LA GENÈSE OCÉANIENNE
Les peuples de race mahorie.
Tracez dans l’océan Pacifique un polygone dont les sommets seraient : la Nouvelle-Zélande, les îles Wallis, l’archipel des Navigateurs, les îles Sandwich, l’île de Pâques, l’archipel des Poumoutou et des Gambiers, et dans lequel sont compris Tonga, Foutouna, Ouvéa. les Samoa, les îles Sous-le-Vent, les Marquises et Taïti, et tous les petits groupes et îlots intermédiaires, et vous aurez enfermé dans cette figure, composée de plusieurs centaines d’îles souvent éloignées de huit cents à mille et quinze cents lieues les unes des autres, une population de race jaune uniforme, assez semblable à celle de l’Indoustan méridional, d’une taille au-dessus de la moyenne, belle de forme, douce de mœurs, possédant les mêmes coutumes, les mêmes traditions religieuses, parlant la même langue, et dont toutes les tribus, tous les rameaux se reconnaissent à première vue, malgré les distances infranchissables <Jui les séparent, comme étant de la même famille, et portant le même nom, celui de Mahori.
Il est un fait que l'ethnographe ne peut relever sans le lus profond étonnement.
Bien qu’il soit matériellement impossible que les populations de ces îles aient pu communiquer entre elles avant l’arrivée des Européens, séparées qu’elles sont par des distances infranchissables, toutes possèdent les mêmes croyances cosmiques, le même culte rendu aux mêmes divinités en plein air sur les maraës, les mêmes mœurs, les mêmes coutumes. Et ce qu’il y a de plus extraordinaire, c'est que la langue s’est conservée la même dans tous ces groupes d’îles, sauf quelques insignifiantes variations qui ne consistent que dans le changement de quelques voyelles et consonnes, ou dans le retranchement de quelques consonnes. Ainsi : alors que dans certains archipels on dit Àtua, Dieu ; dans d’autres on dit Etua. Les uns prononcent Taïti, les autres Tasiti. Ra ou la, soleil ; henua ou fenua, terre; tanata, tagata, kanaka, taâta, homme. Lorsque la consonne disparaît comme dans taâta, elle se remplace en accentuant gutturalement la voyelle suivante. Quelques groupes d’îles se passent absolument de certaines consonnes. Aux Marquises on retranche l’r, aux Gambiers \% à Taïti le g et le k.
Ces différences sont si peu importantes que nous avons pu voir à Taïti quatre naturels, amenés dans un but d’étude, des Sandwich, de l’île de Pâques, de la Nouvelle-Zélande et des Samoa, et qui n’avaient jamais jusqu’à ce jour quitté leurs îles distantes les unes des autres de six cents, mille et douze cents lieues, se donner l’accolade de la même manière, en quelques minutes se mettre d’accord sur la prononciation de certaines lettres, et converser immédiatement ensemble sans la moindre difficulté. C’est aux soins de l’éminent gouverneur des possessions françaises en Océanie, M. de La Roncière, que la science doit la solution définitive de cet intéressant problème philologique.
Dès la découverte de ces îles, la science officielle émit l’opinion qu’elles avaient été colonisées par les peuples de l’Amérique du Sud, et, sans s’inquiéter de savoir si la route
étaiü passible, si ces peuplades habitant un vaste continent avaient senti le besoin de le quitter et s’étaient élevées, dans l’art nautique, au-dessus de la pirogue et de la navigation fluviale et côtière, elle s’est cantonnée dans cette hypothèse, en vertu de cette infaillibilité qui lui a fait proscrire la vapeur, appeler le télégraphe un joujou, et repousser à leurs débuts presque toutes les grandes découvertes de ce siècle.
Il serait à peu près aussi logique de faire coloniser cette partie de l’Océanie par les Lapons ou les Esquimaux.
« Quel est le marin, ditM. de Bovis, lieutenant de vaisseau, qui a navigué dix ans dans ces mers, qui voudra accepter que des pirogues, quelque perfectionnées qu’elles fussent sous le rapport nautique, aient pu franchir des distances de cinq ou six cents lieues et plus, sans but, sans moyen de diriger leur route, autre que la course variable des vents généraux et la marche du soleil qui, selon les époques de l’année, donnent des rumbs de vent assez distants l’un de l’autre? Comment auraient-ils pu réunir assez de vivres dans ces pirogues pour passer simplement quinze jours à la mer? Et à supposer que la force du vent les ait poussés au large et les ait à jamais éloignés de la côte, comment peut-on croire qu’une pareille éventualité les ait surpris justement munis d’une quantité de vivres et d’eau suffisante pour entreprendre un pareil voyage? »
Et nous ajouterons que pour faire peupler l’Océanie polynésienne par l’Amérique du Sud, il n’aurait pas fallu que le fait déclaré impossible par M. de Bovis n’eût lieu qu’une fois, mais bien des centaines de fois, et cela dans toutes les directions, ce qu’il serait absurde de supposer même un seul instant. Ajoutons qu’arrivés aux premières îles, les naturels de l’Amérique du Sud n’eussent guère été plus avancés, des distances
infranchissables continuant à les séparer des autres groupes de l’Océanie.
D’où viennent donc les populations de tous ces groupes d’îles et d’îlots parsemés dans l’immensité de l’océan Pacifique? Quel lien les a réunies dans le passé? L’étude des légendes cosmiques et des traditions religieuses communes à ces archipels va nous donner la clef de l’énigme.