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LES ANIMAUX SACRÉS

Un jour que nous demandions à un brahme de la grande p3gode de Villenoor les motifs de la vénération profonde que tout Indou professe pour le singe Anouma,

Il nous répondit :

« Anouma fut, avec une armée de singes, l’utile allié de Rama dans la guerre de Ceylan, la foule voit en lui un envoyé de Vischnou, et l’honore pour cela. Mais les pundits, les brahmes savants, les prêtres, tout en admirant les beautés du Ramayana , la plus grande de nos épopées nationales, ne prennent point dans leur sens exact et littéral ses symboliques allégories.

« Partisans de la doctrine du divin Manou, qui place les germes de la vie dans l’eau, et fait procéder tous les êtres les uns des autres par des modifications et des transformations successives, nous voyons dans le singe la transformation immédiate qui a précédé la nôtre, et nous honorons en lui le plus rapproché de nos ancêtres dans l’ordre des modifications naturelles. »

Certains anthropologistes qui, pour avoir délayé les théories de Lamarck et Darwin, et s’être faits les serviteurs très-

humbles de la sélection naturelle, s’imaginent avoir créé une nouvelle école scientifique, s’étonneront peut-être de voir l’Inde en possession de ces opinions depuis Manou, c’est-àdire depuis quinze à vingt mille ans.

Nous les prions de relire avec nous les slocas suivants de cet antique législateur.

« Au moyen des particules subtiles de l’intelligence et de la conscience, unies aux principes des cinq éléments matériels, ont été formés tous les êtres périssables de cet univers, émanation de l’impérissable source.

« Chacun de ces éléments acquiert en se développant les qualités de celui qui le précède, de sorte que plus un être est éloigné dans la série, et plus il a de qualités. »

(Manou, livre I, slocas 19 et 20.)

« Ayant résolu dans sa pensée de faire émaner de sa substance toutes les créatures, il produisit d’abord les eaux, dans lesquelles il déposa un germe. »

(Manou, livre X, sloca 8.)

« . L’eau s’élève vers le soleil en vapeur, du soleil elle

redescend en pluie, de la pluie naissent les végétaux, et des végétaux les animaux. »

(Manou, livre III, sloca 76.)

Les croyances sur la métempsycose que l’Inde a transmises à l’Égypte et à la Grèce ne sont que le produit de ces théories scientifiques transportées dans le domaine religieux.

L’homme parti de la goutte d’eau et parcourant tous les degrés intermédiaires pour remonter progressivement jusqu à

l’Être le plus parfait, peut redescendre dans les séries déjà parcourues à titre de châtiment, et voir ainsi interrompre pour un temps sa marche ascensionnelle. Plus le crime à expier est grand, et plus basse est la série dans laquelle on retourne. Telle est la théorie religieuse.

C’est ainsi que les croyances et les mystères mythologiques doivent s’expliquer. Presque toujours une idée scientifique se cache sous le langage allégorique et le symbolisme des anciens.

Disons en passant que dans l’Inde, les nombreux partisans des créations naturelles, par transformations progressives, ne cherchent pas, comme leurs confrères d’Europe, une espèce intermédiaire entre le singe et l’homme. Pour eux la transformation immédiatement supérieure à celle du. singe est celle de l’homme.

Aussi haut que l’on puisse remonter dans les traditions nuageuses des Indous, depuis les vestiges diluviens jusqu’à nos jours, on remarque chez ces peuples un extraordinaire respect de la vie à tous les degrés de l’échelle des êtres. La fourmi et le ciron sont aussi protégés contre la destruction que le bœuf ou l’éléphant, et dans l’Inde entière on rencontre des hôpitaux spécialement destinés à soigner des animaux malades.

Les écrivains catholiques ont beau ridiculiser ces coutumes, il y a là une pensée éminemment élevée et philosophique, et l’on ne peut s’empêcher de se demander si ce respect peutêtre exagéré de toutes les forces de la nature, de toutes les manifestations de la vie, ne vaut pas mieux, en somme, que l’indifférence avec laquelle, sous d’autres latitudes, l’homme massacre tout ce qui l’entoure.

Nous ne faisons pas de sensiblerie ridicule, nous sommes des carnivores... Soit. Subissons la nécessité, si tant il est que la nécessité soit démontrée, mais n’allons pas plus loin... Tuons pour vivre ou nous défendre. .. Mais ne tuons pas pour nous amuser.

Lorsque les Indous apprennent, soit par les récits que leur font les voyageurs, soit par des extraits de journaux d’Europe qu’ils lisent dans leurs propres feuilles, que l’élite de notre société n’a pas de passe-temps plus délicat que de se réunir pour tuer de pauvres pigeons mis en cage à cet effet, et lâchés devant le fusil, et que des prix sont ensuite distribués à ceux qui en ont le plus massacré, ils sont saisis d’une horreur profonde pour ces gentlemen gantés qui n’ont rien de mieux à faire dans la vie que de tuer bêlement, inutilement, d’inoffensifs volatiles...

Il est temps qu’on n’aille plus répétant, dans un intérêt de secte, que les Indous ont adoré des animaux. Les Indous, pas plus que les Égyptiens et les Grecs, n’ont été les esclaves de ces ridicules superstitions, ils n’ont fait que respecter la vie dans ses nombreuses manifestations, et les Indous plus que tous les autres, car les traditions qu’ils avaient transmises aux autres [peuples ont été en s’affaiblissant à mesure qu’elles s’éloignaient de leur foyer générateur.

Si quelques animaux ont été particulièrement vénérés dans l’Inde, ce n’est pas à titre de divinités, mais en raison des services qu’ils rendaient.

Nous avons vu que les Bassouvas ou taureaux passaient dans la légende pour avoir nourri les hommes qui avaient échappé au dernier déluge. En mémoire de ce fait, et des services qu’ils rendent à l’agriculture, taureaux et génisses sont sacrés dans l’Inde, ils meurent de vieillesse, sans qu’on cherche jamais, par des moyens détournés, à abréger leur existence.

Dès qu’un taureau ne peut plus travailler et qu’une vache ne donne plus de lait, on leur ouvre la porte de l’étable, et on les met en liberté en leur imprimant de certains signes sur les hanches.

A partir de ce moment, l’animal vit sur la communauté, il se promène à droite et à gauche dans les champs, broutant

d’ici et de là, sans que personne lui dise jamais rien, il est sacré. C’est tout au plus si un Indou, voyant deux ou trois de ces animaux paître son riz en vert, se décidera à les repousser tout doucement hors de son champ, et, s’il le fait, il conduira ses hôtes dans une parcelle de terre non cultivée et où ils auront de l’herbe fraîche jusqu’au ventre. Il en est de même pour l’oiseau garouda (aigle du Malabar), et une foule d’autres oiseaux de proie, qui sont les véritables voyers de l’Inde et débarrassent la terre de tous les cadavres d’animaux de toutes espèces qui sans eux couvriraient le pays d’exhalaisons pestilentielles.

Les brahmes, pour protéger ces oiseaux contre l’ignorance de la plèbe, les ont voués, les uns à Vischnou, les autres à Siva, etc... et la mesure est tellement utile, que les ordonnances de police sur les territoires anglais et français dans l’Inde frappent d’une amende de cinq à vingt-cinq francs tout fait de destruction d’un de ces oiseaux.

Comme on le voit, les bœufs, les milans, les vautours, et autres animaux sculptés sur les pagodes étaient respectés dans un but d’utilité, et nullement parce qu’on voyait en eux des dieux. Nous ne les protégeons plus par l’idée religieuse, mais nous les protégeons; aussi la seule différence qu’il y ait entre les deux modes, c’est que nous avons remplacé l’arrêté sacerdotal par l’arrêté de police, et le prêtre par le gendarme.

D’autres animaux étaient encore particulièrement aimés, en raison de certaines qualités ou vertus qu’ils semblaient personnifier en eux.

Ainsi l’éléphant était le symbole de l’affection et de la reconnaissance.

Le chien celui de la fidélité.

La colombe celui des chastes amours.

Le lion du courage.

Le chameau de la patience.

L’âne de la sobriété, etc...

Comme nous vivons avec tous ces restes-là...

Jusqu’à notre époque le culte des animaux adorés comme des dieux par l’antiquité était chose indiscutable, la science en avait démontré l’existence par la philologie, l’architecture et les traditions mythologiques ; cette bonne science avait été plus loin, elle avait décerné les honneurs du panthéon même aux produits potagers... Il est curieux de remarquer avec quelle facilité les siècles qui se succèdent décernent des brevets d’ignorance et de stupidité aux siècles qui les ont précédés, et combien les esprits sages et indépendants qui étudient sans systèmes préconçus ont peu d’influence contre les préjugés scientifiques — les plus terribles de tous les préjugés parce qu’ils sont raisonnés.

Le culte des animaux est une invention de la science catholique.

Que dans les castes infimes, que chez les pariahs, que dans le menu peuple d’Égypte on ait pu rencontrer quelques pauvres abrutis n’ayant pas une idée très-nette des motifs qui les forçaient à respecter certains animaux, nous l’admettrons sans peine, mais de là à s’imaginer qu’ils avaient en face d’eux des esprits supérieurs, nous pensons qu’il y a loin, et que semblables croyances n’ont jamais existé.

Au surplus, il ne faut pas plus juger du niveau intellectuel et moral des sociétés anciennes par quelques fanatiques imbéciles, esclaves des brahmes et des hiérophantes, qu’il faudrait juger de nos sociétés modernes par les pauvres diables qui croient encore aux sorciers, aux diseurs de bonne aventure, aux jettatores et aux miracles de Lourdes.

Que de systèmes échafaudés sur un lambeau d’inscription ou un bas-relief mutilé ! chaque savant se croit obligé d’émettre une opinion différente de celles de ses collègues; on écrit des volumes sur quatre lignes de cunéiformes, des brochures

sur les Accades et les Summériens, et la science officielle se forme de préjugés et de luttes personnelles...

Nous trouvons, dans un des livres les plus érudits de ce temps, les Divinités égyptiennes, de Beauregard, la plus sensée de toutes les satires contre ces archéologues qui refont toute une civilisation à leur manière à l’aide d’emblèmes, de devises mystiques et de lambeaux d’inscriptions.

L’auteur suppose que cinq à six mille ans de poussière et d’oubli aient passé sur nos civilisations actuelles. Seuls quelques monuments sont restés debout au milieu de déserts inhabités. Un archéologue du temps découvre le bas-relief du tympan de la partie principale de Notre-Dame de Paris. Ce bas-relief est une allégorie de la résurrection et du jugement dernier. Suivant M. Beauregard, notre homme enverra forcément le rapport suivant à une académie quelconque de son pays :

« Le peuple de ces contrées de l’extrême Occident, qui, a en juger par les restes de ses monuments historiques, paraît avoir fait une certaine figure dans le monde, les Français enfin, ont cru qu’après leur mort ils ressusciteraient dans leur propre corps et que pour juger du mérite de chacun d’eux et les récompenser en conséquence, leur dieu ou un de ses agents les passe un à un sur une balance; que, suivant les résultats qu’accuse cet instrument, ceux qu’il a indiqués comme bons ont pour récompense la liberté de s’aller promener à leur aise avec les génies du bien, que les Français croyaient être perpétuellement jeunes, de bonne tenue, d’agréable figure, et portant des ailes au dos. — Les mauvais au contraire sont d’après les mêmes croyances attachés pour être emmenés je ne sais où, aux anneaux nombreux d’une chaîne sans lin que traînent après eux les génies du mal, représentés avec des ailes de chauves-souris, au dos une queue de bouc, des corne

au front, une figure aux yeux écarquillés, au rire sauvage et des griffes aux pieds et aux mains.

« Chez les Français, cette croyance est absolue; pour eux la vie future est tout entière dans les idées exprimées à ce basrelief; c’est à n’en pas douter, car cette même pensée se trouve assez exactement répétée, sans variante bien sensible, dans leurs temples principaux, soit en sculpture, soit en peinture.

« Les Français adoraient, sous les traits d’une femme généralement belle, une divinité dont les fonctions ne nous ont pas paru bien définies dans leur mythologie, à en juger par les appellations multiples et fréquemment contradictoires qu’ils lui donnent, et dans ce dernier cas sans avoir égard à la parfaite identité des figures.

« C’est ainsi que nous trouvons des statues de la madone, les mêmes exactement, trait pour trait, désignées par les dénominations si opposées de Notre-Dame des Neiges, Notre- Dame des Flammes, Notre-Dame des Flots, Notre-Dame des Grèves , Notre-Dame des Bons Secours , Notre-Dame des Tempêtes...

« Sous cette dernière dénomination, aurait-elle donc été la patronne de cette classe d’affreux industriels qui sur les bords de la mer spéculent sur les épaves des navires naufragés?

« Il semble en tout cas que les Français ont regardé la madone comme un intermédiaire à tout usage entre eux et un être supérieur que, dans leur manie des appellations heurtées, ils nomment dieu bon , dieu terrible, dieu de paix , dieu des armées...

« Quant à l’apothéose de la madone qu’ils appellent aussi Notre-Dame, Marie, tour de David, tour d’ivoire, maison d’or , rose mystique, étoile du matin , porte du ciel, miroir de justice, etc... nous n’en avons pas bien saisi les causes.

« Les Français la représentaient parfois dans un rôle de

mère ; elle tient alors, sur ses genoux ou dans ses bras, un enfant bien venant — son fils sans doute — qui porte un globe dans la main et qui a la tête ceinte de rayons.

« A voir la tête de cet enfant ainsi ceinte de rayons, on juge aisément qu’il est le dieu de la jeunesse, et qu’il a pour symbole le soleil levant.

« Dans son ensemble, ce groupe gracieux pourrait être considéré comme un emblème fort attraijant de la génération , mais on trouve cette même image sans exception dans les niches de spacieuses maisons indiquées par quelques inscriptions, comme ayant renfermé spécialement, les unes une classe de femmes qui faisaient le vœu aujourd’hui homicide de n être jamais mères; les autres une classe d’hommes qui jouaient aux eunuques, ce qui chez nous est un crime de lèse-nation.

« Nous ne pouvons donc pas expliquer d’une manière précise le symbolisme de cette idole des anciens Français dans le cas spécial de ce groupe.

« D’autres fois la madone est vue vaguant dans l’espace, soutenue par des génies qui ne sont le plus souvent que des faces bouffies emmanchées de petites ailes ; elle doit être alors considérée comme une divinité de l’air.

« Elle est encore représentée debout, posée sur un croissant de la lune, porté par des nuages. La madone étend vers la terre ses mains ouvertes, les extrémités de ses doigts sont radiées. En ce cas elle est bien certainement l’emblème de la lune, distribuant sa lumière aux hommes, et nous avons trouvé, en effet, parmi ses nombreuses qualifications, celle-ci : Pul chra quam luna, belle comme la lune.

« Le culte de cette idole paraît avoir été très-répandu. »

Tout ce passage de M. Beauregard est un chef-d’œuvre de bon sens, qui va droit à l’adresse de toutes ces exhumations de sociétés antiques, faites à l’aide de nos préjugés et de nos

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superstitions dans un esprit de caste scientifique ou de secte religieuse, qui éternisent les points de vue faux et les erreurs d’appréciation.

C’est ainsi que longtemps l'Égypte a été étudiée, ainsi que, malheureusement, on étudie encore l’Inde.

11 n’v a rien sous ce symbolisme, disent les uns ; naturalisme grossier, exclament les autres.

Chaque secte se ligue à l’envi pour faire prédominer son système.

Et certains anthropologistes modernes ne pardonnent pas plus à l’indianiste de retrouver dans Manou les lois et les principes dont ils s’attribuent la découverte...

Que les chrétiens romains, anglicans ou presbytériens ne lui pardonnent de retrouver dans le brahmanisme leurs mystères, leurs incarnations et leur morale. Intolérance scientifique ou religieuse est tout un. Mais les uns n’effaceront pas ces paroles de Manou sur la sélection naturelle, paroles que nous ne saurions trop répéter.

« ... L’eau s’élève vers le soleil en vapeurs, du soleil elle descend en pluie, de la pluie naissent les végétaux, et des végétaux les créatures.

« Chacun de ces êtres acquiert, en se développant, la qualité de celui qui le précède , de sorte que plus un être est éloigné dans la série, et plus il a de qualités. »

Et les autres ne feront pas que le plus antique législateur de l’Indoustan et du monde ancien n’ait conçu sur Swayambouhva, la Grande Cause première, les plus sublimes spéculations, et qu’il n’ait, dans les cinq lignes suivantes, résumé si bien toute la morale humaine, que les siècles et les civilisations se sont succédé sans y avoir ajouté rien :

« La résignation,— l’action de rendre le bien pour le mal,— la tempérance, — la probité, — la pureté, — la répression des sens, — la connaissance des sastras, — celle de l’Ame suprême, — la véracité, — l’abstinence de la colère. — Telles sont les dix vertus en quoi consiste le devoir. »

Ils ne feront pas, que ces deux grandes écoles : celle de la nature, c’est-à-dire de la science, qui n’admet que des causes naturelles et des modifications successives, et celle de la foi spiritualiste qui pose comme axiomes : un Dieu acteur immédiat et l’homme l’immortel comme âme et matière , ne soient en présence depuis quinze à vingt mille ans dans l’Inde, et qu’elles n’aient agité, dans tous les sens, armées de toutes les hypothèses naturelles ou psychologiques, le mystérieux problème de la vie et de la mort, que toutes deux ont résolu, dans un sens différent, par ce même mot :

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