CHAPITRE XIXVI
DB LA PAMILLB VT DU MARUGB.
Nous venons de voir que la femme libre conférait, dans la génération, un degré supérieur à celui que l'homme pouvait transmettre ; ce droit était un dernier vestige de traditions anciennes complètement oubliées. Dans la famille, en effet, la femme était habituellement la servante de son mari, qui généralement usait assez rudement de son autorité.
Elle apprêtait la nourriture et ne s'attablait pas avec les hommes. Si elle mangeait en même temps qu'eux, ce qui était rare, elle prenait son repas à distance, mais à portée de la voix pour entendre les ordres qui lui étaient donnés.
C'était elle qui avait soin de tous les ustensiles de chasse et de pêche, de la pirogue et des pagaies de son mari, et elle l'accompagnait souvent dans ses excursions.
Il est juste de dire que le mari, à son tour, était chargé de l'approvisionnement de la maison, de la cuisson du dîner, de la préparation du four, et de tous les ouvrages de force de la communauté. Le mariage était une simple cérémonie civile qui avait lieu par la dation de la femme au mari par le père, et pour consacrer ce contrat, le mari faisait au père des présents en rapport avec sa situation personnelle. Ces présents se composaient, tantôt d'une pirogue de guerre garnie de toutes ses armes, tantôt d'un troupeau de porcs. (C'est le seul animal
que les Européens aient trouvé à leur arrivée en Polynésie : le bœuf, le mouton, les poules sont d'introduction récente.)
Dans la classe pauvre, le mari se contentait de donner aux parents un paquet de taro ou d'igname^ et de leur offrir un repas.
Dans tout mariage on procédait de la manière suivante :
LiO père se chargait de marier sa ûlle et la mère son fils.
Dès qu'une mère avait jeté les yeux sur une fille pour son fils, après avoir consulté Torero pour savoir si les augures étaient favorables, elle se décidait à aller faire la demande. Revêtant une pagne neuve, un coco vert dans la main^ elle se rendait à la demeure de la jeune fille. Chemin faisant, elle devait observer de ne pas rencontrer un cadavre, de n'être pas croisée par le vol d'un oovea, car tous les présages heureux auraient été à rinstant détruits, et elle eût été forcée de remettre sa visite à un autre jour. A son arrivée, elle présente sa requête aux parents, qui se mettent à se lamenter et à pousser des soupirs pendant deux ou trois minutes, puis la demande est accordée.
La matrone se retire alors comme elle était venue, évitant les fâcheuses rencontres.
Le lendemain elle revient avec son fils apporter les présents d'usage. L'orero est de nouveau consulté, il indique un jour heureux d'après les auspices, et l'époque du mariage est fixée ; on construit alors une case de feuillage que Ton garnit de fleurs pour la cérémonie.
Le premier jour se passe à chanter des hymnes de circons-. tance, à faire des offrandes aux this, et aux génies familiers des maisons.
Le second jour on envoie des offrandes à tous les maraës voisins, et les deux époux, assis sous un berceau de fleurs, reçoivent les félicitations de tous leurs parents et amis.
Le troisième jour on invite, par des prières et des chants,
les ancêtres qui sont partis pour Tapai, à Tenir assister au mariage et à le rendre fécond.
Le quatrième jour a lieu la cérémonie qui unit les deux époux définitivement, ils brisent un coco et s'en répandent mutuellement le lait sur la tête; puis ils mangent chacun un morceau de l'amande intérieure, le mari le recevant de sa femme et la femme de son mari. Le soir les deux jeunes époux partagent la même couche.
Le dnquième jour on donne un repas à tous les parents et à tous les amis qui ont assisté au mariage. Le mari emmène sa femme dans sa case et tout est terminé.
Le symbolisme de ces cérémonies n'a rien de bien difficile à saisir. Grâce aux missionnaires de tous les cultes, ces usages ne sont plus observés, mais il ne faudrait pas croire qu'en abandonnant la foi de leurs ancêtres, les Océaniens soient devenus des chrétiens. A part les naturels des Gambiers que l'on mène à la messe et à confesse à coups de trique, que Ton fouette sur les places publiques au moindre refus d'obéissance, on ne rencontrerait pas dans toute la Polynésie deux naturels pratiquant sérieusement la croyance nouvelle.
CUAPJT«E XXXVll.
DE l'adoption.
Nous avons vu que le père et la mère n'étaient délivrés de leurs dernières souillures à Theure de la mort que par les prières de leur fils aîné, et que ce n'était qu'après trois jours de purifications que les esprits venaient chercher leurs âmes pour les conduire à Tupaï.
De cette croyance, que l'on retrouve également dans la vieille religion brahmanique, naquit la nécessité de laisser après sa mort un fils qui put accomplir les cérémonies funéraires expiatoires.
Lorsque leur union était stérile, les deux époux, pour éviter le sort terrible des tupanous errants dans le vague, adoptaient un enfant de leurs proches ou môme complètement étranger à leur famille. L'adopté prenait le nom des adoptants et devenait si bien leur fils, tant au point de vue religieux qu'au point de vue civil^ que si, postérieurement à sou adoption, d'autres enfants venaient à naître, il n'en restait pas moins le fils aîné, et continuait à jouir de toutes les prérogatives attachées à ce titre.
Aujourd'hui, bien que les traditions attachées à cette coutume n'aient plus d'empire, les Polynésiens n'en ont pas moins conservé l'habitude de l'adoption à ce point que, dans presque toutes les familles indigènes, on trouve, à côté des enfants nés
de runioD da père et de la mère, les enfants d'adoption, et souvent ce sont ces derniers qai sont les plus aimés.
Un jour nous demandions à un habitant de l'Ile de Mourea, qui se trouvait dans cette situation, pourquoi il paraissait avoir une plus grande affection pour ses adoptés que pour ses enfants réels; il nous répondit :
^ c C'est que ceux-ci sont les enfants de mon choix, tandis que ceux-là sont les enfants du hasard. »
On peut juger par cette réponse de l'esprit de famille des Océaniens et apprécier les progrès que le christianisme leur a fait faire...