LIVRE PREMIER Création
« Manou était assis, ayant sa pensée dirigée vers un seul objet; les maharchis l’abordèrent, et après l’avoir salué avec respect lui adressèrent ces paroles :
« Seigneur, daigne nous déclarer avec exactitude, et en sui-
vant l'ordre, les lois qui concernent toutes les classes primitives, et les classes nées du mélange des premières.
« Toi seul, ô maître, connais les actes, le principe et le véritable but de cette règle universelle existant par elle-même, dont la raison humaine ne peut apprécier l’étendue 1 .
« Ainsi interrogé par ces êtres magnanimes, celui dont le pouvoir était immense, après les avoir tous salués, leur fit cette sage réponse : Écoutez!
« Ce monde était plongé dans l’obscurité imperceptible, dépourvu de tout attribut distinctif; ne pouvant ni être découvert par le raisonnement ni être révélé, il semblait entièrement livré au sommeil.
a Quand le pralaya (dissolution, chaos) fut à son terme, alors le Seigneur existant par lui-même et qui n’est pas à la portée des sens externes, rendant perceptibles ce monde avec les cinq éléments, et les autres principes resplendissants de l’éclat le plus pur, parut et développa la nature.
« Celui que l’esprit seul peut percevoir, qui échappe aux
i. Loiseleur-Deslongehamps, dans sa traduction de Manou, fait suivre la fin de ce sloca des paroles suivantes qui ne sont pas dans le texte et qu’il ajoute à titre de commentaire « et qui est le Véda » ; celte appréciation n’est pas exacte. La grande cause universelle existant par elle-inôme, c’est Dieu; le Véda, c’est l’écriture sacrée, c’est la parole de Dieu révélée aux hommes, et l’épithète existant par elle-même ne peut lui être appliquée.
organes des sens, qui est sans parties visibles, éternel, l’àme de tous les êtres, que nul ne peut comprendre, déploya sa propre splendeur.
a Ayant résolu, dans sa pensée, de faire émaner de sa substance les diverses créatures, il produisit d’abord les eaux, dans lesquelles il déposa un germe.
« Ce germe devint un œuf brillant comme l'or , aussi éclatant que l’astre aux mille rayons, et dans lequel l’Être suprême s’incarna lui-même sous la forme de Brahma, l’aïeul de tous les êtres1.
« Les eaux ont été appelées naras , parce qu’elles étaient la production de Nara , l'Esprit divin. Ces eaux ayant été le premier lieu de mouvement (ayana) de nara, il a en conséquence été nommé Nârdyana , celui qui se meut sur les eauxl
« Par ce qui est, par la cause imperceptible éternelle qui existe et ne peut être perçue par les sens, a été produit Pouroucha, ce mâle divin, célèbre dans le monde sous le nom de Brahma.î
cr Après avoir demeuré dans cet œuf une année de Brahma, le Seigneur par sa seule pensée sépara cet œuf en deux parts :
1. Retenons bien cette tradition indouc de l’Être suprême se transformant dans un œuf, prenant une forme, s’incarnant pour donner naissance à l’univers, nous allons la retrouver au seuil de toutes les croyances cosmiques des peuples anciens.
a Et de ces deux parts il forma le ciel et la terre; au milieu il plaça l’atmosphère, les huit régions célestes, et le réservoir permanent des eaux.
« Il exprima de l’Ame suprême — Paramâtmà — le sentiment — Manas, — qui existe par sa nature, et n’existe pas pour les sens, et il en forma le moi — Ahancara, — moniteur et souverain maître.
« Et il produisit le grand principe intellectuel — Mahat, — et tout ce qui reçoit les trois qualités, — bonté , passion, obscurité, — et les cinq organes de l’intellect destinés à percevoir les objets extérieurs.
a Ayant uni des molécules imperceptibles de ces six principes — l’intelligence, et les cinq organes de perception — doués d’une grande énergie, à des particules de ces mêmes principes devenus organes de sensation, alors il forma tous les êtres.
« Et parce que les six molécules de l’intelligence et des organes de perception de l’Être suprême, pour prendre une forme, sont obligés de s’unir aux organes des sens, à cause de cela les sages ont désigné la forme visible de Dieu sous le nom de Sarira — qui reçoit les six molécules.
« Les éléments y pénètrent avec des fonctions qui leur sont
propres, ainsi que le sentiment — Manas, — source inépuisable des êtres, avec des attributs infiniment subtils.
<; Au moyen de particules subtiles et pourvues d’une forme de ces sept principes générateurs — pouroucbas, — doués d’une grande énergie productrice, l’intelligence, le moi et les principes des cinq éléments, a été formé ce périssable univers, émané de l’impérissable puissance.
« Chacun de ces éléments, à mesura qu’il se transforme, acquiert la qualité de celui qui le précède, de sorte que plus un élément est éloigné dans la série plus il a de qualités1.
« L’Être suprême assigna aussi, dès le principe, à chaque créature en particulier un nom, des actes et une manière de vivre décrits dans le véda.
« Le souverain Maître produisit aussi une multitude de dévas — anges, — essentiellement agissants, doués d’une âme, et une troupe invisible de sàdhyas — esprits — et le sacrifice institué dès le commencement.
« Du feu, de Pair et du soleil il exprima, pour l’accomplis-
1. Les disciples de Lamarck et de Darwin seront sans doute heureux de voir que leur théorie prétendue nouvelle a déjà quelques milliers d’années d’existence, et que la sélection naturelle était la règle à laquelle Manou soumettait tous les êtres (:aris l’univers.
sement du sacrifice, les trois védas éternels, — Écriture sainte, Ritch, Yaüjous et Sama
<c 11 créa le temps et les divisions du temps, les constellations, les planètes, les fleuves, les mers, les montagnes, les plaines, les terrains inégaux.
« La dévotion austère, la parole et la prière, la volupté, le désir, la colère, car il voulait donner l’existence à tous les êtres.
« Pour établir une différence entre les actions, il distingua le juste et l’injuste, et soumit les créatures sensibles au plaisir et à la peine, et aux autres conditions opposées.
a C’est avec des particules — màtrâs — ténues des cinq éléments périssables de sensations, que tout ce qui existe s’est formé graduellement et successivement.
a Lorsque le souverain Maître a destiné d’abord tel ou tel être animé à une occupation quelconque, cet être l’accomplit de lui-même toutes les fois qu’il revient au monde.
« Quelle que soit la qualité qu’il lui ait donnée en partage au moment de la création, la méchanceté ou la bonté, la douceur ou la rudesse, la vertu ou le vice, la véracité ou la fausseté,
i. ... C’est donc sur la révélation que sont fondées les croyances religieuses des Indous.
cette qualité vient le retrouver spontanément dans les naissances qui suivent.
« De même que les saisons, dans leur retour périodique, reprennent naturellement leurs attributs spéciaux, de même les créatures reprennent les occupations qui leur sont propres.
« Cependant, pour la propagation de la race humaine, de sa bouche, de son bras, de sa cuisse et de son pied, il produisit le brahme, le xchatria, le vaysia et le soudra1.
« Ayant divisé son corps en deux parties, le souverain Maître devint moitié male , moitié femelle, et en s’unissant à cette partie femelle, — la vierge immortelle Nari , — il engendra Yiràdj.
« Apprenez, nobles brahmes, que Virâdj produit par le divin mâle Pouroucha au milieu des dévotions austères, c’est moi le créateur de cet univers.
« C’est moi qui désirant donner naissance au genre humain, après avoir pratiqué d’austères dévolions, ai produit les dix saints éminents, seigneurs des créatures, savoir :
« Maritchi, — Atri, — Angiras, — Poulastya, — Poulaha, Cratou, — Pratchitas, — Vasichta, — Brighou, — Narada.
1. Ce sloca passe auprès de tous les commentateurs indous de la secte des djeinas qui ne reconnaissent pas les castes pour avoir été ajouté par les brahmes lorsqu’ils ont refondu Manou dans l'intérêt de leur domination.
« Ces êtres tout-puissants créèrent sept autres manous (le mot manou est ici pris dans le sens d’homme illustre), puis des demi-dieux et des séraphins — maharchis, — doués d’un immense pouvoir.
« Plus ils créèrent les iackchas, les rakchasas, lespisatchas, démons de la race des gnomes, des géants et des vampires, les gandharbaset les apsaras, musiciens et danseuses célestes, et les asouras, les nagas, les sarpas et les souparnas, dragons titans, serpents dragons et autres monstres, et les pitris, ancêtres lunaires du genre humain.
« Les éclairs, les foudres, les nuages, les arcs colorés d’Indra, les météores, les trombes, les comètes et les étoiles de diverses grandeurs.
« Les kinnaras, — musiciens de Couvéra, dieu des richesses, — les singes, les poissons, les différences espèces d’oiseaux, le bétail, les bêtes sauvages, les hommes, les animaux carnassiers pourvus d’une double rangée de dents.
« Les vermisseaux, vers, sauterelles, mouches, insectes infimes, et enfin tous les différents corps privés de mouvements.
« Ce fut ainsi que ces magnanimes sages, d’après mon ordre,
créèrent avec d'austères dévotions tout cet assemblage d’êtres mobiles et immobiles, en se basant sur les règles établies1.
« Je vais maintenant vous déclarer quels actes particuliers ont été assignés ici-bas à chacun de ces êtres et de quelle manière ils viennent au monde.
« Les bestiaux , les bêles sauvages, les animaux carnassiers pourvus de deux rangées de dents, les géants, les vampires et les hommes naissent d’une matrice.
« Les oiseaux sortent d’un œuf, de même que les serpents, les crocodiles, les poissons, les tortues et une foule d’autres animaux terrestres ou aquatiques.
« Les moustiques, les mouches et les insectes naissent de la vapeur chaude. Ils sont le produit de l’eau fécondée par la chaleur, de là vient tout ce qui leur ressemble.
« Tous les corps privés du mouvement et qui poussent soit d’une graine, soit d’un rameau mis en terre, naissent du développement d’un bourgeon ; les herbes produisent une grande quantité de fleurs et de fruits et périssent lorsque les fruits sont arrivés à leur maturité.
1. Il est certain que toute cette seconde partie de la Genèse de Manou est pleine d’interpolations brahmaniques dans l’intérêt du système politique et sacerdotal établi.
« Les végétaux appelés rois des forêts n’ont point de fleurs et portent des fruits ; et soit qu’ils portent aussi des fleurs ou seulement des fruits, ils reçoivent le nom d’arbres sous ces deux formes.
« Il y a différentes sortes d’arbrisseaux croissant en buissons, soit en touffe, puis diverses espèces de gramens, des plantes rampantes et grimpantes. Tous ces végétaux poussent d’une semence ou d’un rameau.
« Entourés de la qualité d’obscurité manifestée sous une multitude de formes à cause de leurs actions précédentes l, ces êtres doués d’une conscience intérieure ressentent le plaisir et la peine.
« Telles ont été déclarées, depuis Brahma jusqu’aux végétaux, les transmigrations successives qui ont lieu dans ce monde effroyable qui se détruit sans cesse .
« Après avoir produit cet univers et moi, celui dont le pouvoir est incompréhensible disparut de nouveau, absorbé dans l’Ame suprême, remplaçant le temps de par le
temps de la dissolution.
« Lorsque ce dieu s’éveille, aussitôt cet univers accomplit
1. C’est la croyance à la métempsycose qui commence à poindre.
ses acles ; lorsqu’il s’endort, l’esprit plongé dans un profond repos, alors le monde se dissout.
« Car, pendant son paisible sommeil, les êtres animés pourvus des principes de l’action quittent leurs fonctions, et le sentiment tombe dans l’inertie.
« Et lorsqu’ils sont dissous en même temps dans Y Ame su prême , alors cette Ame de tous les êtres dort tranquillement dans la plus parfaite quiétude.
« Après s’être retirée dans l’obscurité primitive, elle y demeure longtemps avec les organes des sens, n’accomplit pas ses fonctions et se dépouille de sa forme.
:< Lorsque, réunissant de nouveau des principes élémentaires subtils, elle s’introduit dans une semence végétale ou animale, alors elle reprend une nouvelle forme.
« C’est ainsi que, par un réveil et par un repos alternatif, l’Être immuable fait revivre ou mourir éternellement tout cet assemblage de créatures mobiles et immobiles.
« Après avoir composé lui-même ce livre de la loi au commencement de toutes choses, il m’ordonna de l’apprendre, afin que je puisse instruire Maritchi et les autres sages.
Brighou, que voici, vous fera connaître pleinement le contenu de ce livre, car ce mouni l’a appris en entier de moimême.
DIVISION Dü TEMPS.
Les âges primitifs.
« Le maharchi Brighou, ainsi interpellé par Manou Viradj, dit avec bienveillance à tous ces richis : Écoutez :
« De ce manou Swayambhouva, — issu de l’Être existant par lui-même, descendent six autres manous, qui chacun donnèrent naissance à une race d’hommes. Ces manous (législateurs), doués d’une âme noble et d’une intelligence supérieure, étaient :
« Swarotchicha, — Ottami, — Tamasa, — Raivata, — le glorieux Tchakchoucha, — et le fils de Vivaswat.
« Ces sept manous, tout-puissants, dont Swayambhouva est le premier, ont chacun, pendant leur période, — antara, — produit et dirigé ce monde, composé d’êtres mobiles et immobiles .
« Dix-huit nimechas — clins d’œil — font une càchthà ; trente càchthâs, une cala; trente calas, un mouhoûrta ; autant de mouhoûrtas composent un jour et une nuit.
« Le soleil établit la division du jour et de la nuit pour les hommes et pour les dévas; la nuit est pour le repos, le jour pour le travail.
« Un mois des mortels est un jour et une nuit des pitris, — ancêtres des humains déifiés qui habitent les autres planètes; — il se divise en deux quinzaines, dites l’une noire et l’autre blanche. Pendant la première les mânes agissent, pendant la seconde ils se reposent.
« Une année des mortels est un jour et une nuit des dévas, et voici quelle est la division ; le jour répond au cours septentrional du soleil et la nuit à son cours méridional.
« Maintenant apprenez par ordre et succinctement quelle est la durée d’une nuit et d’un jour de Brahma et de chacun des quatre âges.
« Quatre mille années divines composent, au dire des sages, le crita-youga; le crépuscule qui précède est d’autant de centaines d’années, le crépuscule qui suit est pareil.
« Dans les trois autres âges, également précédés et suivis d’un crépuscule, les milliers et les centaines d’années sont également diminués d’une unité.
« Ces quatre âges qui viennent d’être énumérés étant sup-
pûtes ensemble, la somme de leurs années, qui est de douze mille, est dite l’âge des dévas — anges.
a Sachez que la réunion de mille âges divins compose un jour de Brahma et que la nuit a une durée égale.
« Ceux qui savent que le saint jour de Brahma ne finit qu’avec mille âges, et que la nuit embrasse un pareil espace de temps, connaissent véritablement le temps de la création et le temps de la dissolution.
« A l’expiration de cette nuit, Brahma qui était endormi se réveille, et en se réveillant il fait émaner l’Esprit divin qui par son essence existe et n’existe pas pour les sens.
« Poussé par le désir de créer, l’Esprit divin opère la création et donne naissance à l’éther que les sages considèrent comme doué dç la qualité du son.
« De l’éther opérant une transformation naît l’air, véhicule de toutes les odeurs, pur et plein de force, dont la propriété reconnue est la tangibilité.
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« Par une métamorphose de l’air est produite la lumière qui éclaire, dissipe l’obscurité, brille, et qui est déclarée avoir la forme apparente pour qualité.
« De la lumière par une transformation naît l’eau oui a
pour qualité la saveur : de l’eau provient la terre ayant pour qualité l’odeur, telle est la création opérée dans le principe.
« Cet âge des dévas, ci-dessus énoncé et qui embrasse douze mille années divines, répétées soixante et onze fois, est ce qu’on appelle la période d’un manwantara ou période d’un manou.
« Les périodes de manous sont innombrables ainsi que les créations et les destructions du monde et l’Être suprême les renouvelle comme en se jouant.
« Dans le crita-youga la justice, — sous la forme d’un taureau, — se maintient ferme sur ses quatre pieds, la vérité règne et aucun bien obtenu par les mortels ne dérive de l’iniquité.
« Mais dans les autres âges, par l’amour immodéré des richesses, la justice perd successivement un pied et est remplacée par le vol, la fausseté et la fraude, les avantages honnêtes diminuent graduellement d’un quart.
« Les hommes, exempts de maladies, obtiennent l’accomplissement de tous leurs désirs et vivent quatre cents ans pendant le premier âge ; dans le treta-youga et les âges suivants leur existence perd par degré un quart de sa durée.
« La vie des mortels déclarée dans le véda, les récom-
penses des actions, et les pouvoirs des êtres animés portent dans ce monde des fruits proportionnés aux âges1.
« Certaines vertus sont particulières au crita-youga, d’autres au treta-youga, d’autres à l’âge dwapara, d’autres à l’âge cali en proportion de la décroissance des âges.
« L’austérité domine pendant le premier âge, la science divine pendant le second, l’accomplissement des sacrifices pendant le troisième, et au dire des sages la dissipation pendant le quatrième.
« Pour la conservation de cette création entière, l’Être souverainement glorieux assigna des occupations différentes à ceux qu’il avait produits de sa bouche, de son bras, de sa cuisse et de son pied.
« Il donna en partage aux brahmes l’étude et l’enseignement des védas, l’accomplissement du sacrifice, la direction des sacrifices offerts par d’autres, le droit de donner et celui de recevoir.
« Il imposa pour devoir aux xchatrias de protéger le peuple, d’exercer la charité, de sacrifier, de lire les livres sacrés et de ne pas s’abandonner aux plaisirs des sens .