A. LACROIX ET C, ÉDITEURS
13, PAUBOORO UOKTtlAItTRK
Les études ethnographiques commencent à prendre le pas sur toutes les autres dans le grand mouvement scientifique de notre époque,* et cela se conçoit, car, si V homme a toujours été avide de connaître l'homme, aucune période du passé n'a vu ses recherches récompensées par d'aussi intéressantes découvertes, et un prochain avenir^ qu'on peut déjà entrevoir, nous réserve une moisson plus abondante encore.
Avant peu, tous les vieux systèmes anthropologiques verront s'écrouler leurs classifications arbitraires^ pour faire place à une science plus large, plus tolérante des conceptions nouvelles, et surtout plus en harmonie avec l'antiquité de notre globe et des races humaines qui Thabitent.
L'histoire de l'homme, de son développement intellectuel et
matériel est tout entière à refaire. 11 faut la dégager d'une part de la fiction biblique, et de l'autre des observations peu scientifiques des voyageurs, dont la plupart^ dans des excursions trop rapides, n'ont vu que la surface de civilisations touours étudiées au profit d'un système préconçu.
Combien de théories présentées dans les sociétés les plus savantes, et acquérant quelque valeur, grâce à la notoriété de ceux qui les soutiennent, n'ont souvent d'autre origine que les récits pleins d'erreurs et presque toujours superficiels des navigateurs.
J'ai lu à Bénarès, dans une relation du voyage que le rajah Jung-Bahadopr fit en France et en Angleterre en 1851,- publiée par un de ses aides de' camp, le fait suivant :
« Il existe dans certaines contrées de la France une coutume étrange. Lorsqu'un enfant appartenant à une classe élevée sort du temple oii on Ta conduit à sa naissance, porté par ses parents « tous les enfants des castes les plus infimes se pré^ cipitent sur le cortège avec des cris sauvages^ et les parentsr sont obligés de les éloigner en leur lançant des poignées de petites pierres blanches qu'ils portent dans des sacs... )»
A un relais de chevaux de poste, l'aide de camp du rajah aura vu, dans quelque village de la Bourgogne, passer un baptême : parrain, marraine et assistants, jetaient, selon la coutume, des dragées aux enfants qui s'abattaient sur ces friandises comme une volée d'oiseaux sur des épis mûrs» et cela a suffi pour que VIndou imaginât sur ce fait une histoire indouê.
Toute la relation est de cette force.
Ne rions point : les trois quarts des observations européennes sur l'Inde, le centre Afrique et surtout l'Océanie ont la jnême valeur. .
Pour étudier une civilisatioû étrangère, il faut auparavant se défaire des préjugés de la sienne ; ce n'est qu'après de longues années d'habitation, quand on parle la langue et qu'on commence à aimer les populations où Ton vit, qu'on arrive à bien comprendre leurs coutumes, leurs vieilles traditions civiles et religieuses, et à les décrire d'une plume scientifique^ qui ne se laisse aller ni à renlhousiâsme irréfléchi, ni à l'invention ni au dénigrement de Tignorance.
Ce que certaines gens appellent magistralement te science I en anthropologie, se construit parfois avec de bien minces matériaui*
Un jour, ceci se passait dans un institut quelconque d'Eu"^ rope..» inutile de te nommer, j'attaque les procédés scientifi^ ques et non les hommes. Un mombre de la société exhibe une poignée d'hameçons en os de poisson et en nacre, ainsi que quelques haches en forts coquillages, qu'un marin de ses amis avait rapportés des iles Sous le Vent^ groupe d'Huaïhné et de Borabora en Océanie. S'appuyant sur ces instruments primitifs, Dotre homme occupa trois séances par la lecture d*un mé«moire dont la conclusion fut :
1^ Que la colonisation dô ces îles devait être des plus récentes, puisque les habitants n'ayant encore découvert ni le iSronze, ni le fer, ni auam autre métal, en étaient réduits è se servir de ces engins primitifs qui sont la négation de toute civilisation avancée ;
2® Que, d'après les rapports de similitude existants entreles instruments de pêche des Océaniens de ce groupe et ceux
des sauvages de l'Amérique du Sud, on devait conclure à des liens de parenté peu éloignés entre les deux peuples, classés tous deux du reste dans la race jaune ;
30 Que TAraérique du Sud devait être regardée comme le berceau de la race jaune polynésienne.
Le savant, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'avait certes pas vu cela dans la poignée d'os qu'on lui avait rapportée, mais il avait profité de l'occasion pour rééditer à son compte une des plus manifestes et des plus grossières erreurs de l'anthropologie oflQcielle.
Je puis affirmer que les engins de pêche des indigènes, trop primitifs de forme et de matière pour certains ethnographes, sont ceux qui donnent les plus beaux résultats, et que nos hameçons civilisés font triste figure en présence de l'hameçon
kanaque. '
Dans ces mers profondes et claires, l'appareil de pêche nacré est celui qui éveille le moins l'attention du poisson, dont les yeux sont habitués à cette nuance par les écailles de ses congénères et le^ coquilles des mollusques ; loin d'être le signe d'une infériorité, il le serait plutôt d'un progrès.
L'homme invente suîvant les difficultés qu'il rencontre pour subvenir à ses besoins et les dangers qu'il lui faut repousser. De toutes les différentes branches de l'espèce humaine, le rameau polynésien est celui qui a, sans contredit, le moins senti la nécessité d'inventer. L'arlocarpe ou arbre à pain lui donne /sans culture un pain naturel qui, cuit sous la cendre, est des plus savoureux. Les marais regorgent d'ignames et de taro,
énormes racines pesant jusqu'à dix à douze icilos, et qui renferment un aliment aussi succulent que la pomme de terre. D'innombrables cocotiers lui fournissent à profusion leur eau parfumée et leurs fruits ; les forêts sont remplies de ces petits porcs océaniens, dout la chair délicate et ferme ferait les délices des meilleures tables d'Europe. La mer est tellement poissonneuse entre les récifs qui entourent les lies, qu'un seul coup de filet amène de la nourriture pour plusieurs jours et pour toute une famille.
Donc le Polynésien peut se servir d'instruments réputés primitifs, pour les bien rares travaux auxquels il se livre^ sans quMl reçoive de cela une place inférieure dans la famille humaine, ou qu'on en puisse induire une colonisation récente des îles qu'il habite.
Vivant sous le plus tempéré et le plus égal des climats du globe, n'éprouvant ni le besoin de se vêtir ni celui d'habiter d'autre maisonqu'une case de feuillage, se procurant sa nourriture sans efforts, n'ayant à lutter avec aucun animal venimeux ou féroce, il n'a rien inventé, je le répète, parce qu'il n'avait besoin de rien... Il y a environ une soixantaine d'années que les Européens se sont établis par là, eh bien, malgré ce laps de temps déjà considérable, je n'ai pas trouvé, à part ceux engagés sur les navires, deux indigènes faisant usage de couteau, et ce n'est pas faute cependant qu'on leur en ait donné. Ceux qui construisent les pirogues sont les seuls qui aient voulu quelque chose de notre civilisation, ils nous ont dris la hache et la scie, pour lesquelles ils ont marqué de suite
une profonde admiration. Mais je dois me hâter d'ajouter que les pirogues creusées à la hache dans les troncs d'arbre ont cinq fois moins de valeur et de durée que celles qui sont creu** sées par le feu. . '
A côté de cette enfance industrielle et artistique^ on ren* contre chez ces populations un extraordinaire développement intellectuel; vives, spirituelles, aimant la plaisanterie, promp* tes à la riposte, d'une imagination poétique, douées d'un sen-* timent musical exquis qui les porte à s'assembler et à chan* ter en chœur des airs pleins de mélodie qu'elles composent elles-mêmes, je les place fort au-dessus des populations les plus avancées des campagnes de France ou d'Angleterre, je ne parle pas de la brute germanique.
J'ai habité pendant plusieurs années cette partie de la Polynésie, qui comprend les groupes des Gambiers, des Poumoutou, des îles de la Société dontTaïti est la capitale, le groupe des îles Sous le Vent, Borabora, les deux Huaîhné, Raïatea, etc., et je dois déclarer que je n'y ai pas rencontré un seul individu ne sachant point lire, écrire et compter convenablement. Je puis affirmer aussi qu'il y a peu de peuples, même en Europe, sur lesquels les préjugés sociaux et la superstition religieuse aient si peu de prise. Si d'aventure, à ce sujet| vous consentez à descendre avec eux sur le terrain de la plaisanterie, vous êtes étonné du rare. bon sens qui se cache sous \e» lazzis dont ils criblent certaines de nos coutumes européeonea. Pendant deux ans, j'ai fait une fois par mois le voyage de Taïii à l'île de Moréa ; je partais le soir en pirogue avec cinq
rameurs indigènes, dont Tan tenait la barre et veillait au balancier, nous n'arrivions que le lendemain matin. Je m'asseyais d'ordinaire à côté du barremr et je le faisais causer. Chaque fois, ces conversations me plongeaient dans des rêveries sans fin... et j'arrivais âme demander si nos civilisations, toutes plaquées de lois, de coutumes, d'égolsme satisfait, d'appétits à satisfaire, de respects et de vertus hypocrites, étaient un progrès ou une décadence... Depuis, je me suis toujours défié des sociologues, qui régentent Fhumanité comme on professe la gymnastique, et qui donnent à l'homme Thabitude de la conscience du bien et du devoir comme on lui apprend à faire du trapèze ou du tremplin.
Ils ne vment pas que même d'après leurs propres théories, rien ne peut se développer sans germe, que le germe est un tout, que le germe du bien c'est le bien lui*même, que la sociologie n& saurait avoir la prétention de créer ce qui n'existe pas, et que si la conscience du bien et du devoir existe dans l'humanité à l'état de germe, il faut remonter à une cause première consciente d'elle et intelligente de tout, qui est la réunion de toutes les lois, de toutes les puissances de la nature...
Cette cause première dont tous les peuples ont eu la notion, je dirai bientôt comment les anciens Océaniens de ces groupes l'ont conçue.
Âio^ l'opinion de la science officielle est fausse de tout point pour quiconque a vécu dans ces contrées.
Non-seulement TOcéanie polynésienne n'est pas de coloni-
satioo récente, mais encore on peut assigner aux peuples qui Thabitent l'antiquité la plus reculée qu'on puisse donner à Thomme sur la terre, quelques millions ou quelques centaines de mille ans, je ne me charge, pas de le décider.
Ils n'ont découvert ni le bronze ni le fer, d'abord parce que leurs besoins ne les y ont point conduits, ensuite parce que ces métaux, qu^on rencontrera peut-être plus tard, à de certaines profondeurs, n'affleurent pas le sol dans ces îles.
Quant à l'hypothèse qui fait venir ces peuplades de l'Âme* rique du Sud, nous verrons qu'elle est scientifiquement et matériellement impossible .
Avant d'étudier les rares vestiges qu'a laissés dans le monde le peuple le plus anciennement civilisé, et qu'un bouleversement géologique a fait disparaître, laissant -seulement çà et là, surdespicsde montagnes ou des plateauxélevés, quelques'groupes d'hommes qui ont reconstitué la grande famille humaine, il est un fait que je désire bien préciser, et qui résume toute ma pensée : La carte ethnographique des différents peuples qui couvrent le globe, telle qu'on la dresse aujourd'hui, est entachée de telles erreurs, fruit d'observations mal faites et' de préjugés de races et de religions, si difficiles à déraciner, qu'il faut jeter bas le monument pour le reprendre par la base à l'aide de méthodes, moins étroites de principes, et plus sévères d'observations.
Il est temps de ne plus prendre les légendes du mosaîsme comme des documents scientifiques; Noë^ Sem, Gham et Japbet comme les ancêtres de peuples qui ont vécu des milliers
d'années avant eux, et de se débarrasser de cette influence de la révélation à laquelle toute une école de savants n'a pas encore su se soustraire. Puis il faudra aller étudier sur place les différents caractères sur lesquels on fonde, avec plus ou moins de raison, la classification des races humaines.
Cinq ans de séjour d'un esprit véritablement scientiGque dans les groupes polynésiens et mél^ésiens, dans la Nouvelle-Guinée, dans le centre Afrique, qu'on ne semble étudier qu*au point de vue des sources du Nil et du Niger, en Corée, dans les îles de la Sonde, à Madagascar, au Thibet et dans les plaines de TAmérique centrale, rendraient plus de services réels à la science que cinquante années passées à récolter et à classer des observations de voyageurs, dont la plupart valent
, celle de l'aide de camp de Jung-Sahadoor.
/ Toutes les sociétés anthropologiques, ethnographiques et au-
tres ne seront que des pépinières de théories systématiques et d'hypothèses superficielles^ tant qu'elles n'auront pas poussé à l'établissement d'écoles savantes formant des voyageurs liuguisles dans toutes les parties du monde, tant qu'elles n'auront pas fait rayonner sur le globe toute une armée de missionnaires de la pensée et de la science.
Le' progrès et la vérité dans la science sont à ce prix.