I.A GENÈSE OCÉANIENNE
Voici tout ce qui reste des anciennes traditions cosmiques des Polynésiens, tout ce que le vandalisme des missionnaires de tous les cultes nous a permis de retrouver en Océanie.
« Dans le principe, il n'y avait rien, et le Dieu suprême Jiioiho-Taaroa habitait dans le vide. Il créa d'abord les eaux dont il recouvrit les abîmes, et le dieu germe, Tino, se mit à flotter à la surface. »
M. de Bovis, officier de marine des plus érudits, dont nous avons déjà cité l'opinion, et qui, comme nous, s'est inquiété de recueillir les vieilles légendes mahories, traduit ce même passage de la manière suivante :
tt Dans le principe, il n'y avait rien, et le vide était Dieu ; il y eut ensuite une masse liquide recouvrant les abîmes, et le dieu type, source de la race humaine, flottait à la surface. •
Ces deux versions ne diffèrent pas sensiblement l'une de l'autre.
La nôtre, qui contient les noms du Dieu suprême et du Dieu
S99 UISTOIH^DES TlfiHGES.
créateur^ appartient aux traditions de l'île de Raîatea, et l'autre à celles de l'île de Râpa.
Nous poursuivons :
a Taaroa, le Dieu suprême, laissa tomber dans le sein des eaux Tœ^f primitif Rumia^ aussi brillant que le soleil, et cet œuf fut fécondé.
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« L'œuf resta l'espace de neuf mois dans l'élément liquide, et, s'étant brisé par la force des vagues, il en sortit le ciel et la terre.
« Taaroa ttnit alors son principe mâle à son principe femelle la déesse Ina, et il produisit Oro, le dieu créateur, quj, pendant de longs mois, flotta à la sorface des abîmes.
« II lit sortir des eaux de grandes quantités de terres et des rochers en abondance, et Raïatea, l'île sainte, sur laquelle il construisit un maraë^ et le premier il adora Taaroa.
« Et, ayant construit une pirogue dans l'île sainte, il se mit à parcourir la vaste mer, jetant dans les abîmes de la semence de poissons de toutes espèces.
« Il en jeta pour créer des poissons avec des écailles, d'autres avec des cuirasses, et d'autres pour s'enfenx^r dans des coquillages. Et cela dura des années, jusqu'à ce que la mer fût bien peuplée de poissons.
LES GëNËSëS De L'HUMANITÉ. 251
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<t Et, étant de ûouvedu revenu à Raîaleu, l'île sainte, il planta un cocotier sur le rivage pour y amarrer sa pirogue, et le cocotier produisit des fruits délicieux.
a Ayant construit une case, il s'y seposa, et se mit à fabriquer des ûlets avec des feuilles de cocotier et des hameçons avec des coquillages.
a £t Taaroa et Ina, ayant produit un second ûls Tané, ce derniA vint dans Haïatea, l'île sainte, chercher querelle à son frère, il saisit sa pirogue qui était amarrée sur le rivage et la brisa contre un rocher.
« Oro, furieux, s'élança à la poursuite de Tanj pendant deux jours, il courut à travers les vagues que son frère soulevait pour l'aveugler, et il l'atteignit près de l'Ile de Tupaî.
« Un violent combat s'étant engagé, Oro tua Tan^^ ensevelit son corps sous une montagne de l'île de Tupaï, et précipita son àme au fond de la mer, en lui ordonnant de régner dans ce sombre empire.
« II lui défendit de revenir jamaiis chercher son corps dans l'île de Tupaï, et comme il ne se ûait pas à lui, il prononça le tabou ^ sur la montagne sur laquelle la dépouille de son frère était ensevelie.
1. Sorte de défense qai protège l'objet cfai em est frappé de toute atteinte divine et humaine, encore aujourd'liui en Océante. Toot obiet, champs, moisson, arbre, un instrument quelconque, qui a reçu le tabou est respecté des indigènes.
c Pendant le jour^ Tané reste caché au fond des mers, mais dès que le soleil se retire de la terre pour aller éclairer la demeure des dieux — fenua noté Atua — littéralement la terre de Dieu — il revient errer dans l'île de Tupaï, à la recherche de son corps qu'il ne peut jamais retrouver.
a Oro menaça alors Taaroa et Ina de les détrôner s'ils s'avisaient de produire un autre créateur, et il retourna à Raïatea,
l'île sainte.
<x Et ayant construit une autre pirogue, il planta un maïoré — arbre à pain— pour Tamarrer sur le rivage, et l'arbre à pain produisit des fruits délicieux.
a Alors, il couvrit Raïatea, l'île sainte, d'arbres, de fleurs et de végétaux, et planta dans les marais l'igname et le taro, et il ordonna au vent de la mer de transporter sur les autres terres des semences d'arbres, de fleurs et de végétaux.
« Or, Tané s'étant uni à Marama — la mer — il produisit Haui, qui vint dans Raïatea, l'île sainte, chercher querelle à Oro pour venger son père.
« Oro entra dans une colère qui fît trembler l'univers. Haui fut tellement effrayé qu'il prit la fuite, espérant échapper à son terrible adversaire à la faveur de la nuit qui s'ap{TP0chait.
« Et Marama, pour protéger son fils, envoyait jusqu'aux deux ses vagues irritées.
« Oro, s'apercevant que Ra — le soleil — précipitait sa course pour lui dérober son ennemi dans l'obscurité, s'élança sur lui, et comme il é].ait près des îles Sandwich, il l'amarra solidement sur le Mowna-Roa pour qu'il continuât à éclairer sa poursuite.
c Ayant atteint Haui, il le ramena à Tupaï, et l'ayant cloué sur un récif, il ordonna à Toiseau Oovéa de lui manger éternellement les entrailles.
« Et étant revenu à Raïalea, l'île sainte, il vit la terre couverte de fleurs, d'arbres et de végétaux de toutes espèces; alors il emplit les forêts d'oiseaux et de porcs sauvages.
a Et jugeant que la terre pouvait produire et nourrir, il créa riiomme et la femme et leur donna la case qu'il avait construite et la pirogue et les filets de feuilles de cocotier et les hameçons de coquilles.
ce Et pour qu'ils pussent aussi construire des pirogues pour leurs enfants, il planta le tamanu.
« Il leur donna aussi en garde le maraë en leur recomman dant d'y offrir des sacrifices.
c Raîatea, nie sainte, fut bientôt couverte d'habitants, mais un jour qu'ils offraient les sacrifices, ils oublièrent de prononcer le nom de Taaroa, TÊtre suprême, et ce dernier, entrant en fureur, souleva la mer pour les détruire.
« Oro accourut, et voulant sauver de Fa destruction Horoa et sa famille, il lui conseilla de se réfugier sur le Toa-Marama — écueil de la mer — et qu'il le protégerait contre les flots.
« Horoa s*étant réfugié sur le Toa-Marama, avec sa famille, il échappa à la destruction, et revint habiter Raîatea^ Tîle sainte.
a Et de nouveaux enfants ayant rempli les vallées, Oro, qui craignait de voir détruire encore une fois son ouvrage, si les fils d'Horoa venaient à négliger les maraës, résolut d'y porter remède.
<( Il assigna aux hommes qu'il avait créés différentes fonctions pour l'harmonie de l'univers, et il leur défendit de s'y soustraire, ou de se livrer aux occupations qui ne leur avaient pas été dévolues.
« Aux orero-tahuas (prêtres), il confia le service des maraës, la garde des statues des dieux et l'accomplissement des sacrifices et la propriété entiène de tout ce qui existe.
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LES GENÈSES DE L'HUMANITÉ. * f^
« AUX ariis, il dcHuia la mission de défendre les maraës, de faire la guerre, de gouverner le peuple, de le protéger, et de prélever les présents destinés aux maraës et aux orerotabua$.
Aux raatiras fut imposée l'obligation de faire le commerce, cultiver la terre, porter les ordres des ariis, les faire exécuter et d'çnrichir les maraës par leur travail.
« Les manahunes durent servir les trois autres classes, construire les maraës, les cases sacrées, creuser les pirogues, plonger pour récolter la nacre, pêcher le poisson, fabriquer les filets.
« Et pour récompenser les manahunes des services qu'ils rendaient dans leurs humbles attributions, Oro décida que, dans cette caste seulement, seraient choisies les Tamahinés- Paretenias — filles vierges — chargées de conserver le feu sacré, ou ^honneur du soleil — Ra.
« Oro, ayant ainsi assuré la garde des maraës et la perpétuité des sacrifices, s'en fut dans l'île. de Tupaï, où, ayant dépouillé sa forme humaine, qu'il cacha dans un lieu écarté, il remonta au séjour de Taaroa, dont il prit la place.
« Et le vieux Jhoiho-Taaroa, tombant dans un profond som-
meil, se mit à lloller dans le vide — couservauL en lui tous les germes et tous les principes de toutes choses, il se reposait des mille et mille créations qu'il avait déjà fait émaner de sa substance. •• »
(Tiradition génésique polynésienne.)
C'est à Roura, mari de la che/fesse du district de Mahàena et conseiller à la haute cour taîlienne, dont j'étais le président, que je dois la communication de ces curieuses traditions génésiques.
Le père de Roura avait été grand prêtre du culte d'Oro avant l'arrivée des missionnaires européens, et malgré toutes les sollicitations, il était mort dans la croyance de ses aïeux. Son fils, quoique converti, conservait avec soin tous les souvenirs historiques et religieux de la vieille race mahorie, gémissant en secret sur l'abandon des maraës et du culte des ancêtres.
Grâce à lui, i^pus allons pouvojr tracer un tableau complet de la société polynésienne d'il y a plusieurs siècles, société qui offre, avec celle de Tlndoustan^ les rapprochements les plus frappants.