JEANNE DE BLOIS, DITE LA BOITEUSE, VICOMTESSE DE LIMOGES
Avènement de Charles V : ligue contre le priuce de Galles. — Les campagnes ravagées. — Note sur la dépense des officiers de la monnaie. — Louis, vicomte de Rochechouart, abandonne le parti des Anglais. — Rochechouart assiégé par Jean Chandos et le comte de Pembroch. — Le duc de Berry dans le Limousin. — Cession de la vlcomté par Jeannela- Boiteuse à Charles V. — Les ducs de Berry et de Bourbon devant Limoges. — Les consuls et les bourgeois reçoivent les troupes royales. — Le commandement donné à Jean de Villemur, à Jean de Beaufort par les princes français. — Duguescliu sur les frontières du Limousin. — Le prince de Galles marche contre Limoges ; la ville est assiégée. — Craintes des habitants. — Exploits de Duguesclin. — Le prince de Galles donne l'assaut. — L'évèque fait prisonnier. — Noble résistance de Jean de Villemur et de ses compagnons. — Tableau des désastres de Limoges. — La liberté rendue à l'évéqne. — Le prince de Galles à Grandmont. — Note sur la princesse de Galles. — Départ du prince de Galles; "ses remords. — Tableau des ruines faites par les Anglais : dévouement de Grégoire XI. — Etat malheureux du pays. — Les consuls demaudent à Charles V de les secourir.
La France, si malheureuse à Gréci et à Poitiers, si humiliée et amoindrie par le traité de Bretigni, put espérer de refaire sa fortune, quand Charles V, l'ennemi irréconciliable des Anglais, décidé à ne pas jouer la fortune du peuple et la royauté dans une grande bataille, eut succédé au roi Jean, qui venait de mourir en Angleterre pour 9auil. i
vegarder son honneur. Les barons d'Aquitaine, secrètement excités par le nouveau roi, se montrèrent impatients de se soustraire à la suzeraineté du prince de Galles, qui tenait sa cour à Bordeaux , faisait battre monnaie à Limoges, où les officiers institués à la place de ceux de la vicomté tenaient un compte exact des produits et des dépenses de la fabrication *. Mais quand il voulut exiger des subsides dont la noblesse se croyait exemple, ceux du Limousin qui l'avaient suivi en Espagne, furent les premiers à se déclarer contre lui; les barons de Malemort, les vicomtes de Ventadour, les chevaliers de Lastours, le sire de Pierre-BufOère, et tous; ceux qui pouvaient réunir dans leurs manoirs quelques hommes de guerre, se liguèrent avec d'autres du pays de Gascogne.
La bourgeoisie des villes ne parut pas aussi décidée à secouer le joug de l'étranger : c'est qu'elle n'avait pas les mômes raisons que la noblesse, elle se laissait tromper par le prince qui feignait de respecter les privilèges des villes et n'augmentait pas les impôts. Sur son refus de se présenter à la cour des pairs devant laquelle Charles V l'avait mandé, il s'était mis en campagne contre les barons révoltés, faisant publier qu'il viendrait bientôt à Paris « le bassinet en tète, avec soixante mille hommes en sa compagnie, » Ses gens d'armes, divisés en petites bandes, couraient les campagnes, tuaient les laboureurs, poursui-
1. On lit dans un état de dépenses des officiers de la monnaie de Limoges de l'année 13G5 (Arch. de Pau, S. E, n° 6281 : « Pour compte du roy d'Angleterre, frais de tournées de Raymond Guibert, maître général des monnaies, achat d'une balance à Coysier fils, 65 s. — Versement à Aleiui de Stokes, trésorier du prince de Galles, 5,050 1. — A Pierre Oudoyer, prévost des ouvriers, pour envoyer quelques-uus de ceux-ci à Bordeaux, 10 1. — Au connétable de Bordeaux, par ordre du prince de Galles, 3,340 1. — - Détail des travaux faits par Michel i Bize, maître de la monnaie de Limoges, et observations relatives à la fabrication et à l'échange du billon noir contre le blanc. » (Le billon noir était de cuivre; le billon blanc, un mélange de cuivre et d'argent.)
vaient les pobles récalcitrants., semaient partout 4a destruction par le fer et par le feu : lâches vengeances qui déshonoraient leurs auteurs, sans être utiles à leur cause. Le désespoir était général, mais les populations comptaient sur Charles V : barons, prélats, bourgeois et manants s'adressaient à son patriotisme : « Cher sire, disaient-ils, vous avez cause, et sachez que sitôt que l'aurez entreprise, vous trouverez que se tourneront devers vous prélats, comtes, barons, chevaliers et écuyers, et bourgeois de bonnes villes. »
Louis, vicomte de Rochechouart, longtemps attaché à la cause de la famille de Montfort, servait encore dans les rangs des Anglais, espérant que le prince de Galles augmenterait sa fortune par la cession de quelques nouveaux fiefs au détriment de Jeanne-la-Boiteuse. La récompense se fit sans doute trop attendre; peu de temps après, entraîné par l'exemple des barons du pays, animé du même patriotisme, il allait se ranger sous la bannière de la France, lorsque le prince anglais, soupçonnant ses inten- , lions, le retint prisonnier et tint sa châtellenie sous le séquestre, jusqu'à ce que, vaincu par les prières des barons du Poitou, il consentît à lui rendre la liberté. Le vicomte revint sur ses terres, donna le commandement de son château au Breton Thibaud du Pont, « moult bonhomme d'armes, avec lequel il avait souvent combattu en Bretagne , et envoya tantôt défier le prince , et lui fit grand'guerre K » Le prince de Galles, irrité, chargea Jean Chandos de se mettre à sa poursuite; « et ceux-ci se mirent entre Anjou et Tourraine el tout contre val la rivière de Vienne, et entrèrent en la terre du vicomte, et gâtèrent et lardèrent malement, et n'y laissèrent rien, fors les for-