‹ Histoire des viergesChapitre 16 sur 75 · PIS ATCHAS, ESPRITS MAUVAIS, MAGIE, SORCELLERIE, MAUVAIS ŒIL · texte numérisé non relu

PIS ATCHAS, ESPRITS MAUVAIS, MAGIE, SORCELLERIE, MAUVAIS ŒIL

Les dévas étaient des esprits supérieurs, mandataires directs de la divinité, dont le principal emploi était de conduire des âmes et de les défendre auprès de Yama, juge des enfers. Les pitris ou esprits familiers, sans cesse en communication avec les hommes, leur inspiraient l’amour du bien. Les pouléars protégeaient les villages, les champs, les bornes des héritages, préservaient leurs sectateurs des mauvaises rencontres la nuit sur les routes et dans les bois. Ces trois ordres de divinités protectrices se réunissaient, en outre, dans le but commun de défendre les hommes contre la malice des boulams, des pisatchas, des nagas, des rakchasas et autres esprits infernaux dont l’air et la terre étaient infestés.

Ces bons et ces mauvais génies, constamment aux prises les uns avec les autres, symbolisent la lutte du bien et du mal. Chaque village, chaque maison avaient les leurs, et tout événement heureux ou malheureux était invariablement attribué aux esprits bons ou mauvais.

Malheur à celui qui partait en voyage sans avoir, par de pieux sacrifices, obtenu qu’un des pitris familiers de sa caste 'accompagnât; son corps était exposé à devenir le lieu de

rendez- vous de tous les esprits errants, de tous les diablotins qu’il viendrait à rencontrer. Et une fois un corps possédé par eux, ce n’était que par les exorcismes les plus coûteux, les mentrams les plus énergiques, et des présents considérables faits aux temples, qu’on parvenait à les faire changer d’hôtellerie.

Les sannyassis (pénitents, anachorètes), en le rencontrant sans ange gardien , pouvaient, par des invocations, se débarrasser sur lui comme sur un bouc émissaire de toutes leurs souillures.

Il pouvait être également victime à chaque pas des conjurations des sorciers.

« La magie, dit Dubois, semble avoir établi son lieu de prédilection dans la presqu’île de l’Indoustan. »

Ce pays, en effet, n’a rien à envier sous ce rapport à l’antique Thessalie, ni à cette Colchide rendue si fameuse par les enchantements de Circé et de Médée.

Rien n’est attribué dans l’Inde à des causes naturelles, et il n’est pas de sortilège ou de maléfices dont les Indous ne croient les enchanteurs capables.

Contradictions, contre-temps, événements malheureux, maladies, morts prématurées, stérilité des femmes, fausses couches, épizooties, tous les fléaux enfin auxquels l’humanité se trouve en butte, sont toujours imputés aux pratiques occultes ou diaboliques de quelque méchant enchanteur soudoyé par un ennemi.

Si un Indien, au moment où il est affligé d’un revers, est en mésintelligence avec quelque personne, c’est sur elle que portent à l’instant ses soupçons, c’est elle qu’il accuse d’avoir eu recours à des procédés magiques pour lui nuire. Mais celle-ci ne supporte jamais une pareille imputation. Les esprits s’aigrissent, la discorde gagne les parenls et les amis, et les suites de ce démêlé deviennent parfois très-sérieuses.

Plusieurs milliers d'années de despotisme sacerdotal, de superstitions et d’ignorance habilement entretenues dans le peuple ont porté la crédulité à sa dernière période. Aussi rencontre-t-on à chaque pas des troupes de devins et de sorciers débitant à tout venant leurs oracles, et qui, moyennant salaire, déroulent aux yeux du riche comme du pauvre les secrets de leur destinée. Ce genre-là n’est point trèsredouté.

Mais il en est d’autres dont l’art diabolique ne conçoit point de bornes, et qui sont initiés à tous les mystères de la magie.

Inspirer l’amour ou la haine, envoyer le diable dans le corps de quelqu’un ou l’en chasser, faire mourir subitement un ennemi, lui procurer une infirmité incurable, faire naître des maladies contagieuses parmi le bétail ou l’en garantir, découvrir les choses les plus secrètes, les objets volés ou perdus, etc..., tout cela n’est qu’un jeu pour eux.

La vue seule d’un homme qui passe pour être doué d’une si vaste puissance inspire la plus profonde terreur aux Indous.

Ces docteurs en magie sont souvent consultés par des personnes qui ont des ennemis dont elles désirent se venger en employant la voie des maléfices : d’un autre côté, tel qui attribue à une cause de cette nature la maladie dont il est affecté, va invoquer le secours de leur art pour qu’ils l’en délivrent par un contre-charme, et fassent retomber son mal sur ceux qui le lui ont si méchamment causé.

Les Indous ont plusieurs livres qui traitent ex professo de toutes ces conjurations magiques. Le principal et le plus ancien est le quatrième véda, YAtharva-véda , dans lequel on prête aux cérémonies et aux prières le pouvoir de faire descendre les dieux dans les temples, sur l’autel, dans la nourriture consacrée. Cette faiblesse crédule se rencontre dans toutes les religions.

Quelques brahmes s’occupent encore de magie de nos jours,

ils voilent cependant tout ce qui pourrait les faire soupçonner d’être initiés aux ténébreuses opérations des sorciers qui partout sont craints et détestés.

Il est réel cependant que les conjurations occultes occupent une des premières places dans le tableau des sciences dont les brahmes se disent les héritiers exclusifs. Leurs ancêtres, on n’en saurait douter, les cultivèrent de temps immémorial, et il n’est pas probable que leurs successeurs aient renoncé à cette source si abondante de bénéfices.

Plusieurs brahmes, dans chaque village, malgré les précautions dont ils s’entourent , et qui ne sont sans doute prises que pour se faire payer plus cher, sont connus pour avoir fait une étude particulière des sciences mystérieuses.

Au reste, les sacrifices et les prières de tous les prêtres, dans tous les temps et dans tous les lieux, avec les effets merveilleux qu’ils sont censés produire, le pouvoir qu’on leur attribue de remettre les fautes, de guérir les malades et d’avoir Dieu à leur dévotion pour lui faire accomplir toutes sortes de miracles... ne sont que des espèces de conjurations magiques qui ne valent guère mieux que celles de Circé, de Médée et des sorciers indous, et ne témoignent guère d’un état social avancé.

Il existe un livre indou sur la matière, lequel est peu connu des indianistes, YAgrouchada-Parikchai , et dont l’extrait suivant ne paraîtra pas dénué d’intérêt à ceux qui aiment à méditer sur les aberrations humaines et les folies sacerdotales.

L’auteur examine d’abord jusqu’où peut s’étendre le pouvoir du magicien. Ce pouvoir est immense, il est le dispensateur du bien et du mal, mais, par une sorte d’entraînement, il fait plutôt le mal que le bien.

Rien ne lui est plus facile que d’envoyer au premier venu la fièvre, l’hydropisie, l’épilepsie, la folie, un tremblement nerveux continuel, tous les maux enfin. Maisce n’est rien encore,

son art peut aller jusqu’à causer la destruction entière d’une armée qui assiège une ville, ou la mort soudaine du commandant d’une vilie assiégée et de tous les habitants.

Mais si la magie enseigne les moyens de faire le mal, elle enseigne aussi ceux d’y remédier. Il n’est pas de magicien si madré qui n’en trouve de plus madrés encore, qui détruisent les effets de ses charmes et en font retomber tout le poids sur lui ou sur ses clients.

Indépendamment de leur intervention directe, les magiciens ont une ample collection d’amulettes, de talismans, préservatifs efficaces contre les sortilèges et les maléfices, et dont ils font sous lucre un fort grand débit.

Ce sont des grains de verre enchantés par des mentrams (prières), des racines et des herbes aromatiques desséchées, des feuilles de cuivre sur lesquelles sont gravés des caractères cabalistiques, des mots baroques, des figures bizarres. Les Indous en portent toujours sur eux, et munis de telles reliques ils se croient à l’abri de toutes sortes de maux.

Les secrets pour inspirer l’amour, rallumer les passions qui menacent de s’éteindre, rendre la vigueur aux affaiblis, sont aussi du ressort des adeptes de la magie, et ce n’est pas la branche la moins lucrative de leurs spéculations. C’est toujours à eux que s’adresse une femme qui veut ramener son mari infidèle ou empêcher qu’il ne le devienne ; c’est à l’aide de philtres qu’il compose qu’un jeune libertin ou une femme galante cherche à séduire ou à captiver l’objet de sa passion.

« Ce n’est pas sans quelque surprise, continue Dubois, que j’ai vu ce livre faire mention des Incubes.

« Ces démons de l’Inde sont beaucoup plus diables encore que ceux dont parle le jésuite Delrio dans ses Disquidtiones magicæ. Par la violence et la continuité de leurs étreintes, ils fatiguent tellement les femmes qu'ils visitent la nuit sous la

forme d’un chien, d’un tigre, ou de quelque autre animal, que ces malheureuses meurent de lassitude et d’épuisement. »

Notre auteur parle longuement des moyens propres à enchanter les armes.

Les effets que ces armes sur lesquelles ont été prononcés les mentrams magiques ont la vertu de produire, ne le cèdent en rien à ceux de la fameuse épée de Durandal et de la lance d’Argail qui jadis mirent à mal tant de mécréants. Les dieux indous et les géanis, dans les guerres qu’ils soutiennent entre eux, ne se servent que de ces armes enchantées.

Rien ne saurait se comparer par exemple à la Flèche de Brahma, qui ne fut jamais décochée sans détruire une armée entière; à la Flèche du serpent Capel qui, lancée au milieu des ennemis, a la vertu de les faire tomber tous en léthargie, ce qui, comme on le pense bien, contribue singulièrement à ce qu’on ait bon marché d’eux.

Il n’est point de secret que la magie n’enseigne ; il y en a pour acquérir des richesses et des honneurs, pour rendre fécondes les femmes stériles, pour découvrir, en se frottant le mains et les yeux avec certaines mixtions enchantées, les trésors enfouis dans la terre ou cachés quelque part que ce soit; pour se rendre invulnérable et même terrible dans les combats, au moyen de quelques ossements qu’on porte sur soi. La seule chose qu’on n’y trouve pas exposée aussi clairement que les autres, c’est le moyen de ne pas mourir, et cependant qui sait combien d’alchimistes ont pâli dans les cryptes des pagodes, et combien de philtres étranges ils ont composés pour arriver à surprendre le secret de se rendre immortel !

Ce n’est pas en faisant un pacte avec le diable, ainsi qu’on le racontait naguère de nos sorciers d’Europe, que les magiciens indous deviennent capables d’opérer tant de prodiges. Il suffit pour rendre un Indou expert en magie qu’il ait reçu du

gourou — professeur — l’initiation obligée aux sciences surnaturelles; mais aussi par contre, si ce dernier le guide, lui communique son pouvoir, à son tour il lui doit obéissance.

Le pouvoir du gourou est immense. Si un dieu, un démon, un esprit dédaignait d’écouter un nouvel initié, celui-ci n’aurait alors pour être obéi à la minute qu’à répéter une seconde fois l’injonction au nom de son gourou.

Brahma, Vischnou, Siva, c’est-à-dire les trois personnes de la trimourty, sont elles-mêmes soumises au commandement des magiciens.

.1 y a cependant certaines divinités qu’ils évoquent de préférence. Au premier rang sont les planètes : le nom de graha, sous lequel elles sont désignées, signifie V action de saisir , c’est-à-dire de s’emparer de ceux qu’une conjuration magique leur enjoint d’aller tourmenter. Viennent ensuite les boutams ou démons qui représentent chacun un principe de destruction; les pisatchas, rakchasas, nagas et autres esprits malfaisants ; les chaktys, génies femelles qui violentent les hommes qu’ils rencontrent la nuit; Kaly, déesse du sang, et Marana-Dévy, déesse de la mort.

Pour mettre tous ces esprits en action, le magicien a recours à diverses opérations mystérieuses, à des mentrams, à des sacrifices et à des formules différentes. Il doit être nu s’il s’adresse aux déesses et vêtu modestement s’il s’adresse aux dieux.

Les fleurs qu’il offre à la divinité qu’il évoque doivent être, rouges, le riz bouilli teint du sang d’une jeune fille vierge ou d’un enfant lorsqu’il s’agit de causer la mort.

Les mentrams ou prières ont en matière magique une telle efficacité, elles exercent un tel ascendant sur les dieux, même du premier ordre, que ceux-ci ne sauraient se dispenser de faire dans le ciel, dans l’air et sur la terre, tout ce que le magicien ordonne.

Mais ceux dont l’effet est décisif et irrésistible, ce sont les mentrams dits fondamentaux, et qui consistent en divers monosyllabes baroques, d’un son étrange et difficiles à prononcer, dans le genre de ceux-ci :

H’hom, h’rhom, sh’hrum, sho’rhim.

Quelquefois le rtiagicien récite ses mentrams d’un ton respectueux, terminant toutes ses invocations par le mot namaha — salut respectueux — et comblant d’éloge le dieu qu’il évoque. D’autres fois, il lui parle d’un ton impérieux et s’écrie avec l’accent de la colère :

— Si tu es disposé à faire ce que je te demande, cela suffit : sinon, je te l’ordonne au nom de tel dieu! Sur quoi le dieu est obligé de s’exécuter.

On ne saurait énumérer les drogues, les ingrédients et les ustensiles qui composent l’attirail d’un magicien. Il y a tels maléfices, pour lesquels il lui faut employer des os de soixantequatre animaux différents, ni plus ni moins; et parmi ces os d’animaux sont compris ceux d’un homme né le premier jour d’une nouvelle lune, ou d’une femme, ou d’une vierge, ou d’un enfant, ou d’un pariah, etc. Si tous ces ossements mêlés ensemble, enchantés par des mentrams et consacrés par des sacrifices, sont enterrés dans la maison ou à la porte de son ennemi, une nuit propice pour cela d’après l’inspection des étoiles, la mort de cet ennemi s’ensuivra infailliblement.

De même si le magicien, dans le silence de la nuit, enfouit ces os aux quatre points cardinaux d’un camp ennemi, et se retirant ensuite à distance prononce sept fois le menlram de la déroute, toutes les troupes que le camp renferme périront entièrement, ou se dissiperont d’elles-mêmes avant que sept jours se soient écoulés.

Trente-deux armes enchantées auxquelles on a offert en sacrifice une victime humaine jettent dans une armée assiégeante

une terreur telle que cent assiégés lui paraissent comme mille.

En pétrissant de la terre tirée des soixante-quatre endroits les plus sales — nous nous dispensons de suivre l’auteur indou dans l’énumération à laquelle il se livre à ce sujet, — avec des cheveux et des rognures d’ongles de son ennemi, on fait de petites figurines, sur la poitrine desquelles on écrit le nom de celui dont on veut se venger, on prononce sur elles des paroles et des mentrams magiques, on les consacre par des sacrifices, et tout cela n’est pas plutôt achevé que les génies des grahas ou planètes vont saisir la personne à qui l’on en veut et lui font subir mille maux.

On perce quelquefois ces figures d’outre en outre avec une alêne, ou on les estropie de diverses manières, dans l’intention de tuer ou d’estropier en réalité celui qui est l’objet de la vengeance.

Soixante-quatre racines de diverses plantes des espèces les plus malfaisantes sont connues des magiciens, et à l’aide de leurs préparations impies deviennent des armes puissantes pour porter à la sourdine des coups funestes aux personnes que l’on hait.

Cependant notre auteur déclare qu’il s’en faut de beaucoup que le métier de magicien soit sans danger ; les dieux et les génies bons ou mauvais sont vindicatifs et ils n’obéissent pas sans un peu de mauvaise humeur aux injonctions qu’un misérable mortel leur fait; il arrive souvent qu’ils le punissent fort cruellement des manières brutales dont il use en les commandant.

Malheur à lui s’il commet la plus petite erreur, la plus légère omission dans les innombrables cérémonies qu’il est obligé de faire! 11 voit sur-le-champ pleuvoir sur lui tout le mal qu’il prétendait faire aux autres.

11 doit aussi redouter sans cesse, paraît-il, que des confrères

plus habiles que lui ne parviennent par des contre-charmes à faire relomber sur sa tête ou sur celle de ses clients tout le poids de ses propres malédictions...

Toutes ces croyances superstitieuses existent encore dans l’Inde, et la plupart des pagodes possèdent des charmeurs et des magiciens dont on vient louer les otlices, ni plus ni moins que ceux des fakirs pour l’accomplissement d’un vœu.

Tantôt il s’agit de débarrasser une femme des embrassements nocturnes d’un incube. Tantôt il faut rendre à un homme la puissance virile qu’un sort jeté par un magicien ennemi lui a fait perdre.

D’autres fois ce sont les troupeaux décimés par les maléfices qu’il faut mettre à l'abri de ces funestes influences...

De temps en temps, de pagodes à pagodes, pour entretenir le public dans ces saines croyances, on voit ces sinistres jongleurs se porter des défis et entrer en lice en présence de témoins et d’arbitres appelés à décider lequel des deux champions est le plus habile dans son art.

La lutte consiste à s’emparer d’une fétu de paille, d’une petite baguette ou d’une pièce de monnaie enchantée.

Les antagonistes, placés tous deux à égale distance de l’objet, font mine de s’en rapprocher, mais les mentrams qu’ils prononcent, les évocations qu’ils font, les poussières enchantées qu’ils se jettent réciproquement ont la vertu de les arrêter l’un et l’autre, une force invisible et irrésistible semble les repousser ; ils essayent de nouveau d’avancer, mais ils reculent... ils redoublent d’efforts... des mouvements convulsifs les agitent; ils suent à grosses gouttes, crachent le sang. Enfin l’un des deux vient à bout de se saisir de la chose enchantée, et il est déclaré vainqueur.

Quelquefois aussi il arrive que l’un des combattants est renversé par la force des mentrams de son adversaire. Alors il se roule par terre comme un démoniaque, et reote ensuite quel-

que temps immobile, paraissant avoir perdu connaissance.

A la fin, il recouvre l’usage de ses sens, se lève dans un état apparent de fatigue et d’épuisement, et semble se retirer couvert de confusion et de honte. Il rentre à la pagode et ne reparaît pas de quelque temps ; une grave maladie est censée être la suite des efforts incroyables quoique impuissants qu’il a faits.

Il est certain que ces pitoyables farces sont concertées d’avance entre les prêtres des deux pagodes rivales et les charlatans qui les jouent, et que les victoires sont attribuées aux uns et aux autres à tour de rôle. Mais la foule qui assiste à ces spectacles et les paye grassement, remplie de crainte et d'admiration pour ces sorciers, est fermement persuadée que leurs grimaces sont dues à des causes surnaturelles.

Il est un fait qu’il faut constater, c’est que ces hommes remplissent leurs rôles avec une vérité d’expression extraordinaire, et que sur le terrain du magnétisme pur ils sont arrivés à produire réellement des phénomènes dont on ne se doute même pas en Europe.

Il existe aussi dans l’Inde un autre genre d’ensorcellement appelé drichty -do tcha ou sort jeté par les yeux. Tous les êtres animés, toutes les plantes, tous les fruits y sont sujets. C’est pour l’éloigner qu’on a coutume de dresser dans les jardins et dans les champs cultivés une perche à la cime de laquelle on attache un grand vase de terre bien blanchi à l’extérieur avec de la chaux. Cet appareil a pour but d’attirer comme l’objet le plus apparent les regards de tout passant malintentionné et d’empêcher par là qu’il ne les porte sur les productions de la terre qui en ressentiraient à coup sûr quelque méchant effet.

Nous avons peu vu de champs de riz à Ceylan et dans l’Indoustan qui ne possédassent un ou deux de ces contrecharmes.

Les Indous sont sur ce point d’une telle crédulité, qu’ils

s'imaginent à chaque acte de leur vie même le plus indifférent, à chaque pas qu’ils font, avoir reçu d’un voisin, d’un passant, d’un parent même, le drichty-dotcha. Rien en apparence ne fait connaître les gens qui possèdent ce don funeste du mauvais œil, ceux qui l’ont souvent ne s’en doutent même pas, aussi tout Indou fait-il accomplir sur lui, sur sa famille, sur ses champs et sa maison plusieurs fois par jour la cérémonie de l’aratty, qui a été inventée pour déjouer tous les maléfices provenant de la fascination des yeux.

L’aratty est une des pratiques publiques et privées les plus usuelles, on peut l’élever à la hauteur d’une coutume nationale tellement elle est particulière à toutes les provinces ; ce sont les femmes qui l’accomplissent, et toutes y sont aptes, excepté les veuves qui ne sont jamais admises dans aucunes des cérémonies domestiques; leur seule présence porte malheur. Voici comment se fait cette cérémonie ;

Dans un plat de métal on place une lampe garnie avec de l’huile parfumée de sandal, on l’allume, et une des femmes de la maison, lorsque son père, son mari, ou tout autre membre de sa famille rentre de dehors, prend le plat, l’élève à la hauteur de la tête de celui qui est l’objet de la cérémonie, et décrit avec ce plat trois ou sept cercles, suivant lage ou la qualité de la personne.

Au lieu d’une lampe allumée, on se sert aussi souvent d’un vase contenant de l’eau parfumée avec du safran et du sandal, rougie avec du vermillon, et consacrée par l’immersion de quelques tiges de l’herbe divine du cousa.

L’aratty se fait publiquement et plusieurs fois par jour sur les personnes de distinction, telles que les rajahs, les gouverneurs de province, les généraux d’armée, et autres personnes d’un rang élevé ; c’est une cérémonie à laquelle les courtisans sont conviés comme à l’ancien lever des monarques. Les deux coutumes se valent par le ridicule, et d’après ce que nous en

avons pu voir dans certaines provinces du Décan où les Anglais laissent encore subsister quelque fantôme de rajah, les courtisans de ee pays sont aussi bas, aussi rampants que les nôtres. Cette caste qui paye son parasitisme, et les faveurs dont elfe jouit, par le sacrifice de toute conscience et de toute dignité, est la même partout... Nous devons cependant dire, en l’honneur des courtisans indous, qu’ils n’ont jamais fait de leurs femmes ni de leurs filles les maîtresses de leurs rajahs.

En général même, tout Indou de caste rougirait de devoir sa fortune au déshonneur de sa femme...

Toutes les fois que les gens de condition princière ont été obligés de se présenter en public ou de parler à des étrangers, ils ne manquent jamais, en rentrant dans leurs palais, d’appeler leurs femmes ou les devadassi — bayadères — du temple voisin pour faire accomplir cette cérémonie sur eux, et prévenir par là les suites dangereuses des funestes coups d’œil auxquels ils se sont trouvés exposés. Souvent même, ils ont à leurs gages des filles destinées à cet effet.

Lorsque vous entrez dans une maison indoue, si vous y êtes considéré comme un visiteur de distinction, le chef de famille vous fait faire Yaratly par les jeunes filles.

Cette cérémonie se fait aussi pour les statues des dieux.

Lorsque les danseuses des temples ont terminé leurs autres cérémonies, elles ne manquent jamais de faire deux ou trois fois Taratty sur les dieux au service desquels elles sont consacrées.

Cela se pralique aussi avec plus de solennité lorsque ces statues ont été portées en procession par les rues, afin de détourner les malignes influences des regards, aux atteintes desquelles les dieux ne peuvent pas plus se soustraire que les simples mortels.

Enfin on fait également l’aratty sur les éléphants, les chevaux, les animaux domestiques, et surtout sur les taureaux

sacres, parfois même sur les champs et les riz en vert...

Nous nous sommes un peu étendu sur toutes ces matières, qui ont trait aux sciences occultes, à la magie, la sorcellerie, le mauvais œil, car rien ne saurait mieux prouver l’origine asiatique de la plupart des nations de l’Europe, que le détail de ces bizarres coutumes identiques à celles que nous rencontrons sur notre sol, et que nos traditions historiques furent impuissantes à nous expliquer, jusqu’au jour où nous avons découvert notre filiation indoue. Tout le moyen âge a cru aux succubes et aux incubes, au pouvoir des formules magiques, aux sorciers et au mauvais œil. Et, plus près de nous, qui ne se souvient de ces fanatiques ligueurs qui poussèrent la superstition jusqu’à faire faire de petites images de cire qui représentaient Henri III et le roi de Navarre ?

Ils perçaient ces images en différents endroits pendant quarante jours, et le quarantième, il les frappaient au cœur, se persuadant que par là ils feraient mourir les princes dont elles étaient le simulacre. Ce genre de pratiques était si peu isolé, qu’en 1571 un prétendu sorcier, du nom de Trois-Échelles, qui fut exécuté en place de Grève, avait déclaré dans ses interrogatoires qu’il existait en France plus de trois cent mille personnes qui faisaient le même métier que lui, et qu’il n’était femmes de cour, de bourgeois et de manants, qui n’eussent recours aux magiciens surtout pour affaires d’amour.

11 n’y a pas deux siècles que l’on brûlait encore les sorciers, et l’on reste confondu devant certaines sentences, rendues par des magistrats dont la France s’honore, sentences qui, sur de simples accusations de magie, vouaient au supplice du feu de pauvres diables de charlatans, coupables tout au plus d’avoir escroqué quelques sols, avec leurs manœuvres plus ridicules que nuisibles.

Ces sentences ne se comprennent que par la croyance des magistrats eux-mêmes au pouvoir occulte des sorciers.

Nous avons fait heureusement quelques progrès depuis.

Du jour où nous avons secoué le joug du prêtre romain, le bon sens, la conscience et la raison ont retrouvé leur empire. Et alors que notre ancêtre l’Indou, encore livré aux brahmes et aux charmeurs, s’endort dans son immobilité et sa décrépitude, nous marchons, nous! à grands pas dans la voie du progrès scientifique et de la liberté intellectuelle.

Le prêtre et le sorcier se rencontrent toujours dans la même couche de charlatanisme social. Ce qui prouve qu’ils sont le produit des mêmes causes superstitieuses.

Il n’est pas sans intérêt de remarquer que les Romains tenaient également de leurs ancêtres indous des croyances semblables.

On sait ce qu’Ovide dit de Médée la magicienne:

Per tumulos errât, — passis discincta capillis,

Certaque de trepidis colligit ossa rogis,

Devovet absentes, simulacraque cerea fingit Et miserum tenues in jecur urget acus.

Horace parle également de deux magiciennes, Canidie et Sagana, qui avaient également dans leur appareil magique deux figures, l’une de laine, l’autre de cire.

. Major

Lanea, quæ pœnis compesceret inferiorem :

Cerea suppliciter stabat, servilibus, utque Jara peritura, modis.

Seulement on doit avouer que le chantre de Lydie ne prenait guère au sérieux ces charmeresses, quand on songe à l’aide de quel bruit... proh pudor !... il les fait mettre en fuite par le dieu des jardins qu’elles ennuyaient de leurs enchantements.

Horace n’aurait certainement pas envoyé ses deux sorcières au bûcher.

Ces idées sur les influences visuelles existaient aussi chez les anciens Romains, comme l’atteste entre autres ce vers de Virgile;

Nescio quis teneros oculus mihi fascinât agnos.

Ils avaient leur dieu Fascinus, et des amulettes du même nom destinés à préserver les enfants des maléfices de ce genre; la statue de ce même dieu, suspendue sur le char des triomphateurs, les protégeait contre les atteintes des regards de l’envie...

Nous allons bientôt retrouver les mêmes traditions dans les îles reculées de la Polynésie.

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