LA VIERGE JAPONAISE
Tous les pays de l’extrême Orient, Birmanie, Siam, péninsule malaise, Annam et Cochinchine, Thibet, Chine et Japon, lorsque les bouddhistes furent chassés de l’Inde par les brahmes, se rallièrent peu à peu à la réforme de Sakya-Mouni, c’est-à-dire de Bouddha, réforme dont l’île antique de Ceylan fut le berceau. Il est donc à peu près impossible aujourd’hui de trouver des documents authentiques sur les primitives croyances religieuses de ces peuples.
11 est indéniable cependant que le brahmanisme ancien avait pénétré dans ces contrées si rapprochées de son centre d’expansion, et qu’il composa le fonds commun des traditions de l’ancienne Asie. Le bouddhisme n’est du reste qu’un rameau du brahmanisme, ce qui explique la facilité avec laquelle il s’est imposé à des nations qui, adorant Brahma sans être soumises à l’unité religieuse imposée dans l’Inde par la domination des brahmes, ont dû trouver peu de différence entre les deux croyances.
Il est une chose dont on semble fort peu se douter en Europe, où chaque savant prend à tâche de se spécialiser dans l’étude d’une époque, d’une contrée, d’une croyance, et de
faire prédominer cette époque, cette contrée, cette croyance, sur toutes les autres, en accumulant les aperçus ingénieux, les traductions habiles, où l’un tient pour les Touraniens, l’autre pour les Accades, l’autre pour les Summériens, les Égyptiens, etc...
Il est une chose, disons-nous, dont on ne se doute pas, c’est que ie bouddhisme, dans son essence, dépouillé de toutes les superstitions dont il s’est revêtu en se répandant dans les masses, n’est autre chose que le brahmanisme des hautes classes et des initiés des pagodes, le brahmanisme pur en un mot.
La renonciation à tous les biens de ce monde, la répression des sens, la contemplation constante de la divinité, la méditation, la prière, les jeûnes continuels, pour parvenir au mokcha, c’est-à-dire à l’absorption dans l’Être suprême, tel est l’enseignement religieux que Manou donne à chaque page, à chaque sloca, aux adorateurs de Swayambhouva, la grande cause universelle existant par elle-même.
N’est-ce pas là également toute la doctrine bouddhiste?
Gautama, le premier Bouddha réformateur, n’a fait que prêcher au peuple les croyances réservées aux prêtres et aux initiés, sans rien tirer de son propre fonds ; de là est venue la haine des brahmes pour cet audacieux novateur qui donnait à tous le même culte, abolissait les castes, et soulevait les esclaves contre leurs oppresseurs.
De même que dans la nature physique les mêmes faits engendrent fatalement et toujours les mêmes phénomènes, de même dans l’ordre intellectuel et social, les mêmes institutions, les mêmes superstitions, les mêmes despotismes engendrent dans tous les temps et chez tous les peuples les mêmes révolutions, les mêmes bouleversements religieux et sociaux.
Le peuple était las de la domination des brahmes, las de son servage. Gautama-Bouddha a été l’incarnation des idées de
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réformes sociales et religieuses de son temps, comme le furent plus tard, à des degrés différents, les apôtres du christianisme, Mahomet et Luther.
Nous aurons occasion bientôt, dans une étude spéciale sur le brahmanisme et le bouddhisme, de prouver qu’il n’est pas une maxime, pas un enseignement moral, pas une croyance mystique du culte de Bouddha qui ne se trouve dans Manou.
Ce qui fait la force de l’Inde dans toutes les questions ethnographiques, ce qui prouve sa maternité universelle, son antiquité, c’est que l’on rencontre dans ses livres et sur son sol, toutes les lois, toutes les traditions, toutes les croyances de la plupart des peuples qui couvrent aujourd’hui le globe, que ses langues, samscrit et menagueri (tamoul), ont formé toutes les autres, et que si cette vieille terre n’était pas l’ancêtre, Y aima parens , il faudrait admettre que tous les peuples, les anciens comme les nouveaux, auraient détaché des parcelles de leur civilisation pour former la sienne, que l’Inde en un mot, ce qui serait absurde, se serait approprié, au fur à mesure de leur apparition, toutes les coutumes et croyances de l’Égypte, de la Grèce, de Rome ancienne, de la Polynésie océanienne, de la Finlande, de la Slavie, de la Scandinavie, de la Germanie et de la Gaule...
Il y a cependant des gens capables, en haine de la raison et du bon sens, de soutenir de pareilles thèses...
Parmi toutes les contrées où le bouddhisme plus ou moins transformé règne aujourd’hui, et chez lesquelles, ainsi que nous le disions plus haut, il n’est pas facile de rencontrer de sérieux documents touchant leurs primitives croyances, il en est une cependant — le Japon — où se trouve une secte religieuse indépendante du bouddhisme, qui a conservé des traditions religieuses qui paraissent avoir été puisées aux mêmes sources disparues, d’où sont sorties les croyances génésiques de l’Inde ancienne et de la Polynésie.
D’après la doctrine du Sinsyou, appelé aussi Kami no mitsi , la voie des dieux , l’échelle progressive des êtres,
Du sein du chaos primitif, un dieu suprême, qui n’a eu ni commencement ni cause et n’aura pas de fin, se révéla pour la création. Son nom composé indique son éternité et sa puissance :
Ame-no-mi-naka-nusino-kami.
Comme le Zyaus de l’Inde et le Jhoiho de la Polynésie, ce dieu n’est pas le créateur direct ; il divise son corps en deux parties, l’une mâle qui reçoit le nom
d’Iza-na-gino-mikoto ; l’autre femelle qui se nomme :
Iza-na-mino-mikoto.
Ces noms composés indiquent également les qualités particulières de ces deux divinités chargées de la création.
Jza-nagi dit à sa compagne Iza-nami :
« Vois l’immense étendue des eaux qui s’agitent autour de nous, il faut en faire sortir la terre habitable. »
Le dieu ayant alors plongé dans l’abîme, souleva avec sa lance d’or des masses de boue et d’eau, et fit sortir successivement les différentes îles qui forment le Japon.
Suivant la légende, la première qui apparut au bout de la lance du dieu fut le Kiousiou actuel, appelé primitivement Onok-oro-sima ; les autres n’émergèrent que plus tard, à des intervalles inégaux.
Une foule de légendes japonaises, relevées par Siebold, représentent le Nippon, la plus vaste de toutes les îles japonaises actuelles, comme n’étant, aux époques primitives, qu’un petit îlot qui se serait agrandi considérablement lors du dernier cataclysme diluvien.
Ce serait le même événement qui, dans notre hypothèse presque certaine, aurait submergé le continent polynésien en Je séparant de l’Asie : l’océan restituait ici ce qu'il prenait là.
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Tza-nagi s’unissant ensuite à Iza-nami, ils donnèrent naissance à tous les êtres animés et inanimés dans l’univers.
Nous ne suivrons pas cette fable mythologique dans tous ses développements, disons seulement que les premiers hommes étant devenus mauvais et ayant oublié leurs créateurs, Iza-nagi, le principe mâle de la divinité, s’incarna dans le sein d’une femme mortelle et vint gouverner le Japon, sous le nom de Zin-mouten-woü.
Il fonda le culte primitif des Japonais, donna un code de lois, fit refleurir sur la terre l’honnêteté et toutes les vertus aimées des dieux, et sa mission terminée, il vint rejoindre sa compagne aux cieux. Il avait laissé un fils sur la terre qui fut l’ancêtre des mikados ou chefs religieux du Japon.
Comme on le voit:
La doctrine du Sinsyou est basée sur l’unité dans la trinité, la révélation et l’incarnation divine. Elle admit également un principe femelle dans la divinité, une mère universelle, dont le sein fécondé donna naissance à tous les êtres :
. Iza-na-mino-mikoto.
Le culte d’Iza s’est conservé dans toute sa pureté. Le feu est son emblème, et depuis les temps antéhistoriques jusqua nos jours, les lampes sacrées sont gardées dans le temple d’Isye par un collège de prêtresses présidé par une des filles du mikado qui porte le titre de Saï-Kou, souveraine céleste.