‹ Histoire des vicomtes et de la vicomté de LimogesChapitre 59 sur 130 · MERCURE · texte numérisé non relu

MERCURE

J'annonceray la hault à tous les dieux Tes grandz vertuz, desquelles le clair lustre S'espand par tout, princesse très-illustre, Obscurcissant le soleil radieux.

Elle se dirigea ensuite avec tout son cortège, à cheval, descendit à la porte de l'église de Saint-Martial pour faire sa prière. Puis on l'accompagna au château du Breuil. Le soir, dans la grande salle eut lieu un grand festin, où le roi et la reine furent servis par les gentilshommes. Après quoi « fut commense le bal par ledict seigneur suyvi par ladicte dame et plusieurs grands seigneurs, dames et damoizelles, dansans de bonne grâce, avec une exultation et joye incroyable. »

Le lendemain le roi vint à la cathédrale de Saint-Êtienne, où il fut reçu par le doyen, les chanoines et les vicaires, revêtus de leurs plus beaux ornements. Il entendit la messe avec une grande dévotion, ainsi qu'un sermon prêché par David, son prédicateur ordinaire. Le troisième jour, les consuls, avec les principaux bourgeois et marchands, se rendirent au Breuil pour offrir à Leurs Majestés des présents, consistant en vases d'or artistement ciselés par les ouvriers de la ville : c'étaient surtout « deux pièces rondes, massives, de la largeur d'un demy-pied et espoyseur d'un demy-doigt. Sur le plat-fond de celle dudict seigneur fut d'un costé élabouréement eslevé cinq trophée fourni de

toutes sortes, de bastons, arnoys et armeures de guerre, subtillement ouvré, taillé, au bas duquel estoyent en petit volume poseez les armoyries de la ville; en l'aultre costé estoyent les armes dudict seigneur, entoureez du colier de Tordre de France, artificiellement façonniez, et autour d'icelles escript en lectres capitales : antonius dei gra. rex

NAVARRJE, DMUS SUPREMUS BEARNIJ5, DUX VINDOCINUM ET BELLI- MONTIS, COMES ARMENIACI ET PETRAGORICBNSIS, VICECOMES LEMO- VICUM, 4556. »

Comme si les habitants de Limoges eussent eu le pressentiment de ce que devait être la vicomtesse, de son courage indomptable, des ardeurs de son prosélytisme, de sa haine implacable contre le catholicisme, de son dévouement sans limites à la cause de son fils, ils se la représentaient déjà comme l'héroïne des guerres de la réforme en lui offrant, gravé, ciselé par leurs plus habiles artistes, un objet d'art d'un grand prix, o en lequel, d'un costé estoyt figurée une Minerve en relief, le visaige de laquelle se rapportoyt naifvement à celuy de ladicte dame, plantée debout, tenant contenance de marcher en champ de bataille, ayant sur sa teste ung armet, sur son dos une cuyrace, en ses mains une lance et ung escu, sur lequel estoyt plantée la teste de Méduse gorgonienne, et soubz ses pieds un tas de livres, tout auprès une chouette, dédiée à ladicte déesse. De la terrace, où elle estoyt fichée, sourdoyent des rameaulx de laurier, s'espanchans tout autour; et au pied du tige d'iceulx estoyent les armoyiies de la présente ville : de l'aultre costé les armes dfee ladicte dame, releveez curieusement, et autour desdictes pièces, au dedans des filletz et mollures, escript en lectres versales : johanna, dei

GRA. REGINA NAVARRJE, DNA SUPREMA BEARNIjE, DUX VINDOCIN. ET BELLIMONTIS, C0MES ARMENIACI ET PETROGORICEN . , VICECO- MES LEMOVICUM.

Ces deux pièces furent mises dans deux coupes d'argent doré a tailleez et ciceleez d'une singulière mainsfacture, » représentant les dieux et les déesses de la mythologie, avec les devises des quatre saisons « environnées de plusieurs compartiments grotesques et feuillages diversiffleez. » Les consuls, chargés de faire hommage de ces magnifiques présents, trouvèrent le roi et la reine assis devant une table, couverte d'un tapis de velours vert. Martial Douhet, fléchissant les genoux, leur débita sa harangue, et leur présenta les deux coupes. Antoine de Bourbon répondit affectueusement, offrit aux consuls, à la ville tous ses bons services, et admira ensuite l'élégance et la richesse des présents qu'on lui offrait.

La cour de Navarre demeura à Limoges jusqu'au dernier jour des fêtes de Noël, donnant de fréquentes audiences, accompagnée des magistrats et de la foule, toutes les fois qu'elle visitait les églises. Elle partit le 28 décembre, suivie de tous les habitants, consuls et notables, jusqu'au Masjambost, à deux kilomètres, sur la route d'Angoulême. Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret avaient publiquement fait profession de catholicisme en communiant le jour de Noël à Saint-Michel-des-Lions. Encore quelques jours et ils renieront larfoi de leurs ancêtres.

Aux fêtes succéda la misère. Les années 1555 et 1556 n'avaient fourni que très peu de blé en Limousin et dans les provinces voisines. Le prix en fut si élevé, qu'on voyait tous les jours accourir à Limoges les étrangers qui se trouvaient ainsi à la merci de ceux qui en possédaient et qui refusaient de le vendre au marché ! . L'inquiétude était si grande qu'on ne s'enquéraîf plus du prix, mais de ceux qui le détenaient dans les greniers. Pour remédier à cel état de cho-

i. Le marché, appelé la Clautre, était situé dans la rue (les Taules.

ses, et cédant aux clameurs publiques, les consuls firent des visites domiciliaires, laissèrent à chacun la provision nécessaire et ordonnèrent, sous peine de mille livres d'amende, de ne vendre le surplus qu'à ceux qui en auraient besoin et qui seraient porteurs d'une autorisation l . Pour s'en procurer au loin, on exempta les marchands de tous droits de péage, et pour que les boulangers ne pussent pas envoyer de pain hors de la ville, on convint de livrer chaque jour à dix d'entre eux cent setiers de grain , dont le produit en pain noir serait apporté au consulat, pour être distribué aux artisans, « gens de mestier, laboureurs et aultres souffreteux. » Cette distribution eut lieu durant un mois. On ne saurait trop louer cette prévoyance des consuls, obligés de se tenir constamment à la disposition des malheureux, non-seulement Je la ville, mais des villages des environs. Au moyen du blé qui se trouvait chez les propriétaires ou cliez les marchands, on put pourvoir à tous les besoins, môme à ceux des gens de guerre plus difficiles à satisfaire que les autres, car au mois de juin et au commencement de juillet, neuf enseignes de gens de pied sous les ordres des capitaines de la Vaulvenne, Boysse, Thouron, Seyssac et Montpolliant, venant de Tourtoyrat, passèrent par saint-Yrieix, Brive et Uzerche, et logèrent dans les faubourgs du pont de Saint-fclienne, de Saint^Marlial, de la Cité et du Naveix, « ausquelles chascun jour estoyt distribué en la maison de consulat grand nombre de pain, chair de beufz et de mouton, poysson, vin et aultres vivres nécessaires V» ...

Henri II, continuant la lutte contre la maison d'Autriche, augmenta encore la détresse générale, en demandant aux

1. La taie établie par les consiils fut de 24 sous pour le setier de seigle; 34 sous pour le setier de frpmeut. (Reg. consul.)

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