CHAPITRE XXIII
LA GENÈSE OCEANIENNE,
Voici tout ce qui reste des anciennes traditions cosmiques des Polynésiens, tout ce que le vandalisme des missionnaires de tous les cultes nous a permis de retrouver en Océanie.
« Dans le principe, il n’y avait rien, et le Dieu suprême Jhoiho-Taaroa habitait dans le vide. Il créa d’abord les eaux dont il recouvrit les abîmes, et le dieu germe, Tino, se mit à flotter à la surface. »
M. de Bovis, officier de marine des plus érudits, dont nous avons déjà cité l’opinion, et qui, comme nous, s’est inquiété de recueillir les vieilles légendes mahories, traduit ce même passage de la manière suivante ;
« Dans le principe, il n’y avait rien, et le vide était Dieu ; il y eut ensuite une masse liquide recouvrant les abîmes, et le dieu type, source de la race humaine, flottait à la surface. »
Ces deux versions ne diffèrent pas sensiblement l’une de l’autre.
La nôtre, qui contient les noms du Dieu suprême et du Dieu
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créateur, appartient aux traditions de l’île de Raïatea, et l’autre à celles de l’île de Rapa.
Nous poursuivons :
« Taaroa, le Dieu suprême, laissa tomber dans le sein des eaux l’œuf primitif Rumia, aussi brillant que le soleil, et cet œuf fut fécondé. ,
« L’œuf resta l’espace de neuf mois dans l’élément liquide, et, s’étant brisé par la force des vagues, il en sortit le ciel et la terre.
« Taaroa unit alors son principe mâle à son principe femelle la déesse Ina, et il produisit Oro, le dieu créateur, qui, pendant de longs mois, flotta à la surface des abîmes.
« Il fit sortir des eaux de grandes quantités de terres et des rochers en abondance, et Raïatea, l’île sainte, sur laquelle il construisit un maraë, et le premier il adora Taaroa.
« Et, ayant construit une pirogue dans l’île sainte, il se mit à parcourir la vaste mer, jetant dans les abîmes de la semence de poissons de toutes espèces.
« Il en jeta pour créer des poissons avec des écailles, d’autres avec des cuirasses, et d’autres pour s’enfermer dans des coquillages. Et cela dura des années, jusqu’à ce que la mer fût bien peuplée de poissons.
LES GENÈSES DE L’HUMANITËo
« Et, étant de nouveau revenu à Raïatea, l’île sainte, il planta un cocotier sur le rivage pour y amarrer sa pirogue, et le cocotier produisit des fruits délicieux.
« Ayant construit une case, il s’y reposa, et se mit à fabriquer des filets avec des feuilles de cocotier et des hameçons avec des coquillages.
« Et Taaroa et Ina, ayant produit un second fils Tané, ce dernier vint dans Raïatea, l’île sainte, chercher querelle à son frère, il saisit sa pirogue qui était amarrée sur le rivage et la brisa contre un rocher.
« Oro, furieux, s’élança à la poursuite de Tané pendant deux jours, il courut à travers les vagues que son frère soulevait pour l’aveugler, et il l’atteignit près de l’île de Tupaï.
« Un violent combat s’étant engagé, Oro tua Tané, ensevelit son corps sous une montagne de l’île de Tupaï, et précipita son âme au fond de la mer, en lui ordonnant de régner dans ce sombre empire.
« Il lui défendit de revenir jamais chercher son corps dans l’île de Tupaï, et comme il ne se fiait pas à lui, il prononça le tabou 1 sur la montagne sur laquelle la dépouille de son frère était ensevelie.
1. Sorte de défense qui protège l’objet qui en est frappé de toute atteinte divine et humaine, encore aujourd’hui en Océanie. Tout objet, champs, moisson, arbre, un instrument quelconque, qui a reçu le tabou est respecté des indigènes.
« Pendant le jour, Tané reste caché au fond des mers, mais dès que le soleil se retire de la terre pour aller éclairer la demeure des dieux — fenua noté Atua — littéralement la terre de Dieu — il revient errer dans l’île de Tupaï, à la recherche de son corps qu’il ne peut jamais retrouver.
« Oro menaça alors Taaroa et Ina de les détrôner s’ils s’avisaient de produire un autre créateur, et il retourna à Raïatea, l’île sainte.
« Et ayant construit une autre pirogue, il planta un maïoré — arbre à pain— pour l’amarrer sur le rivage, et l’arbre à pain produisit des fruits délicieux.
« Alors, il couvrit Raïatea, l’île sainte, d’arbres, de fleurs et de végétaux, et planta dans les marais l’igname et le taro, et il ordonna au vent de la mer de transporter sur les autres terres des semences d’arbres, de fleurs et de végétaux.
« Or, Tané s’étant uni à Marama — la mer — il produisit Haui, qui vint dans Raïatea, l’île sainte, chercher querelle à Oro pour venger son père.
« Oro entra dans une colère qui fît trembler l’univers. Haui fut tellement effrayé qu’il prit la fuite, espérant échapper à son terrible adversaire à la faveur de la nuit qui s’approchait.
« Et Marama, pour protéger son fils, envoyait jusqu’aux cieux ses vagues irritées.
« Oro, s’apercevant que Ra — le soleil — précipitait sa course pour lui dérober son ennemi dans l’obscurité, s’élança sur lui, et comme il était près des îles Sandwich, il l’amarra solidement sur le Mowna-Roa pour qu’il continuât à éclairer sa poursuite.
« Ayant atteint Haui, il le ramena à Tupaï, et l’ayant cloué sur un récif, il ordonna à l’oiseau Oovéa de lui manger éternellement les entrailles.
« Et étant revenu à Raïatea, l’île sainte, il vit la terre couverte de fleurs, d’arbres et de végétaux de toutes espèces ; alors il emplit les forêts d’oiseaux et de porcs sauvages.
« Et jugeant que la terre pouvait produire et nourrir, il créa l’homme et la femme et leur donna la case qu’il avait construite et la pirogue et les filets de feuilles de cocotier et les hameçons de coquilles.
« Et pour qu’ils pussent aussi construire des pirogues pour leurs enfants, il planta le tamanu.
« Il leur donna aussi en garde le maraë en leur recommandant d’y offrir des sacrifices.
« Raïatea, l’île sainte, fut bientôt couverte d’habitants, mais un jour qu’ils offraient les sacrifices, ils oublièrent de prononçer le nom de Taaroa, l’Être suprême, et ce dernier, entrant en fureur, souleva la mer pour les détruire.
« Oro accourut, et voulant sauver de la destruction Horoa et sa famille, il lui conseilla de se réfugier sur le Toa-Marama — écueil de la mer — et qu’il le protégerait contre les flots.
« Horoa s’étant réfugié sur le Toa-Marama, avec sa famille, il échappa à la destruction, et revint habiter Raïatea, l’île sainte.
« Et de nouveaux enfants ayant rempli les vallées, Oro, qui craignait de voir détruire encore une fois son ouvrage, si les fils d’Horoa venaient à négliger les maraës, résolut d’y porter remède.
« Il assigna aux hommes qu’il avait créés différentes fonctions pour l’harmonie de l’univers, et il leur défendit de s’y soustraire, ou de se livrer aux occupations qui ne leur avaient pas été dévolues.
« Aux orero-tahuas (prêtres), il confia le service des maraës, la garde des statues des dieux et l’accomplissement des sacrifices et la propriété entière de tout ce qui existe.
« Aux ariis, il donna la mission de défendre les maraës, de faire la guerre, de gouverner le peuple, de le protéger, et de prélever les présents destinés aux maraës et aux orerotahuas.
« Aux raatiras fut imposée l’obligation de faire le commerce, cultiver la terre, porter les ordres des ariis, les faire exécuter et d’enrichir les maraës par leur travail.
« Les manahunes durent servir les trois autres classes, construire les maraës, les cases sacrées , creuser les pirogues, plonger pour récolter la nacre, pêcher le poisson, fabriquer les filets.
« Et pour récompenser les manahunes des services qu’ils rendaient dans leurs humbles attributions, Oro décida que, dans cette caste seulement, seraient choisies les Tamahinés- Paretenias — filles vierges — chargées de conserver le feu sacré, ou l’honneur du soleil — Ra.
« Oro, ayant ainsi assuré la garde des maraës et la perpétuité des sacrifices, s’en fut dans l’île de Tupaï, où, ayant dépouillé sa forme humaine, qu’il cacha dans un lieu écarté, il remonta au séjour de Taaroa, dont il prit la place.
« Et le vieux Jhoiho-Taaroa, tombant dans un profond som-
meil, se mit à flotter dans le vide — conservant en lui tous les germes et tous les principes de toutes choses, il se reposait des mille et mille créations qu’il avait déjà fait émaner de sa substance... »
(Tradition génésique polynésienne.)
C’est à Roura, mari de la cheffesse du district de Mahaena et conseiller à la haute cour taïtienne, dont jetais le président, que je dois la communication de ces curieuses traditions génésiques.
Le père de Roura avait été grand prêtre du culte d’Oro avant l’arrivée des missionnaires européens, et malgré toutes les sollicitations, il était mort dans la croyance de ses aïeux. Son fils, quoique converti, conservait avec soin tous les souvenirs historiques et religieux de la vieille race mahorie, gémissant en secret sur l’abandon des maraës et du culte des ancêtres.
Grâce à lui, nous allons pouvoir tracer un tableau complet de la société polynésienne d’il y a plusieurs siècles, société qui offre, avec celle de l’Indoustan, les rapprochements les plus frappants.