Carlostad et de ceux qui le sui- ▼oient, il menace de se rétracter, et de rétablir la messe : son extravagance à vanter son pouvoir.
Voilà ce que dit Luther pendant qu'il étoit encore caché. Mais au sortir de Patmos, (c'est ainsi qu'il appeloit sa retraite), il fit bien un autre sermon dans l'Église de Vitemberg. Là il entreprit de prouver qu'il ne falloit pas emplover les mains, mais la parole toute seule à réformer les abus. « Cest la parole, disoit-il (Sermo docens ahusus, non maniai bus, sed verbo exterm, etc, 1521. ), qui pendant que je dor- D mois tranquillement, et que je buvois ma bierre avec mon » cher Melancton et avec Amsdorf, a tellement ébranlé la » papauté, que jamais prince ni empereur n'en a fait autant. » Si j'avois voulu, poursuit-il (Ibid, 275.), faire les choses » avec tumulte, toute l'Allemagne nageroitdans le sang; et » lorsque j'étois à Vormes, j'aurois pu mettre les affaires en » tel état que l'Empereur n'y eût pas été en sûreté. » C'est ce que nous n'avions pas vu dans les histoires. Mais le peuple 1 une fois prévenu croyoit tout, et Luther se sentoit tellement I le maître, qu'il osa bien leur dire en pleine chaire : « Au ). » reste, si vous prétendez continuer à faire les choses par \ » ces communes délibérations, je me dédirai sans hésiter, . J> de tout ce que j'ai écrit ou enseigné : j'en ferai ma rétrac- » tation, et je vous laisserai là. Tenez-le-vous pour dit une » bonne fois ; et après tout, quel mal vous fera la messe pa- » pale?» On croit songer, quand on lit ces choses dans les écrits de Luther imprimés à Vitemberg ; on revient au commencement du volume, pour voir si on a bien lu , et on se dit à soi-même : Quel est ce nouvel Évangile? Un tel homme a-t-il pu passer pour réformateur? N'en reviendra-t-on ja-
mais? Est-il donc?si difficile à Thomme de confesser son erreur?
40. Luther décide des plus grandes choses par dépit , FéléTation : les deux espèces.
Garlostad, de son côté, ne se tint pas en repos, et poussé avec tant d'ardeur, il se mit à combattre la doctrine de la présence réelle, autant pour attaquer Luther que par aucun autre motif. Luther aussi, quoiqu'il eût pensé à ôter l'élévation de rhostie, la retint en dépit de Carlostad, comme il le déclare lui-même (Luth, par, Confess. Hospin, part, 2. f. 188.), et de peur, poursuit-il, quHl ne semblât que le diable nous eût appris quelque chose.
t\ ne parla pas plus modérément de la communion sous les deux espèces, que le même Garlostad avoit rétablie de son autorité privée. Luther la tenoit alors pour assez indifférente. Dans la lettre qu'il écrivit sur la réformation tie Carlostad, il lui reproche « d'avoir mis le christianisme dans ces » choses de néant , à communier sous les deux espèces^ à » prendre le sacrement dans la main, à ôter la confession, » et à brûler les images» (Epist. ad Gasp. GustoL). Encore en 1523 il dit dans la formule de la messe : « Si un concile » ordonnoit ou permettoit les deux espèces, en dépit du con- » cile nous n'en prendrions qu'une, ou nous ne prendrions » ni l'une ni l'autre, et maudirions ceux qui prendroient les » deux en vertu de cette ordonnance » (Form, Miss, T, n. /. 384. 386.). Voilà ce qu'on appeloit la liberté chrétienne dans la nouvelle Réforme : telle étoit la modestie et l'humilité de ces nouveaux chrétiens.
ii. De queUe sorte la guerre fut déclarée entre Luther et Garlostad.
Garlostad, chassé de Vitemberg,- fut contraint de se retirer à Orlemonde, ville deThuringe, dépendante de l'électeur de Saxe. En ces temps toute l'Allemagne étoit en feu. Les paysans , révoltés contre leurs seigneurs , avoient pris les armes et imploroient le secours de Luther. Outre qu'ils en suivoient la doctrine , on prétendoit que son livre de la Liberté chrétienne n'avoit pas peu contribué à leur inspirer la rébellion ,
DKS VARIATIONS UV. II. 61
par la manière hardie dont il y parloit contre les législateurs et contre les lois (De liberl. Christ. T. ii. f. 10. 11.). Car encore qu'il se sauvât en disant qu'il n'entendoit point parler des magistrats ni des lois civiles ; il étoit vrai cependant qu'il mêloit les princes et les potentats avec le pape et les évêques : et prononcer généralement comme il faisoit, que le chrétien n'étoit sujet à aucun homme, c'étoit, en attendant l'interprétation , nourrir l'esprit d'indépendance dans les peuples et donner des vues dangereuses à leurs conducteurs. Joint que mépriser les puissances soutenues par la majesté de la religion, étoit encore un moyen d'affoiblir les autres. Les Anabaptistes , autre rejeton de la doctrine de Luther, puisqu'ils ne s'étoient formés qu'en poussant à bout ses maximes , sq mêloient à ce tumulte des paysans , et commençoient à tourner leurs inspirations sacrilèges à une révolte manifeste. Carlostad donna dans ces nouveautés; du moins Luther l'en accuse ; et il est vrai qu'il étoit dans une grande liaison avec les anabaptistes (S^îd. lib. v. 17.), grondant sans cesse avec eux autant contre l'électeur que contre Luther, qu'il appeloit un flatteur du pape , à cause principalement de quelque reste qu'il conservoit de la messe et de la présence réelle : car c'étoit à qui blâmeroit le plus l'Eglise romaine, et à qui s'éloigneroit le plus de ses dogmes. Ces disputes avoient excité de grands mouvements à Orlemonde. Luther y fut envoyé par le prince pour apaiser le peuple ému. Dans le chemin il prêcha à Jene , en présence de Carlostad , et ne manqua pas de le traiter de séditieux. C'est par là que commença la rupture. J'en veux ici raconter la mémorable histoire , comme elle se trouve parmi les œuvres de Luther , comme elle est avouée par les Luthériens , et comme les historiens protestants l'ont rapportée (Luth, T, ii. Jen. 447. Calix. Judic. n. 49. Hospin. 2. par, ad an, 1524. /. 52.) Au sortir du sermon de Luther, Carlostad le vint trouver à l'Ourse noire où il logeoit; lieu remarquable dans cette histoire pour avoir donné le commencement à la guerre sacramentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours , et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition , Carlostad déclare à Luther qu'il ne pouvoit souffrir son opinion de la présence réelle.
Luther, a?ecun air dédaigneux, ]e défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenoit. Il tire le florin de sa poche. Carlostad le met dans la sienne. Ils touchèrent en la main l'un de l'autre , en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostad et du bel ouvrage qu'il alloit mettre au jour. Carlostad fit raison , et avala le verre plein ; ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays le 22 d'août 1524. L'adieu des combattants fat mémorable. Puissé-je te voir sur la roue, dit Carlostad à Luther ! Puisses-tu te rompre le cou avant que de sortir de la ville! (Epist. Luth, ad Argent. T. vu. f. 302.). L'entrée n'avoit pas été moins agréable. Par les soins de Carlostad , Luther entrant dans Orlemonde, fut reçu à grands coups de pierres, et presque accablé de boue. Voilà le nouvel Evangile; voilà les actes des nouveaux apôtres.
"12. Les guerres des Anabaptistfîs , et ceUe des paysans révoltés: la part qu'eut Luther dans ces révoltes. Jo2o.
Des combats plus sanglants , mais peut-être pas plus dangereux, suivirent un peu après. Les paysans soulevés s'étaient assemblés au nombre de quarante mille. Les Anabaptistes prirent les armes avec une fureur inouïe. Luther interpellé par les paysans de prononcer sur les prétentions qu'ils avoient contre leurs seigneurs, fit un étrange personnage (Sleid, lib, V.). D'un côté il écrivit aux paysans que Dieu défendoit la sédition. D'autre côté il écrivit aux seigneurs qu'ils exerçoient une tyrannie que les peuples ne pouvoient , ni ne vot»loient, ni ne dévoient plus souffrir (Ibid. 75.). Il rendoit par ce dernier mot à la sédition les armes qu'il sembloit lui avoir ôtées. Une troisième lettre, qu'il écrivit en commun à l'un et l'autre parti , leur donnoit le tort à tous deux , et leur dénonçoit de terribles jugements de Dieu , s'ils ne convenoient à l'amiable. On blâmoit ici sa mollesse : peu après on eut raison de lui reprocher une dureté insupportable. Il publia une quatrième lettre où il excitoit les princes puissamment armés , à exterminer sans miséricorde ces misérables, qui n'avoient pas profité de ses avis , et à ne pardonner qu'à ceux qui se rendroient volontairement : comme si une populace séduite
DES YARIATIONSy LIV. II. 63
et vaincue n'éioit pas un digne objet de pitié, et qu'il la fallût traiter avec la même rigueur que les chefs qui Tavoient trompée. Mais Luther le vouloit ainsi : et quand il vit que Ton condamnoit un sentiment si cruel , incapable de reconnoître qu'il eût tort en rien, il fit encore un livre exprès pour prouver qu'en effet il ne falloit user d* aucune miséricorde envers les rebelles , et qu'il ne falloit pas même pardonner à ceux que la multitude aurait entraînés 'par force dans quelque action séditieuse (Sleid. lib. v. f. 77.). On vit ensuite ces fameux combats qui coûtèrent tant de sang à l'Allemagne : tel en étoit l'état quand la dispute sacramentaire y alluma un nouveau feu.
15. Le mariage de Luther qui aToit été précédé par celui de Garlostad.
Carlostad, qui l'avoit émue, avoit déjà introduit une nouveauté étrangement scandaleuse ; car il fut le premier prêtre de quelque réputation qui se maria; et cet exemple fît des effets surprenants dans l'ordre sacerdotal et dans les cloîtres. Garlostad n'étoit pas encore brouillé avec Luther. On se moqua dans le parti même du mariage de ce vieux prêtre. Mais Luther, qui avoit envie d'en faire autant , ne disoit mot. Il étoit devenu amoureux d'une religieuse de qualité et d'une beauté rare , qu'il avoit tirée de son couvent. C'éloit une des maximes de la nouvelle Réforme , que les vœux étoient une pratique judaïque, et qu'il n'y en avoit point qui obligeât moins que celui de chasteté. L'électeur Frédéric laissoit dire ces choses à Luther; mais il n'eût pu digérer qu'il en fût venu à l'effet. Il n' avoit que du mépris pour les prêtres et les religieux qui se marioientau préjudice des canons, et d'une discipline révérée dans tous les siècles. Ainsi, pour ne se point perdre dans son esprit , il fallut patienter durant la vie de ce prince , qui ne fut pas plutôt mort que Luther épousa sa religieuse. Ce mariage se fît en 1525, c'est-à-dire dans le fort des guerres civiles d'Allemagne, et lorsque les disputes sacramentaires s'échauffoient avec le plus de violence. Luther avoit alors quarante-cinq ans ; et cet homme, qui, à la faveur de la discipline religieuse, avoit passé toute sa jeunesse sans reproche dans la continence, en un âge si avancé, el çeivtocvV ççi wn.
6i HISTOIRE
le donnoit à tout F univers comme le restauratear de T Evangile , ne rougit point de quitter un état de vie si parfait, et d« reculer en arrière.
Sleidan passe légèrement sur ce fait, a Luther, dit-il (Sleid. » lib. v. f, 77.), épousa une religieuse, et par là il donna » lieu à de nouvelles accusations de ses adversaires qui Tap- )> pelèçent furieux et esclave de Satan. » Mais il ne nous dit pas tout le secret ; et ce ne fut pas seulement les adversaires de Luther qui blâmoient son mariage : il en fut honteux luimême; ses disciples les plus soumis en furent surpris; et nous apprenons tout ceci dans une lettre curieuse de Melancton au docte Camerarius son intime ami (Sleid, lib, iv. ep. XXIV ; 21 Jul, 1525.).
't4. Lettre mémornble de Melanctcyn à Camerarius sur le mariage de Luther.
Elle est écrite tout en grec , et c'est ainsi qu'ils traitoient entre eux les choses secrètes. Il lui dit donc que « Luther, » lorsqu'on y pensoit le moins , avoit épousé la Borée (c'étoit » la religieuse qu'il aimoit) sans en dire mot à ses amis : » mais qu'un soir ayant prié à souper Poméranus (c'étoit » le pasteur) , un peintre et un avocat, il fit les cérémo- » nies accoutumées; qu'on seroit étonné devoir que dans )) un temps si malheureux où tous les gens de bien avoient » tant à souffrir, il n'eût pas eu le courage de compatir à » leurs maux , et qu'il parût au contraire se peu soucier des » malheurs qui les menaçoient ; laissant même affoiblir sa » réputation, dans le temps que l'Allemagne avoit le plus de » besoin de son autorité et de sa prudence. » Ensuite il ra- » conte à son ami les causes de son mariage : « Qu'il sait assez » que Luther n'est pas ennemi de l'humanité , et qu'il croit » qu'il a été engagé à ce mariage par une nécessité naturelle: )) qu'il ne faut donc point s'étonner que la magnanimité de » Luther se soit laissée amollir ; que celte manière de vie est » basse et commune , mais sainte ; et qu'après tout l'Ecriture » dit que le mariage est honorable ; qu'au fond , il n'y a ici » aucun crime; et que si on reproche quelque chose à L&- » ther, c'est une manifeste calomnie. » C'est qu'on «voit ftril
rourir le bruit que la religieuse éloit grosse et prêle à accoucher quand Luther Tépousa ; ce qui ne se trouva pas véritable. Melancton avoit donc raison de justifier son maître en ce point. Il dit, « que tout ce qu'on peut blâmer dans son ac- » tion , c'est le contre-temps dans lequel il fait une chose si » peu attendue et le plaisir qu'il va donner à ses ennemis qui » ne cherchent qu'à l'accuser : au reste , qu'il le voit tout D chagrin et tout troublé de ce changement, et qu'il fait tout » ce qu'il peut pour le consoler. »
On voit assez combien Luther étoit honteux et embarrassé de son mariage , et combien Melancton en étoit frappé , malgré tout le respect qu'il avoit pour lui. Ce qu'il ajoute à la fin fait aussi connoître combien il croyoit que Camerarius en seroit ému, puisqu'il dit qu'il avoit voulu le prévenir, « de peur )) que, dans le désir qu'il avoit que Luth6r demeurât toujours » sans reproche et sa gloire sîins tache , il ne se laissât trop » troubler et décourager par cette nouvelle surprenante. »
Ils avoient d'abord regardé Luther comme un homme élevé au-dessus de toutes les foiblesses communes. Celle qu'il leur fit paroître, dans ce mariage scandaleux , les mit dans le trouble. Mais Melancton console le mieux qu'il peut et son ami et lui-même , sur ce que « peut-être û y » a ici quelque chose de caché et de divin ; qu'il a des » marques certaines de la piété de Luther; qu'il ne sera » point inutile qu'il leur arrive quelque chose d'humiliant, )) puisqu'il y a tant de péril à être élevé, non-seulement » pour les ministres des choses sacrées , mais encore pour » tous les hommes; qu'après tout, les plus grands saints de » Tantiquité ont fait des fautes; et qu'enfin il faut apprendre » à s'attacher à la parole de Dieu par elle-même , et non par » le mérite de ceux qui la prêchent; n'y ayant rien de plus » injuste que de blâmer la doctrine à cause des fautes où » tombent les docteurs. »
La maxime est bonne sans doute : mais il ne falloit donc pas tant appuyer sur les défauts personnels, ni se tant fonder sur Luther, qu'ils voyoient si foible, quoiqu'il fût d'ailleurs si audacieux; ni enfin nous tant vanter la Réformation , comme un ouvrage merveilleux de la main de Dieu , \\vv\^c^v\it\ç: y'^Xw-
cipal instrument de cette œuvre incomparable étoit un homme non-seulement si vulgaire , mais encore si emporté.
^5. Notable diminution de Tautorité de Luther.
Il est aisé de juger, par la conjoncture des choses, qne le contre-temps qui fait tant de peine à Melancton , et cette fâcheuse diminution qu'il voit arriver de la gloire de Luther dans le temps qu'on en avoit le plus de besoin , regardoient à la vérité ces troubles horribles, qui faisoient dire à Luther luimême que r Allemagne alloit périr; mais regardoient encore plus la dispute sacramentaire , par laquelle Melancton sentoit bien que l'autorité de son maître alloit s'ébranler. En effet, on ne croyoit pas Luther innocent des troubles de l'Allemagne (Sleid, lib. vu. 109.), puisqu'ils étoient commencés par des gens qui avoient suivi son évangile, et qui paroissoient animés par ses écrits ; outre que nous avons vu qu'il avoit au commencement autant flatté que réprimé la fureur des paysans soulevés. La dispute sacramentaire étoit encore regardée comme un fruit de sa doctrine. Les Catholiques lui reprochoient qu'en inspirant tant de mépris pour l'autorité de l'Église, et en ébranlant ce fondement, il avoit tout réduit en questions. Voilà ce que c'est, disoient-ils , d'avoir mis la décision entre les mains des particuliers, et de leur avoir donné l'Écriture comme si claire , qu'on n'avoit besoin pour l'entendre que de la lire, sans consulter l'Église ni l'antiquité. Toutes ces choses tourmentoient terriblement Melancton : lui qui étoit naturellement si prévoyant, il voyoit naître dans la Réforme une division , qui en la rendant odieuse alloit encore y allumer une guerre irréconciliable.
40. Dispute entre Erasme et Luiher sur le franc arbitre : Melancton déplore ]es emportements de Luther.
Il arriva dans le même temps d'autres choses qui le troubloient fort. La dispute s' étoit échauffée sur le franc arbitre entre Érasme et Luther. La considération d'Érasme étoit grande dans toute l'Europe, quoiqu'il eût de tous côtés beaucoup d'ennemis. Au commencement des troubles, Luther u'avoil rien omis pour le gagner, et lui avoit écrit avec des
aspects qui tenoient de la bassesse (Ep. Luth, ad Erasm. Uer, Erasm, epist, lib. vi. 3.). D'abord Érasme le favorisoit ms vouloir pourtant quitter TÉglise. Quand il vit le schisme lanifesteroent déclaré, il s'éloigna tout à fait, et écrivit contre i avec beaucoup de modération. Mais Luther, au lieu de imiter, publia, un peu après son mariage, une réponse si ivenimée, qu'elle fit dire à Melancton (Ep. Mel, Ub, iv. K 28.) : «Plût à Dieu que Luther gardât le silence! J'espérois que l'âge le rendroit plus doux, et je vois qu'il devient tous les jours plus violent, poussé par ses adversaires et par les disputes où il est obligé d'entrer » : comme si un omme qui se disoit le réformateur du monde , devoit si tôt ablier son personnage, et ne devoit pas, quoi qu'on lui fit, emeurer maître de lui-même. « Cela me tourmente étrangement, disoit Melancton (Lib. xvni. ep. 11. 28.) , et si Dieu n'y met la main , la fin de ces disputes sera malheureuse » . !rasme se voyant traiter si rudement par un homme qu'il voit si fort ménagé , disoit plaisamment : « Je croyois que le mariage l'auroit adouci » ; et il déploroit son sort de se voir lalgré sa douceur, « et dans sa vieillesse, condamné à combattre contre une bête farouche , contre un sanglier furieux ».
17. Blasphèmes et audace de Luther dans son traité du Serf Arbitre.
Les outrageux discours de Luther n'étoient pas ce qu'il y oit de plus excessif dans les livres qu'il écrivit contre 'asme. La doctrine en étoit horrible, puisqu'il concluoit )n-seulement que le libre arbitre étoit tout à fait éteint ms le genre humain depuis sa chute , qui étoit une erreur »mmune dans la nouvelle Réforme ; « mais encore qu'il est impossible qu'un autre que Dieu soit libre; que sa prescience et la Providence divine fait que toutes choses arrivent par une immuable , éternelle et inévitable volonté de Dieu, qui foudroie et met en pièces tout le libre arbitre; que le nom de franc arbitre est un nom qui n'appartient qu'à Dieu, et qui ne peut convenir ni à l'homme, ni à aucune créature» {De serv, arb. T, ii. 426. 429. 431. 55,).
Par là il étoit forcé de rendre Dieu auteur de tous les crimes : et il ne s'en cachoit pas, disant en termes formels (Ibid. /". 444. ) : « Que le franc arbitre est un titre vain; que Dieu » fait en nous le mal comme le bien ; que la grande perfec- » tion de la foi, c'est de croire que Dieu est juste, quoiqu'il » nous rende nécessairement damnables par sa volonté, en )> sorte qu'il semble se plaire aux supplices des malheureux». Et encore (Ibid. f. 465.) : « Dieu vous plaît quand il couronne )) des indignes ; il ne doit pas vous déplaire quand il damne » des innocents » . Pour conclusion il ajoute , « qu'il disoit ces » choses, non en examinant, mais en déterminant : qu'il n'en- » tendoitles soumettre au jugement de personne, mais con- )) seilloit à tout le monde de s'y assujettir».
Il ne faut pas s'étonner que de tels excès troublassent l'esprit modeste de Melancton ( Loc, com, i. edit, Comm, in Ep. ad Rom.). Ce n'est pas qu'il n'eût donné au commencement dans ces prodiges de doctrine , ayant dit lui-même avec Luther «que la prescience de Dieu rendoit le libre arbitre absolument » impossible» ; et que «Dieu n'étoit pas moins cause de la tra- » liison de Judas, que de la conversion de saint Paul ». Mais outre qu'il étoit plutôt entraîné dans ces sentiments par l'autorité de Luther, qu'il n'y entroit de lui-même, il n'y avoit rie» de plus éloigné de son esprit que de les établir d'une manière insolente ; et il ne se savoit plus où il en étoit quand il voyoil les emportements de son maître.
iS. IVouvenuz emportements contre le Roi d'Angleterre: Luther vante sa douceur.
Il les vit redoubler dans le même temps contre le roi d'Angleterre. Luther qui avoit conçu quelque bonne opinion de ce prince, sur ce que sa maîtresse, Anne de Boulen, étoit assez favorable au luthéranisme , s'étoit radouci jusqu'à lui faire des excuses de ses premiers emportements. (Epist. ad Reg, Ang. T, ii. 92). La réponse du roi ne fut pas telle qu'il espéroit. Henri YIII lui reprocha la légèreté de son esprit, les erreurs de sa doctrine et la honte de son mariage scandaleux. Alors Luther qui ne s'abaissoit qu'afin qu'on se jetât h ses pieds, et ne manquoil pas de fondre sur ccn^
qui ne le faisoient pas assez vite, répondit au roi « qu'il se wrepenloit de Favoir traité si doucement; qu'il Tavoit fait » à la prière de ses amis , dans Tespérance que cette dou- « ceur seroit utile à ce prince ; qu'un même dessein l'avoit » porté autrefois à écrire civilement au légat Cajetan , à » George, duc de Saie, et à Erasme ; mais qu'il s'en étoitmal » trouvé ; ainsi qu'il ne tomberoit plus dans la même faute. » {Ad maled. Reg. Angliœ Resp, T, ii. 493. Sleid, lib, vi. p. 80).
Au milieu de tous ces excès, il vantoit encore sa douceur extrême. A la vérité, « s' assurant sur l'inébranlable » secours de sa doctrine, il ne cédoit en orgueil ni à empe- » reur, ni à roi, ni à prince, ai à Satan, ni à l'univers entier ; » mais si le roi vouloit se dépouiller de sa majesté pour traiter » plus librement avec lui, il trouveroit qu'il se montroit humble » et doux aux moindres personnes; un vrai mouton en sim- » plicité , qui ne pouvoit croire de mal de qui que ce fût. » (Skid, lib. VI. p. 494. 495. )
iO. Zuin^le et OEcolampade prennent ]a défense dç Carlostad : qui étoit Zuini;le : sa docti:ine sur le salut des Païens.
Que pouvoit penser Melancton, le plus paisible de tous les hommes par son naturel, voyant la plume outrageuse de Luther lui susciter au deliors tant d'ennemis, pendant que la dispute sacrementaire lui en donnoit au dedans de si redoutables?
En effet, dans ce même temps , les meilleures plumes du parti s'élevèrent contre lui. Carlostad avoit trouvé des défenseurs qui ne permettoient plus de le mépriser. Poussé par Luther et chassé de Saxe, il s'étoit retiré en Suisse, où Zuingle et OEcolampade prirent sa défense. Zuingle, pasteur de Zurich, avoit commencé à troubler l'Église à l'occasion des indulgences, aussi bien que Luther ; mais quelques années après. G'étoit un homme hardi et qui avoit plus de feu que de savoir. Il y avoit beaucoup de netteté dans son discours, «t aucun des prétendus Réformateurs n'a expliqué ses pensées d'une manière plus précise , plus uniforme et plus suivie: mais aussi aucun ne les a poussées plus loin ni avec
autant de hardiesse. Gomme on connoitra mieux le caractère de son esprit par ses sentiments que par mes paroles , je rapporterai un endroit du plus accompli de tous ses ouvrages: c'est la Confession de foi qu'il adressa un peu avant sa mort à François I". Là, expliquant Tarticle de la vie étemelle, il dit à ce prince : « qu'il doit espérer de voir l'assemblée » de tout ce qu'il y a eu d'hommes saints, courageux , fidèles » et vertueux, dès le commencement du monde. ( Christ. y> fidei clara expos, 1556. p. 27.) Là, vous verrez, pour- » suit-il, les deux Adam, le racheté et le rédempteur. Vous » y verrez un Abel, un Énoc, un Noé, un Abraham, un Isaac. » un Jacob, un Juda, un Moïse, un Josué, un Gédéon, un » Samuel, un Phinées, un Élie, un Elisée, un Isaïe avec la » Vierge mère de Dieu qu'il a annoncée, un David, un Ézé- » chias, un Josias, un Jean-Baptiste , un saint Pierre , un saint Paul. Vous y verrez Hercule, Thésée, Socrate, Aristide, » Antigonus, Numa, Camille, les Catons, les Scipions. Vous y i> verrez vos prédécesseurs et tous vos ancêtres qui sont » sortis de ce monde dans la foi. Enfm il n'y aura aucun » homme de bien, aucun esprit saint, aucune âme fidèle, » que vous ne voyiez là avec Dieu. Que peut-on penser de » plus beau, de plus agréable, de plus glorieux que ce spec- » tacle? » Qui jamais s'étoit avisé de mettre ainsi Jésus- Christ pêle-mêle avec les saints; et à la suite des patriarches, des prophètes, des apôtres et du Sauveur même, jusqu'à Numa, le père de l'idolâtrie romaine, jusqu'à Caton qui se tua lui-même comme un furieux; et non-seulement tant d'adorateurs des fausses divinités , mais encore jusqu'aux dieux et jusqu'aux héros, un Hercule, un Thésée qu'ils ont adoré? Je ne sais pourquoi il n'y a pas mis Apollon ou Bacchus et Jupiter même ; et s'il en a été détourné par les infamies que les poëtes leur attribuent, celles d'Hercule étoientelles moindres? Voilà de quoi le ciel est composé, selon ce chef du second parti de la Réformation : voilà ce qu'il a écrit dans une confession de foi, qu'il dédie au plus grand roi de la chrétienté ; et voilà ce que Bullinger, son successeur, nous en a donné {Prœf. BuUing. Ibid. ) comme le chefd œuvre et comme le dernier cha7it de ce cygne mélodieux. Et
011 ne s'étonnera pas que de tels gens aient pu passer pour des hommes extraordinairement envoyés de Dieu aiin de réformer son Église ?
20. Vaine réponse de ceux de Zurich pour la défense de Zuingle,
Luther ne l'épargna pas sur cet article, et déclara nettement «qu'il désespéroit de son salut; parce que, non content » de continuer à combattre le sacrement , il étoit devenu «païen en mettant des païens impies, et jusqu'à un Scipion » Épicurien, jusqu'à un Numa , l'organe du démon pour ins- » tituer l'idolâtrie chez les Romains, au rang des âmes bien- » heureuses. Car à quoi nous servent le Baptême , les autres » sacrements, l'Écriture et Jésus-Christ même , si les impies , » les idolâtres et les Épicuriens sont saints et bienheureux? » Et cela, qu'est-ce autre chose que d'enseigner que chacun »peut se sauver dans sa religion et dans sa croyance?» (Paw, Conf, Luth, Hosp. p. 2. 187. )
Il étoit assez malaisé de lui répondre. Aussi ne lui répondit-on à Zurich que par une mauvaise récrimination (ApoL Tigur. Hospin, p. 2. f. i98.) , et en l'accusant lui-même d'avoir mis parmi les fidèles Nabuchodonosor, Naaman syrien , Abimelec et beaucoup d'autres qui étant nés hors de l'alliance et de la race d'Abraham, n'ont pas laissé d'être sauvés, comme dit Luther, par une 'fortuite miséricorde de Dieu (Luth. Hom. in Gen. c. 4 et 20.). Mais sans défendre cette fortuite miséricorde de Dieu, qui à la vérité est un peu bizarre, c'est autre chose d'avoir dit avec Luther qu'il peut y avoir eu des hommes qui aient connu Dieu hors du nombre des Israélites , autre chose de mettre avec Zuingle au nombre des Hraes saintes ceux qui adoroient les fausses divinités ; et si les Zuingliens ont eu raison de condamner les excès et les violences de Luther, on en a encore davantage de condamner ce prodigieux égarement de Zuingle. Car enfin ce n' étoit pas ici de ces traits qui échappent aux hommes dans la chaleur du discours : il écrivoit une Confession de foi , et il vouloit faire une explication simple et précise du symbole des apôtres ; ouvrage d'une nature à demander, plus que tous les autres , une mûre considération , une doctrine exacte et un