‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 59 sur 119 · SU · texte numérisé non relu

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immortalhia la fontaine, les piliers de Tirtèle et ruinpliilhéiltre de Callien. Oue dire de cette fontaine Divona consacrée aux dieux , ornée d’un marbre plus beau que celui de Parus, qui offrait le flux et le reflux de l'Euripe, et dont Tenu, s'écoulant par douze canaux^ suflisait à un peuple innombrable? Si le (ils du médecin de Bazas avait chanté avec un soin aussi pieux le temple de Tutéle , nous saurions s'il n'était entouré que de viiijft-quatre colonnes et si , en franchissant les vingtune marches, on trouvait extérieurement quarante-quatre cariatides ou quarantehuit. (Juant à ruinphithéétre , debout encore en partie, il avait cinq eiK'eintes et deux grandes portes au rez-de-chaussée, de vingt pieds de hauteur et de dix-huit de largeur.

Tel pouvait être l'état de Bordeaux lorsqu'il fut élevé, dans le iii* siècle, i la dignité de métropole de la province aquitanique seconde, et vit comprendre dans son ressort les cités des .\géniens (Agen), des Ecolimiens (Angoulètne), des Santons (Saintes), des Pictaves (Poitiers), et des Pétrocoriens (Périgueux).

Le président de l'Aquitaine , délégué du vicaire de Vienne , qui représentait luiméme, dans les sept provinces méridionales, le préfet du prétoire des Gaules, faisait son séjour à Bordeaux. Celui qui exerçait cette magistrature en 268 , et qui s'appelait Vétricus , était parent d'une noble matrone romaine qu'on croit avoir été sœur de Posthume. Ambitieuse comme toutes les patriciennes qui avaient respiré l'encens du pouvoir, et livrée aux passions dominatrices d'Agrippine, Victoria obtint d'abord que son fils Victorinus fdt créé César; puis, quand ce Itomain énervé qui , sous l'horrible licence des mœurs invpériales, conservait encore le courage des premiers temps , eut péri dans une sédition, au lieu de pleurer sa mort elle jeta sur les épaules de Tétricus cette pourpre funeste dans laquelle un venait d'envelopper en six mois les cadavres de deux autres Césars massacrés par les légions. Jamais homme ne fut moins propre a jouer ce rôle et n’edt obéi plus passivement à l'influence de Victoria ; mais , quoique l'Espagne et les Gaules eussent reconnu son autorité , l'empereur de Bordeaux vivait dans des terreurs mortelles : assiégé par tes ombres sanglantes de Victorinus, (.ollianus, Galianus, .Marius, Quintillus, dans chacun de ses soldats il croyait voir nn assassin. Tremblant devant l'audace de Victoria , il frémissait à l'idée de se trouver en lutte avec Aurelianus , et avait peur de tout et de tout le monde. Qu'on juge donc de la joie de ce bonhomme, lorsqu'il apprit qu’Aurelianus, après avoir battu les barbares, accourait à marches forcées pour punir la révolte des légions. Il s'empressa d'écrire au César invincible pour le supplier de se hôter et de le tirer des mains de ces méchants [eripe me his, invicte, malit), et à peine les armées furent-elles en présence qu'il se jeta avec son (ils dans les rangs d' Aurelianus et vit écraser avec la plus vive satisfaction ceux qui l'avaient élevé malgré lui à l'empire.

En cessant d'étre la capitale de l'Espagne et des Gaules, Bordeaux devint, dans le siècle suivant , la métropole des sciences et des lettres, line pléiade de rhéteurs célèbres, Minen ius, dont la parole impétueuse comme un gave roulait des paillettes d'or; Léontius, l'excellent grammairien ; Exuperius, .Marcellus, Dynamius, qu'une accusation d'adultère exila en Espagne; Alcimus et Sedatus conquirent les premières palmes de renseignement et de l'éloquence, et attirèrent des disciples de toutes les nations européennes autour de leurs chaires. A la même époque^ vers 379, pour

r.onDEAUX.

que rien ne manquAt à In gloire des écoles de Bordeaui, Ausonc, que Valentiiiianus était venu clierriier dans sa classe, afin de lui conrier l'éducation de son flis, fut créé consul par son disciple. Jusqu'à celte date le christianisme n'avait pas fait de grands progrès dans la ville deTutéle*. Ifaprés les actes du concile d'Arles, il paraîtrait bien qu'en 3Ii, un prêtre nommé Orientalis prenait le titre d'évéque de liordeauv ; mais il devait gouverner une fort petite Église ; car on ne sait pas même d'une manière sûre si Aiisone , qui vivait en 380 , et qui avait été le précepteur d'un empereur chrétien, adorait Christ on Jupiter. A peine né, toutefois, et en face des autels de Diane et d'Apollon , debout encore et couverts de fleurs, le christianisme remplissait déjà le monde de l'éclat de ses schismes. Il n'était bruit partout que des conciles tenus extraordinairement pour arrêter quelque point de doctrine ou condamner quelque hérésie, et certainement les évêques de la primitive Église furent les plus grands voyageurs de leur temps, l'n motif du genre de ceux dont nous venons de parler nwessita, en 383, la convocation d'un concile à Bordeaux : il s'agissait d'un homme de grande érudition et de haute naissance appelé l’riscillianus qui avait es.sayê, l'imprudent! de réformer les nombreux abus dont l'ivraie étouflait déjà le bon grain dans les sillons du christianisme. Par un nipprochement bien remarriuable et qui prouve que les passions des hommes peuvent tenir le même langage à quatre siècles de distance , deux évêques dont il censurait les écarts exhuménuit , pour les lui appli(|uer, les reproches d'incestes et d'orgies nocturnes que les païens avaient faits aux premiers néophytes. « L'imo posteur , disnient-ils, gémit éloquemment sur les désordres du monde; et tandis « que sa doctrine conduit aux |>lus infâmes déréglements, il ne parle que daié- « forme. Priscillianus s'est acquis ainsi une répuUition de sainteté qui lui forme un a nombreux parti parmi les femmes , car outre t/ue les personnes du sexe ne sont pas a souvent assez en garde contre ta nouveauté, quand elle leur est préehée par un U directeur hypocrite, te prisciU Nanisme a pour elles des attraits particuliers. » Priscillianus, en efl'et, leur permettait d'enseigner le christianisme, et cette sorte de concurrence irritait si fort les évêquL>s d'Espagne et d'Aquitaine qu'ils se réunirent exprès à .'saragosse pour fulminer les foudres du concile contre elles et contre les autres erreurs de l'hérétique. Priscillianus cependant se défendait avec viguenr, et 1a lutte durait depuis trois ans lorsque le jeune t'iratianus, l'élève d'Ausone, périt à Lyon assassiné par un lieutenant de Maximus. Les orthodoxes n'étaient pas difliriles sur la légitimité du pouvoir : le prince qui les servait le mieux passait à leurs yeux pour l'élu du Seigneur : aussi quoique Maximus ne fiU qu'un tyran flétri par son usuriwtiun periideet l'assassinat de son maître, un prêtre espagnol nommé Ithacius, (|ue Sulpice Sévère, l'historien sacré d'Aquitaine, nous peint comme un homme audacieux, elTronté, grand parleur, pUsioniié pour l'éclat et la bonne chère, courut se jeter aux pieds de son trône baigné de sang et lui demanda la tête de Priscillianus.

t. Du pîcHlc&lal en marbre blanc tlos Tyrêiiôis, dccouverl en lliliM. t)au& les caves de rancieoiie Inltnid’jiice, purle sur sa face anlérieure l’inscription suivante ({ui met ce fait bors de doute :

Tutela Àug C. Octavius Vitali F., volo potu il L. S). E. l). l). Dédie. X. K. Jul^Juliano It. Et. Crispino foi. a ATiitêle Auguste, Gains Octavius Yilalis crigea ce monument, dans un lieu donne par di*cret des lltriirions, et il le dédia le dix des calendes de Gc^ïar sous le deuxième consulat de Jiilianus et de Cri«pinus. o

BOKItl-AÜX, :t,)7

Le tjiau, heureux de gagner à si i)eu de frais les é>^ques uquiUins, s’empressa d’aceueillir la requête d'Illiadus, qui, après avoir obtenu qu’on dédarilt l’hérétique indigne de l’épiscopat , dans le concile tenu h Bordeaux en 383, finit par le faire mettre à mort et ne quitta la ville qu’aprcs avoir poussé le peuple à tuer à coups de pierres une pauvre femme appelée Urbica.

Cet événement avait tristement signalé l’agonie de l’Empire en Aquitaine. Au moment même de sa chute en Vl2. les Gotlis conduits par Ataulf arrivèrent au* portes de Bordeaux, et les xirent s’ouvrir devant eux comme celles de toiiles les villes de la Narbonnaisc. Cet empressement unanime des populations à courir au-devant des barbares s’explique très-bien par le caractère pacifique et doux de l’invasion gothique, et par l’horreur qu’inspirait aux peuples l’administration romaine, qui, se sentant mourir, avait tendu outre mesure les ressorts de la tyrannie prcHMiisulaire et de la fiscalité impériale. Kéunis aux Alains, les Coths restèrent donc quelque temps à Bordeaux, et ils s’y seraient peut-être établis sans la politique personnelle d'Ataulf, qui, secrètement vendu aux Romains, les en fit sortir sous prétexte de les conduire à la rencontre du patrice Constantin, mais en réalité pour les entraîner en Espagne. Furieux de ce départ subit dont ils pressentaient vaguement la cause, les Coths oublièrent en quittant Bordeaux l’accueil qui leur avait été fait à leur arrivée. Des contributions de toute espèce furent exigées l’épée à la main, et les plus riches, parmi les(|uels se trouvait saint Paulin, l’ami d’Ausone, furent dépouillés de tout et chassés de la ville.

Trois ans plus tard Ataulf, qui était parvenu à enrayer au profit de Borne le mouvement de l'invasion, tomba sous les coups de scs Thymphades, et les Goths repassant les Pyrénées recueillirent définitivement dans les cinq provinces méridionales le magnifique héritage de Rome. Alors la main des Baltlics effaça dans la métropole Burdigalienne la trace des maux passés. Sous le gouvernement des successeurs de Thorismond , et surtout sous celui d’Ewarich ou d’Euric, le premier .pej^ue de son temps, Bordeaux remonta rapidement à ce haut point de splendeur (pji'avait Clit déciioir la ruine de l’Empire. Devenu capitale de la monarchie milie ^irc ifEwarich et le siège de sa cour, il était le rendez-vous de tous les envoyés Itarbares qui accouraient de tous les coins.de l’Europe pour rendre hommage à la ^ pu|^MKedlùtigoth. «Là, dit .Sidoine Apollinaire, xenaient s’incliner le Saxon aux ^ Jÿu^ l tiens, le vieux Sicambre à la longue chevelure, l’ilérule aux joues verdâtres, elle Bmgoode haut de sept pieds. Là, l’Ostrogoth coudoyait le Hun; le Romain y toraiMilA geiraux à cêté du Scythe, suppliant la Garonne de protéger le Tibre affaibH ; et le Parthe , venu des bords de l’Euphrate , y demandait du secours contre le Perse. î'A travers ces poétiques exagérations on entrevoit l’état de grandeur g^lte dont Bordeaux avait été doté par Exvarich. Seulement l’évêque de Clermont . • ai tarda pas à changer de langage. Toujours aux prises avec le schisme et l’hérésie, l’Église jetait véritablement le trouble dans l’état par ses querelles thèologiqucs : le roi gotb^dqui était arien comme son peuple , ne trouva d’autre moyen pour ré- ^tablir l’ordré que de sévir contre les évêques les plus ardents. Il n’en fallut pas ‘grantage pour fi^e crier à l’oppression : « le roi Exxarich , écrivait le panégyriste 'line, le roi Évarich ne permet plus que les saints discutent , c’est un Pharaon, c'est le mauvais riche paré de pourpre et de soie ; » et, s’adressant ensuite au pape II. V3

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GUIENNE

Basile, il l'assurait que Bordeaux s’acheminait vers sa mine, privé qu'il était de son pasteur. A l'en croire, la population sans clergé s'abandonnait au désespoir, on voyait les églises tomber en ruines, les gonds des portes arrachés, l’entrée des sanctuaires bouchée par des buissons et des épines. Tant que le Ber Ewarich vécut, ces plaintes, fort exagérées d'ailleurs, s’exhalèrent loin du trOne et avec une certaine retenue, mais à peine le jeune Al-Bich eut-il sucn'dé à son père qu'elles prirent un caractère menaçant. D'un naturel bon et doux, Al-Kich avait replacé dans leurs diocèses les évêques exilés. Ceux-ci , comme nous l'avons déjà dit, ne répondirent à sa clémence qu'en ap|>clant Chlodnig en Aquitaine. Le roi frank attaqua tout à coup son voisin pour ce que te Ghot estant corrompu par Cérèsie arienne avait les Dorgoignons ensuis et soutenus contre luij. S'il fallait en croire Grégoire de Tours , après la victoire de Vouglé Chlodwig aurait passé l’hiver à Bordeaux ; mais pour admettre un fait semblable on devrait supposer avec le vieil historien de l'Église que les Golhs s'étaient repliés d’une traite derrière les Pyrénées , et que la biche miraculeuse qui montra un gué aux Franks dans les flots de ta Vienne débordée avait pris le même soin pour la Charente , la Dordogne et la Garonne, ce qui eût été plus surprenant.

Sous les successeurs de Chlodwig, Bordeaux apparat! comme une cité indépendante : l'autorité s’y trouvait partagée entre un comte, défenseur de la curie , qui semble avoir résisté à l'invasion des barbares et survécu à la chute de l’empire , et l'évêque , usurpateur comme partout de la fonction et des attributions du président romain. Un prince frank, nommé Chlodwig, vint bien, en 573, chercher un asile dans ses murailles; le leude Siguif essaya bien d'y rejouer l'ancien rôle de Tetricus, mais rien ne prouve que la ville, qui était rangée dans iu circonscription nominale de l'Auslrasic , appartint plutôt à Contran qu'à Sigebert ou à Chilpéric. En .">85, une faible lueur historique se fait pourtant dans ce chaos. Un prétendu fils de Clotaire, Gondobald, surnommé Ballomer ou le faux prince, attiré de Constantinople , où il s’était réfugié depuis longtemps , venait , sous tes auspices de deux conspirateurs hardis, le patricc àlummole ut Didier, duc de Toulouse, revendiquer le trône de son père. En Aquitaine , où les populations ne demandaient pas mieux que de se détacher des Franks et' secondaient toutes les révoltes, plusieurs villes s'étaient déclarées en sa faveur. Il lui manquait Bordeaux toutefois ; $1*8 partisans l’y conduisirent, et l'évêque Bertram, Frauk de naissance , s’empressa de lui en ouvrir les portes et de le reconnaître pour souverain. Il ne fallait à cette royauté d'un Jour que la consécration de la victoire ; mois malgré une merveilleuse rcliiiuc de saint .Serge, qui (levait seule mettre l’armée de Contran en fuite, le pauvre Ballomer ne put l'obtenir. Forcé de quitter Bordeaux à la hûte, il courut se réfugier à Saint-Bertrand , pour y périr [wr la trahison de ceux même qui l'avaient élevé sur le |mvois. Brunehautt, si l'on en croit du moins les chroniqueurs du Nord, et Charlbert, le fabuleux roi de Toulouse, s'attribuèrent ensuite tour à tour la possession de Bordeaux , ce qui ne prouve nullement que leur autorité y fût reconnue. Tout porte à croire, au contraire, que les ducs de Gascogne en étaient les maîtres sous le règne de Chilpéric. Au reste, dès le commencvmient du viii' siècle , il n existait plus de doute à cet égard : les Gascons occupaient paisiblement le pays depuis les Pyrénées jusqu'à la Loire, et Eudo, leur prince, régnait seul à

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Bordeaux ; c'est à ce litre incontestable de souverain qu’en 7.32, il entreprit de repousser les Sarrazins'd'Abd-el-Raimian. Se rappelant leur défaite sous les murs de Toulouse, onze ans auparavant , il comptait sur une nouvelle victoire ; mais celte fois le sort ne favorisa point ses armes. Culbuté par les infidèles et rejeté par leurs charges impétueuses au delà de la Garonne il vit, sans pouvoir s'y opposer, la prise et le sac de la ville. Les Berbers, chargés d'un butin précieux, parmi lequel étincelaient l’or et les topazes, se dirigèrent bientét vers Tours.

Sous les deux fils d'Eudo, Ilunold et Vaïfar, Bordeaux devint la capitalcalu duché d'Aquitaine, et quand ces deux débris héroïques de la vieille nationalité ibère furent tomliés dans lenr lutte sanglante contre la race de Martel, (3iarleroagne en fit le siège d’un comté. Une dynastie germani(|ue remplaça donc hs enfunlt îles montagnes ; mais l'esprit de liberté , la passion d’indépendance qui animaient les peuplades vasconnes ne tardèrent pas à en transformer le chef. Charlemagne était à peine mort que Sigwin, épousant les intérêts aquitaniens, se détacha complètement du pouvoir impérial. L’empereur Ludwig, dit le Uébonnaire, essaya en vain de le ramener à l’obéissance par les voies pacifiques et plus tard par les armes. Sigwin, méprisant scs ordres et repoussant ses troupes, resta, par la volonté de ses sujets, comte indépendant de Bordeaux. Il eut pour successeur un fils du prénom de Ilugli , qui possédait déjà le comté de Saintes lorsqu’il fut appelé à remplacer son père. C'élait un homme de courage qui n'hésita pas , en 8A7 , à conduire les milices bordelaises contre ces hordes sauvages de Scandinaves que tous les barons regardaient avec stupeur du haut de leurs tours sans même oser leur lancer une flèche. Uugh Sigwin courut les attaquer résolument sur les côtes delà Saintonge. Mais les féroces compagnons de Lothrock ouvrirent à coups de hache les rangs de ses milices , et , passant sur son cadavre , car il s'était fait tuer à la tète des plus braves , ils poussèrent jusqu'à Bordéwix et le mirent à feu et à sang. Le butin qu'ils emportèrent avait animé les NoÜiMnds : au printemps de l'année suivante , guidés par le fameux Asker, ces pirates rcpa’rurent à l'embouchure de la Garonne. Employant cette fois la ruse, ils profitent de la marée et des brouillards qui couvrent la rivière pour arriver silencieusement et sans être aperçus, jusque sous les murs de Bordeaux. Un Juif, qui les attendait, les introduit par une poterne, et cette malheureuse population , surprise et désarmée , est livrée au fer des ttarbl^s.

Après s'étre baignés dans le sang, selon leur coutume, et avoir pillé kviUéi kitlaf*. . ^ roands l'incendièrent et sc répandirent la flamme à la main dans le Médoc, «OMaenant^^^^ en esclavage les femmes, les jeunes gens et le nouveau comte jjppelé Goilheiik Lear , expédition finie , ils redescendirent à Bordeaux chargés de bolin et s'y tnm’ifiB^' plus personne. Tout ce qui avait échappé à la mort et h CeMlifage-h.'était enfui. S'emparent alors de ces ruines ils en firent leur principale pUce d’armes et l'entrepôt de leurs pillages, tandis que les débris de la popuMkm boidbtaise erraient misérablement de cité en cité. * . . .1-

lyaut entendre la voix des contemporains pour se faire aQe.:idée de ces jours ^ deuil : < Ayant appris, écrit en 851 le pape Jean VUI, la ruine totale de Bordeaux et les terribles ravages qu'essuya cette malheureuse province, instruit que les incursions des Normands l'ont changée en une triste solitude , que les restes des populations échappés au carnage gémissent dans les chaînes loin de leur patrie.

nous avons résolu, malgré notre douleur, de subir la loi de la nécessité, et, contraint par le malheur des temps, de rcldclicr un peu les liens de la discipline ecclésias* tique, cest pourquoi, bien que les saints canons défendent aux évéques de changer de province, la métropole de notre frère Frotarius ayant été si cruellement désolée que non-seulement il n’en peut tirer aucun revenu , mais qu’il n’y reste pas même une maison debout, nous lui avons confié, de notre plein pouvoir apostolique, le gouvernement de la sainte Église de Bourges. »

A partir de cette époque et durant cinquante ans, les ruines de Bordeaux ne furent plus qu'une aire funeste d’où s’élancèrent successivement comme des vautours, pour fondre sur leQucrcy, le Périgord ou la Gascogne, Ilastings, Asker et Begnaud, le plus cruel de tous. Telle était l’impression de terreur causée surtout par les brigandages de ce dernier que l’imagination populaire s’im pénétra d’une manière ineffaçable, (juand deux siècles seront w'oulés nous retrouverons les souvenirs de ces temps néfastes dramatisés par la tradition, qui n’oublie rien. Seulement, comme les vapeurs du mcneilleux ol)scurcissent l’horiion historique à mesure qu’on s’en éloigne, les générations suivantes confondront les événements, les lieux et les dates ; les hommes dont la vie a jeté un grand éclat comme Charlemagne joueront un rùle dans cette épopée immortelle : Hugh Sigwin , mort en combattant les Normands , deviendra le roi Huon de Bordeaux , et le féroce roi de mer Regnaud ce brave et malheureux fils d’Aimon, qui doit exciter l’intérêt, la pitié et l’admiration de tout le moyen êge.

Après l’expulsion des Normands , qui ne s’effectua que dans les premières années du X' siècle , Bordeaux se repeupla peu ù peu et finit par sortir de ses ruines : mais l’aspect de la ville nouvelle, formée de chaumières et de chétives habitations, n’en rappela pas moins douloureusement le souvenir de la métropole antique si riche et si belle avant l’invasion. Cest au moment où l’on achevait de la rebâtir que le comte Guilhem II , successeur d’un Raimond resté inconnu , mais qui pourrait bien être un comte de Bigorre, se reconnut vassal de Sanche, le duc de Gascogne, par les soins duquel il venait de recouvrer la liberté. A sa mort, arrivée en 961 , le comté de Bordeaux échut au même duc Guilhem Sanche, qui le transmit , en 989 , à son fils Bernard : celui-ci n’ayant point eu d’enfants , ni son frère .Sanche non plus, la Gascogne fut réunie, en 1039, au duché de Guienne ou d’Aquitaine, dont Bordeaux fit partie désormais. Un siècle plus tard, la fille du dernier duc d’Aquitaine, en divorçant à Beaugenci avec Louis-le-Jeunc, enleva ce duché à la France et le rendit anglais pour trois cents ans.

Nous avons déjà parlé des discordes domestiques et des troubles civils qui désolèrent l’Aquitaine sous le gouvernement des premiers Plantagenets. Richard , surnommé depuis Caeur^e-Lion , après la mort d’Henri II, son père, sentit la nécessité de faire Oéchir son orgueil et de s’attacher la capitale de l’Aquitaine. Avant de passer la mer, il fit donc convoquer par son sénéchal une assemblée extraordinaire à Bordeaux dans le palais de l’Ombrière, résidence ordinaire des anciens ducs. Là, Richard, entouré de l'archevêque, des abbés, des barons et des principaux bourgeois de la ville , promulgua le règlement suivant : « Les barons auront soin de corriger ceux de leurs vassaux qui causeraient quelque trouble ou quelque dommage. Si l'un des barons commet un délit il comparaîtra devant le roi et

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paiera soixante sols d’amende pour avoir enfreint la paix : il ne sera plus reçu en outre à porter plainte, quelque tort qu’on lui fasse. Quant aux prévôts et baillis établis par le roi ou par son sénéchal dans le Bordelais et qui se rendront coupables d’un délit, on prendra une partie de leurs biens pour réparer te dommage : l’autre sera confisquée et ils deviendront eux-mémes serfs. Quiconque entrera dans la vigne d'autrui et y prendra une grappe de raisin paiera cinq sols ou perdra une oreille. On paiera au roi durant sept années le droit de commun pour qu’il tienne In main pendant tout ce temps à l’exécution de cette ordonnance. »

Richard périt misérablement après avoir rempli l’Europe et l’.Xsie des reflets lumineux de sa renommée. Pendant qu’on emportait son corps à Fontevrault, les Bordelais virent arriver Jean-sans-Terre, son successeur, étaux lamentations douloureuses succéda aussitôt le bruit des fêtes. Dans les murs de Poitiers s’était olferte par hasard aux yeux du nouveau roi la jeune Isabelle d’Adbémar, héritière de l’Angoumois ; Jean fut séduit par sa merveilleuse beauté , et en homme accoutumé à céder au mouvement de ses passions , bien qu’on lui eût dit qu’elle était fiancée au comte de la Marche, il l’enleva et la conduisit à Bordeaux , où l'archevêque Hélie leur donna, en 120:i, la bénédiction nuptiale. Pendant les dix-sept années pleines de troubles et d’agitations civiles et religieuses que Jean passa sur le trône, deux événements importants, la confiscation de la Guienne par Philippe- Auguste et le concile de 12U , intéressèrent particulièrement Bordeaux. Toutefois la querelle des deux rivaux se vida loin de ses murailles , et Philippe put bien saisir la Normandie, l’Anjou, le Poitou et la Saintonge, mais l’orifiamme s’arrêta au bord de la Gironde. Pour le concile qui se tint le lendemain de la Saint-Jean, quand l’issue de la croisade contre les Albigeois semblait douteuse encore, que Monlfort inondait de sang le Languedoc et que Borne était dans toute la chaleur de sa colère , il fit merveilleusement éclater aux yeux du siècle la hauteur et les prétentions despotiques de l’Église. Sous la présidence de Robert de Cock, légat du saint-siège et cardinal du titre de Saint-Éllcnne, il fut enjoint aux seigneurs de réprimer les usures des Juifs, sous peine d'interdit : on excommunia ensuite les Cahorsins, les routiers, les hérétiques, les barons qui retenaient les dîmes de l'Église et ceux qui, au lieu du dixième, ne payaient que le onzième ou le douzième. I-a lutte presque incessante du roi Jean contre scs fiers barons de la Grande-Bretagne le força de chercher son point d’appui dans ses provinces étrangères. Souvent l’archevêque de Bordeaux reçut des demandes de subsides ou des lettres confidentielles dans lesquelles le Plantagenet, en rappelant qu’il était un enfant de l’Aquitaine, implorait le secours des fidèles Bordelais ou des citoyens de Bayonne contre scs propres lords. Telles étaient les relations de la royauté anglaise avec Bordeaux lorsque ce prince mourut empoisonné en 1216. Henri III, son fils, SC montra d’abord favorable aux prétentions du clergé : il nomma l’archevêque de Bordeaux Guilhem, sénéchal et garde de toutes ses terres d’outre mer. Ensuite, soit par le conseil de ce prélat, soit dans la vue de résister avec plus d’avantage aux entreprises de lÆuis VIH , il envoya son jeune frère Richard à Bordeaux avec une flotte de trois cents voiles. Les vaisseaux anglais entrèrent dans la Garonne aux fêtes de Pôques de 1225 et vinrent débarquer le jeune prince, igé seulement de seize ans , devant le palais de l'Ombrière où le suivit un concours de

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peuple prodigieux. Là, dans l'antique salle où avaient tant de fois retenti les voix de son grand-père et de ses oncles llenri-au-Court-Mantel et Richard-Cœur-de- Lion , il lut les lettres de son frère , qui implorait l'appui de ses féaux Bordelais contre la France, et faillit voir les voûtes de l’üinbrière crouler sous les acclamations publiques. Pour récompenser ce dévouement et s'attacher par les liens de la reconnaissance la plus importante de ses villes après Londres, Henri III ne trouva pas de meilleur moyen que de rétablir franchement sur sa hase antique le régime municipal, qui avait subi d'étranges altérations depuis les Romains.

Déjà, vers 1173, son grand-père Henri II était entré dans cette voie en octroyant aux Bordelais le droit d'élire un maire. Coneestil Diinligalensilius Henricus Leonorœ tnarilus ut Higant sihi libère mojorem civitatis. Mais la concession de 1235 acheva de ressusciter la vieille et sainte liberté communale. Voici quelle était, en vertu de cette ordonnance célèbre , la constitution municipale de Bordeaux : premièrement , l'administration de la ville était conDéc aux soins et au zèle d'un maire et de cinquante jurais, qui devaient prêter serment de Qdélité au roi d'Angleterre en leur nom et au nom de la commune. Le maire ne pouvait rester qu'une année en charge , et n'était rééligible que trois ans après l'exercice de sa première magistrature. Ses gages étaient de mille sols payés par la ville, et il ne recevait si petits deniers dont il ne dût compte aux jurais. Ceux-ci pouvaient affecter ces deniers aux besoins de la commune. Dans le cas d'un détournement de fonds, le maire devait donner mille sols d’amende et restituer les deniers pris. Il était expressément défendu à tout citoyen d'employer la brigue pour se faire élire maire. Les jurais , en sortant de charge, élisaient leurs successeurs. Ceux-ci étaient tenus de prêter serment devant la commune, de gouverner fidèlement la ville, de bonne foi, sans égard pour les amis, sans haine pour les ennemis, et toujours selbn la justice et la vérité ; d’élire un maire agréable au roi d'Angleterre , probe et dévoué aux intérêts de la cité et de la commune , et de choisir enOn, en cessant leurs fonctions, cinquante autres jurais loyaux et cnnsciendcui.

Si un jurât était accusé d'avoir révélé le secret du maire et de ses collègues , il fallait , pour qu'on le reconnût innocent , qu'il fit serment sur le corps de saint Seurin, ou sur les saints Évangiles devant la commune assemblée. Si, au contraire, il ne pouvait repousser l'accusation , il devenait incapable d'exercer à l'avenir la charge de maire ou de jurât. Le maire, étant appelé à donner l'exemple de l’équité et du respect dû à la loi, devait subir, lorsqu'il violait la constitution municipale, un châtiment une fuis plus rigoureux que celui qui était imposé à un jurât coupable de la même faute. La punition indigée dans ce cas à un jurât surpassait, pour le même motif, celle dont le simple citoyen était passible. Quand un jurât frappait un de ses collègues hors de l'enceinte de laJurade, il était attaché avec des chaînes de fer, renfermé dans la maison du maire, et mis à la merci de l'offensé. On condamnait ensuite le coupable à un bannissement de vingt jours, et à une amende de six livres six sols. Si les coups étaient portés en pleine assemblée, devant le maire et les jurais , on enchaînait le coupable , on le traînait dans l'hûtel du maire, où il restait une nuit et un jour, puis il était conduit chez l’offensé avec les fers aux pieds, banni pour huit jours, et frappé d’une amende de treize livres. Tous les ans, le corps de la Jurade nommait trente pnur hommes ou conseillers, qui

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BOUDEAUX. 3i;j

prétaiunt serment d'obéir au maire et aux jurats , de leur donner de sages avis , de garder les secrets intéressant le bien public, et de se tenir prêts à marcher pour la défense de la commune , si elle tombait en péril. Lorsqu'un jurât était convaincu d’avoir reçu de l'argent d’un plaignant, il était tenu de le restituer et de payer soixante-cinq sols d'amende. Tout bourgeois assez hardi pour troubler les délibérations de la Jurade, ou pour donner un démenti à scs membres, devait être arrêté sur-le-champ. Lorsqu'il y avait pénurie dans lo caisse municipale, le maire et les jurats pouvaient recourir h un emprunt, et s'ils s'adressaient à un citoyen de Bordeaux, celui-ci était tenu d'agir de bonne volonté. N'obtenait pas, du reste, qui voulait ce titre précieux de citoyen.

Nul ne pouvait devenir citoyen de Bordeaux s'il n'avait une maison et un établissement dans cette ville. Pour que les chevaliers mêmes fussent agrégés au corps de ville, H fallait une permission spéciale du roi d’.Angleterrc. S'il arrivait qu'un étranger edt tué, blessé, ou retenu prisonnier un citoyen de Bordeaux, il ne pouvait rentrer dans la ville .sans la permission du maire, des jurats, ou des parents de la victime. Le père avait le droit de vendre son (ils, ou de le donner en gage, lorsque la nécessité le slrangiilail , et cette vieille réminiscence des lois romaines, ce respect exagéré de l’autorité domestique, allaient si loin qu'un bourgeois qui , dans un mouvement de colère , venait de tuer sa femme ou ses enfants , était absous, pourvu qu'il osAt jurer sur les reliques de saint Seurin qu'il avait commis le crime involontairement et en éprouvait du repentir. Par une conséquence du même principe , l’époux devenait le juge de sa femme. Mais la coutume, gardienne sévère des mœurs , tout en la condamnant , comme partout , !i courir nue avec son complice, si elle était surprise en adultère, protégeait sa pudeur par les peines les plus rigoureuses , quelle que fût sa condition. Ainsi le serviteur convaincu d'avoir eidevé la Tdle , la pupille ou 1a nièce de son maître était puni du même supplice que l'esclave autrefois, c'est-à-dire de mort : le rapt entraînait le bannissement, et l'homme qui prenait de force, et sans lui donner son salaire, même une courtisane , n'échappait au bourreau qu'en devenant son époux.

Non moins préoccu|)és des intérêts des bourgeois de Bordeaux, comme marchands et comme propriétaires , les rédacteurs du code communal avaient réservé des châtiments très-graves pour les délits matériels. L'individu, par exemple, qui commettait un premier vol était mis au pilori ; au second , il avait l'oreille coupée , et la troisième fois on le pendait. lav vol nocturne était puni de mort, le vol à main armée s'expiait en outre par la question , le recel de l'objet volé pur le bannissement. Les condamnés étaient conduits au supplice liés à la queue d’un cheval, après avoir été présentés au prév ôt de rornbrière , et, pour inspirer plus de terreur aux méchimLs, on enterrait le meurtrier tout vivant sous le cadavre de sa victime, txs bourgeois de Bordeaux ne pouvaient être dépouillés de leurs titres de citoyens, ni perdre les bénéQces de leurs privilèges, que dans le cas où ils auraient cherché à entraver l'action de la justice , à faire évader un criminel , à prendre les armes contre le roi d'Angleterre, à contrefaire la monnaie, à livrer un château conQé à leur garde, ou à passer du côté des hérétiques. Leurs devoirs envers le roi d'Angleterre se bornaient au service militaire, qu'ils étaient cordraints de lui rendre pendant vingt jours, toutes les fois qu'ils en étaient requis par le sénéchal , sous

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peine de soixante sols d'amende. Toutefoiiril ne sai> aient l'ost royal que jusqu'aux 'frontières du diocèse. Quant aux nobles et aux chexaliers bordelais , leur service devait durer quarante Jours et n’était pas limité aux frontières. Aussi jouissaient- ■àils , en revanche , du droit de chasse dans les forêts du roi , droit sévèrement interdit aux simple^ q^oyens , et du piinlége de vider leurs dilférends judiciaires les armes à 1^ main. Dans ce cas, les deux nobles adversaires, couverts de cuissards à lames, d'un cribpeau de fer avec camail et d'une cotte d'armes, le ceinturon nien garni d'un coutelas et d'une épée tranchante, entraient à midi dans l'arène, en disant au maire de Bordeaux : Seigneur juge , voici mon corps que je mets à votre disposition et promets de faire mou devoir. Puis, lorsqu'ils avaient fait, en la baisant, une croix sur la^terre , on les laissait aller jusqu'au moment où le plus faible s'avouait vaincu.

Tout en accordant à Bordeaux d'amples libertés, les rois d'Angleterre avaient , comme on vient de voir, réservé soigneusement leur droit : or, il est impossible que deux pouvoirs qui se trouvent sans cesse en présence ne Unissent point par sc heurter, quelle que soit d'ailleurs leur nature. En 12^9, Henri III indisposa les esprits en retirant tout à coup, sans autre prétexte que son bon plaisir, le duché de Guienne à Richard son frère, pour le donner à son flls Edouard. Cette mesure extraféodale fut si mal accueillie à Bordeaux , où l'on aimait Richard , que pour amener les bourgeois à prêter serment h son fils, Henri se vit contraint de leur payer trente mille marcs d'argent. La somme était forte et il lui en avait coûté de s'en dessaisir. I.e dépit qu'il éprouvait lui fit commettre une faute plus grande. .\fin de dompter cette ardeur indépendante qui agitait Bordeaux, et de contenir dans les limites municipales les plus étroites sa naissante liberté, il envoya comme lieutenant du jeune duc Edouard, encore au berceau, le fils du bourreau des Albigeois, Simon de Montfort comte de Leicester. Cet homme , inflexible et creel comme tous ceux de sa race, exécuta si durement les instructions du roi , que les révoltes éclatèrent de toutes parts. Il les étouffa d'abord dans le sang; mais les Gascons s'étant levés en masse à l'instigation des Bordelais, qui avaient formé secrètement une de ces confédérations si communes dans leur histoire, le battirent et le renvoyèrent seul cl presque nu en Angleterre. Il en revint, rentra de force dans la ville et recommença è la courber sous son joug de fer. Alors les barons , qui avaient tenté plusieurs fois de lui èter la vie, sc réunissant à la commune, firent partir l'archevêque Gérard de .Alalemort pour I.ondres, afin de représenter au roi que Leicester les traitait avec une barbarie sans exemple, qu'il employait pour les détruire la famine, les cachots et le fer, et traitait, enfin , la capitale de la Guienne comme une ville conquise. Henri , craignant de pousser trop loin les choses , rappela cette fois le comte ; il l'aurait même remplacé sans l'opposition de scs lords qui , pour ne pas paraître avoir le dessous avec les bourgeois, exigèrent que Leicester conservât son gouvernement : « Retournez donc en Gascogne, puisque vous aimez tant la guerre civile, s'écria le roi tout en colère : il est prolwble que vous ne manquerez pas d'occasions de verser le sang tant que vous y serez. » Henri 111 prophétisait en disant ces moLs : à peine le comte eut-il pris terre, qu'il lui fallut combattre. Vaincus cependant, malgré des prodigesde valeur, dans un engagement qui fut long et sanglant, les Bordelais firent leur soumission. Dans un traité, rédigé en 1250, en présence des

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archevêques d'Aurh et de Bordeaux , on convint que tout ce qui s'clait passé serait mis en oubli ; que ceux qui s’élèveraient contre le roi , son lieutenant, le moire ou les jurats, encourraient la peine du bannissement , que les citoyens cesseraient de tenir des assemblées et de faire des confédérations, et que deux cents hommes, choisis par Leicester et les jurats, prêteraient serment, sur l'autel et l'Évangile, et devant la sainte hostie , de garder inviolublement la paix.

Ce traité eut le sort de toutes les conventions que la nécessité arrache : dès qu'ils en trouvèrent l'occasion, les Bordelais s’empressèrent de le violer; alors Henri se décida , quoique un peu tard peut-être, à sacrifier son lieutenant , et Leicester fut rappelé. Mais sa dureté avait jeté les esprits dans un tel état d'irritation que peu s’en fallut que Bordeaux ne se donnât au roi de Castille. Heureusement pour la couronne anglaise, Edouard, phis habile que son père, se rendit dans cette capitale en 1256 et pacifia tout. Comprenant à merveille que le seul moyen de s'attacher une ville est d’en gagner le premier citoyen, il sut flatter avec tant d'adresse l'amourpropre de l'un des bourgeois les plus influents, nommé Gaillard de Solcrs, qu'il en obtint une promesse écrite ainsi conçue : » Je, Gaillard de Solcrs, citoyen de Bordeaux, promets, non par force, par crainte ou par ruse, mais de mu propre volonté, de /aire tous mes efforts pour que, par moi et par les miens, la mairie do Bordeaux soit mise sous la main du prince Edouard. Je promets en outre de l'uider à construire une forteresse dans la cité de Bordeaux, et pour garantie de mes promesses, je lui engage mes meubles et immeubles et me livre à sa discrétion. »

L(‘s marchés infêmes sont d’ordinaire ceux dont la réalisation se fait le moins attendre. Un an après , le traître Gaillard de Solers avait vendu ses frères, et tout pliait devant les .Anglais, excepté l’abbé de Sainte-Ooix. Lorsque le prince exigea l’hommage du Oer ecclésiastique, il garda le silence, et Edouard lui ayant demaiidide qui il tenait la justice de Macau , de Sonlac et de Saint-Macaire, il lui répondit hardiment : Du pape. Malgré cet acte isolé d'op|H>sition et les intelligences secrètes de l'archevêque avec le roi de France Pbilippe-le-Hardi, Edouard, en succédant à son père, pouvait compter sur la fidélité des citoyens de Bordeaux. Elle ne tarda pas à être mise à l’épreuve. Débarrassée des ob.stacles qui avaient entravé sa marche pendant tant d'années, la royauté française commençait è porter sérieusement ses regards sur les provinces méridionales. En 1292, plusieurs collisions sanglantes ayant éclaté entre les marins des deux nations, l’hilippe-le-Bel saisit ce prétexte pour intervenir dans les affaires de son vassal Edouard, qu'il savait embarrassé en ce moment par la guerre d' Écosse. Il lui lit donc signifier une note contenant entre autres sujets de plainte , les griefs suivants : « accusation de piraterie contre les Bayonnais qui avaient, selon le roi de France, capturé des navires, massacré des marins normands dans le port de Rions et insulté les habitants de la Rochelle ; refus d'envoyer certains délinquants dans les prisons de Périgueux ; promesses et menaces publii|uement adressées aux assises par les fonctionnaires anglais pour exciter les populations & ne pas obéir au roi de France et à résister aux saisies qui seraient faites de sa part; outrages faits aux agents du roi de France, qui dans divers lieux avaient été grièvement battus, et cruautés exercées contre ceux qui en appelaient à sa cour, dont quelques-uns avaient été pendus et conduits au supplice un rouleau de bois dans la bouche , attaché par les deux bouts derrière le cou, 11. AA

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aQn qu'ils ne pussent parler pour renouveler leur appel. » A l’énomération de ces grevances et damnages, Edouard, sérieusement occop<5 en Ecosse, répondit par des excuses ; et les exigences de Philippe-le-Bcl augmentant d'autant plus qu'il voyait sou rassal moins en mesure de les repousser, le prince Edmond, son frère, fut envoyé à Paris pour répondre à la citation de comparaître devant la cour des pairs, que Jean d'Arablay, sénéchal du Périgord, était venu signifier en Guienne le jeudi après la Saint-Nicolas d'hiver ( 1293). Personne ne semblait moins propre à cette mission : jeune et peu expérimenté, le prince Edmond se laissa longtemps amuser par Philippe , et tomba enfin dans un piège où n'eiit pas donné un enfant. Au moment où, rebuté du peu de succès de ses démarches, il songeait à repasser la mer, Mario de Brabant, veuve de Philippe-le-llardi, et la reine lui insinuèrent que les outrages faits à la couronne de France exigeant une réparation éclatante, Philippe-le-Ifel se contenterait de la remise de quelques places qu'il rendrait, à leur sollicitation , immédiatement après l'accomplissement de cette formalité. Edouard, à qui son frère présentait cette insinuation comme un traité, s'estimant heureux de sortir d'embarras au prix d'un simple acte de vasselage , écrivit sur-lechamp au sém'-chal llawering de remettre le duché de Guienne entre les mains du roi de France. En conséquence, le connétable Raoul de Clermont, seigneur de Ncsic, SC rendit à Bordeaux, en prit possession au nom de son maître, et après avoir requis le serment de fidélité des l)ourgeois et des jurats, que ceux-ci ne voulurent prêter que sur le vu des lettres d'Edouard scellées du sceau royal, il s'engagea, au nom de l’hilippe, h maintenir les privilèges de la ville, et lui donna pour maire le chevalier Girmond de Ilurlac.

Au bout de quelques jours, le roi d'Angleterre jugeant la satisfaction snlllsante, demanda la restitution de la Guienne, eonformément aux conventions secrètes d'Edmond et des deux reines; mais qu'on juge de sa surprise, lorsque Philippc-lc-llel lui répondit qu'il les ignorait entièrement et n’avait saisi la Guienne qu'en vertu de la confiscation prononcée contre lui par le parlement pour n'avoir pas comparu. Quoique furieux de celte perfidie, Edouard ne put s’en venger que deux ans plus tard, en envoyant, aussitôt qu’il eut terminé la guerre d’Écosse, une nombreuse flotte avec des troupes de débarquement qui reprirent et reperdirent Rions et l’odcnsac, bourg communal placé dès le xii* siècle sous la juridiction de l’archcvéque de Bordeaux. En 1207, les .Anglais reparurent dans le Médoc sous les ordres du duc de Lancaster, et poursuivirent les ribauds du comte de Valois jusqu’aux portes de la \ille, qui ne rentra cependant sous la domination étrangère qu’en 1303, après le renouvellement solennel du traité de Montreuil, et l'hommage rendu par Edouard è Philippe dans la capitale de la Picardie.

L'évacuation de Bordeaux par les Français, qui l’avaient tenu dix ans, fut suivie de vingt-deux années de paix , durant lesquelles les Bordelais virent élever leur archevêque Bertrand d’el Golh, né dans le Bordelais, à la dignité pontificale, et rétablir solennellement la Jurade abolie par les ordres de Philippe-le-Bel. Mais, en 1325, la guerre se ralluma sur le prétexte le plus futile, la construction d’une bastille aux frontières de l’A gênais, et le vieux comte de Valois revint, pour la dernière fois, pronrener la flamme et le fer sous les murs de Rions. Presque toutes les villes

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de la Guienne étaient tombées en son pouvoir, et si Charles-le-Bel eût subi les traditions du règne précédent, cette grande province se trouvait confisquée de fait; mais il céda aux instances de la femme d'Edouard III, Isabelle, qui était sa sœur, et rendit toutes ses conquêtes , sous la condition d'un hommage qui lui fut prété en 132ô. Lorsque Philippe de Valois monta sur le trône, il se rappela que le jeune prince anglais lui avait disputé la couronne de France : il esigca, avec la dernière rigueur, l'hommage qui lui était dû pour le duché de Guienne , et força le fier Edouard de quitter, pour se mettre à ses genoux , la couronne, l'épée et les éperons. En se relevant, Edouard courut préparer les hostilités, qui éclatèrent en 1338. Le roi de France les avait commencées lui-méme, le 24 mai de cette même année; sur le refus d'Edouard de lui livrer Robert d'Artois, il écrivit à Pierre dé Marmande, sénéchal du Périgord, de saisir le duché de Guienne. Hélias Sudor et Pierre de Mothes, lieutenants de ce dernier, se transportèrent donc le vendredi après la fête de la Pentecôte à Libourne et notifièrent leur commission à noble et puissant homme Olivier de Ingham, sénéchal de Gascogne; c'était le signal d'une guerre qui allait durer dix ans. En effet, après une trêve que les deux rois s'accordèrent pour avoir le temps de rénnir leurs forces, Henri de Lancaster, comte de Derby, débarqua, dans le mois de juin I34.'i, au kay de llordeaux , où U fut grandement bien reçu des bourgeois de la cité et des cheraUers gascons gui là esloient, et se mit ensuite aux champs contre les comtes de Lille et de Périgord qui tenaient le parti du roi de France. Cette campagne lui donna Bergerac et Langon ; il venait de rentrer triomphalement à Bordeaux , dont la bourgeoisie était sortie en procession pour aller à la rencontre de ses troupes victorieuses , quand il apprit que les seigneurs du parti français assiégeaient .Auberoche. Courir au secours de la ville, battre les comtes de Lille, de Valentinois et de Périgord, et forcer Monségur et I.a Réole, fut l'alfairc de onze semaines. Le 15 avril de l'année suivante, Jean, duc de Normandie, arriva enfin avec cent mille hommes; mais toute cette multitude, mal dirigée, se morfondit quatre mois sous les tours d' Aiguillon, et disparut subitement au bniit du désastre de Crécy. Derby, pendant ce temps, revenait à Bordeaux, chargé d'un immense butin que sa cavalerie anglo-gasconne avait glané sur les deux rives de la Charente.

Dix ans passèrent sur cette expédition. En 13.55, Philippe de Valois était descendu dans la tombe lai.ssant le trône h son fils Jean , qui devait mettre la France 4 deux doigts de sa perte. Fier du succès de scs armes, Edouard exigeait, pour convertir la trêve en une paix durable, que le nouveau roi renonçAt à sa suzeraineté. Jean ayant rejeté cette propositiom avec hauteur, la guerre se ralluma en Guienne; et ce fils d'Edouard, si célèbre sous le nom de prince Noir, fit son expédition de Gascogne, et l'année suivante sa fameuse course dans l'ouest, où il gagna la bataille de Poitiers. Ce fut à Bordeaux qu'il emmena son prisonnier. O Or ne pourroit-on mie recorder la fête et solennité que ceux de Bordeaux firent au prince, et comme honorablement ils le reçurent et le roi de France aussi. Si amena ledit prince, le roi de France et son fils en l'abbaye de Saint-André, et là sc logèrent tous deux , de roi de France d'un ley et le prince de l'autre. Tout cet hiver, ajoute le naïf et scnipulcux Froissart, se tint le prince et la plus grande partie des seigneurs d'Angleterre qui 4 la bataille de Poitiers avoient esté à Bordeaux sur

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Gironde en granl revel et eshnltement. » Ce qui n’empéchüit pas, toutefois, que de violentes querelles n'éelniossent tous les jours entre les Gascons et les Anglais, b qui les premiers rcproeliaient et maintenaient tous notoirement çue par eux et leur emprise avait été fait le voyage et pris le roi de France. Ils songeaient même à s'opposer de force au départ de Jean, que le prinee Noir ne put conduire à Londres qu'après leur avoir eompté cent mille florins d'or. Après la délivrance du noble captif et la signature du traité de Bréligny, en 1362, Edouard lit voulant récompenser les services du vainqueur de Poitiers, érigea la Guienne en une principauté comprenant le Bordelais, la Gascogne, le Poitou, la Saintonge, l’.\genois, le Périgord, le Limousin, la Bigorre, les I.andes, le Quercy et le Rouergue, et l'cn investit à titre de souverain , avec Uordeaui pour capitale.

Le prince Noir y tenait sa cour, qui n'avait pas peu ajouté à la splendeur de la ville au moment où , trois ans plus lard , dom Pédro, le roi de Castille détrôné par' les compagnons de Transtamara, son frère bâtard , et de Du Guesclin , vint implorer l'appui des armes anglaises. Le prince en référa à son père, qui, malgré l'avis de son conseil et bien que faisant lui-méme très-peu de fond sur les promesses du Castillan , consentit à embrasser la cause de don Pédro. Un parlement, composé de tous les barons de la Gascogne, de la Guienne, de la Saintonge, et des prud'hommes et consuls de Limousin, Rouergue et Quercy, fut donc convoqué à Bordeaux ; et, après avoir délibéré trois jours, exprima le désir de savoir, avant de passer outre, l'opinion personnelle du roi. On députa en conséquence quatre chevaliers en Angleterre, et ceux-ci ayant rapporté une réponse favorable, le prince réunit un second parlement dans l'abbaye de Saint-.\ndré, et Ct lire les lettres d'Edouard lit , qui voulait que son fils, « au nom de Dieu ct de monseigneur saint Georges, entreprint à remettre le roi dom Pierre en son liérilage , dont on l'avoit è tort , sans raison et frauduleusement bouté hors. > Après maints débats sur la question des gages, car les Gascons, trop fins pour s'aventurer au-delà des Pyrénées sur les promesses d'un bon me de foi suspecte comme était dom Pédro, disaient i/u'on ne mettait point des f/ei.diirmes hors de leurs hô els pour aller guerroyer à l'étranger, sans leur assurer leur paiement, le prince Noir entra en Espagne vers 1365, et en revint bientôt couvert des lauriers de Najarrc et ramenant Du Guesclin prisonnier. Une seule victoire avait suffi pour renverser Transtamara. Se tenant néanmoins pour sùr de sa revanche s'il pouvait délivrer Du Guesclin , le prince castillan vint à Bordeaux, déguisé en pèlerin, ct réussit, grâce à l'assistance d'un écuyer qui l'avait reconnu dans l'église de Saint-André, à pénétrer dans la prison de son connétable. Celui-ci lui rendit fespoir et lui jura, par sa Notre-Dame-d'Auray, qu'avant un an il aurait détrôné dom Pierre.

En effet, après le départ du prince Henri, le brave Gucsciin s'occupa aussitôt du moyen de remplir sa promesse, et ne tarda pas, dans sa finesse bretonne, a en trouver un excellent. Quelques mots jetés adroitement dans les entretiens qu'il avait tous les jours avec les seigneurs anglais et gascons, leur firent supposer qu'il s'attendait à une longue captivité de la part du prince Noir, jaloux de ses exploits. Le comte d'Albret courut rapporter ces insinuations au prince, ct ajouta qu'on disait même dans Bordeaux qu'ii craignait Du Gucsciin. a Que je le crains, moi! reprit celui-ci en rougissant ; je ne crains personne, et, pour vous le prouver, je vais le

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mettre en liberté. Qu'on l'aille quérir sur-lc-cliainp. » Du Gucsclin étant entré dans la >icille salle de l'Ombriére, ploya le genou jusqu'à terre et salua humblement le prince, qui le releva avec courtoisie et lui dit : « Eli bien! messirc Bertrand, comment vous portez-vous? — l'arma foi. Monseigneur, répondit gaiement le routier, il m'ennuie de n'entendre que le chant des souris de Bordeaux, et voudrais-je bien on'ir les rossignols de ma Bretagne. — Il faut donc que vous puissiez en avoir la joie, dit le prince; » et il ajouta en regardant les barons et chevaliers qui étaient présents : « Un bruit court que je vous retiens prisonnier parce que je vous crains. » Du Guesclin s'étant incliné et protestant qu'on ne lui pouvait faire plus grand honneur, « On se trompe, messire Bertrand . continua-t-il d'une voix calme ; je ne connais pas la peur. J'aime les vaillants comme vous, je les prise ; mais sans les craindre. .Ainsi je vous mets à rançon. — Grand merci. Monseigneur, s'écria Du Gucsclin en haussant ta voir; puisqu'il ne tient qu'à de l'argent, Henri sera roi de Castille. Je suis donc prêt à payer rançon , et vous supplie seulement de vous souvenir que je suis un pauvre chevalier qui n'ai de bien que relui que j'ai gagné par les armes. — Messire Bertrand, répondit le prince, si vous voulez, il ne vous en coûtera que la parole de ne plus serv ir contre mon père ni moi. — J'aimerais mieux mourir (pic de donner cette parole, s'écria brusquement le héros breton. — Eh bien ! donc, répliqua le fils d'Edouard, je ne veux de votre argent que par formalité . et pour ce que vous êtes un homme de mérite vous ne paierez (|ue cent francs. — Non, non , reprit Bertrand ; ce ne serait pas raison qu'un homme qui a commandé des armées royales se rachetât à si bas prix. Je vaux cent mille Horins d'or. — Je n'en demande pas tant, dit le prince. — J'en paierai donc soixante-dix mille: mais c'est mon dernier mot, répliqua Du Guesclin; je n'en rabattrai pas une obole. » Toutes les bourses des cbcvaliers gascons et anglais s'ouvrirent à l'instant devant le captif. Il n'y prit que ce qu'il lui fallait pour payer ses dettes de prison et son voyage, et, après avoir employé trente mille florins d'or, que la princesse de Galles elle-même, touchée «le tant de noblesse, était accourue lui porter d'Angoulême, à racheter ses compatriotes, il quitta Bordeaux emportant l'admiration des hommes d'armes, et suivi jusqu'à Langon par les acclamations du peuple.

Cependant les alTaires de la France étaient tombt'-es en des mains habiles; Charles V ayant remis de l’ordre dans les Gnances et se voyant une noblesse nombreuse et aguerrie , une forte milice et un bon chef , épiait l'occasion de recommencer la guerre nationale contre les Anglais. Le prince Noir la lui fournit en 1.368 : pour raviver les sources du trésor public, taries par l'expédition de Castille , il avait convoqué les états-généraux d'Aquitaine à Niort : le fouage qu'il demandait lui fut refusé par les Gascons, qui en appelèrent au roi de Fronce Celui-ci, trop heureux de pouvoir déchirer, sous ce prétexte pl.iusible , le fatal traité de Brétigny, admit l'appel, donna des lettres de sauve-gardc en faveur des appelants, et envoya Chaponval et Bernard de Pâlot citer à Bordeaux le prince de Galles.

C'était une mission délicate et à laquelle assurément il leur en avait coûté de se résoudre; aussi quelle mortelle frayeur et quel embarras! Arrivés à Bordeaux dans l'aprés-midi , leur premier soin fut de sc traire à tMel, où ils se tinrent tout le jour jusqu'au lendemain, gu à heure compétente ils sc rendirent à l'abbaye de Saint-André. Informé de leur venue, le prince les flt « assez têt traire avant : s’incli-

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nant alors moult bas, et le saluant et lui fesant toute révérence », ils lui présentèrent leurs lettres de créance qu'il lut en leur disant : « Soyez-nous les biens venus et nous dites ce que vous avez avant. » le clerc de droit lui lut alors la citation qui était aiti.si conçue : « A notre neveu le prince de Galles et d’Aquitaine, comme plusieurs prélats, barons, chevaliers, universités, communautés des marches et limitations du pays de Gascogne, avec plusieurs autres du pays et duché d'Aquitaine, SC sont traits par devers nous, en notre cour, pour avoir droit d'aucuns griefs et molestes indues, que vous, par faible conseil et information , avez proposé de leur faire et de laquelle chose sommes émerveillés, doneque pour y obvier et remédier nous vous commandons que vous vicgnei en notre cité de Paris, en propre personne, et vous présentiez devant nous, en notre chambre des Pers, pour ouïr droit sur lesdites complaintes et griefs émus de par vous à faire sur votre peuple , qui clame ressort en notre cour, et à ce qu'il n'y ait point de faute et soit au plus hastivement que vous pourrez. »

A ces paroles si préremptoirement dédaigneuses, le vainqueur de Poitiers, qui ne s'éUiit contenu qu'avec la plus grande (M’ine , laissa éclater sa fureur. « J'irai , dit-il d'une voix tonnante, je comparaîtrai devant votre roi de Paris, mais ce sera le bacinet en tête et avec soixante mille hommes.» Il congédia assitèt les messagers demi-morts de peur en les rassurant sur les conséquences de leur mission, qu’ils regardaient comme capitales; mais apprenant un peu plus tard qu'ils étaient partis sans sauf-conduit, il envoya l'ordre de les arrêter. Tel fut le commencement de la guerre de 13G8, dans laquelle Du Gucsclin gagna noblement son épée de connétable et prit une gloricii.se revanche sur les .\nglais; dans l'espace de six années, il leur enleva tout ce que leur avait donné le traité de Urétigny. I.a mort de Chandos son digne rival et ralfaiblisscmcnt du Prince, qui lentement miné par une maladie mortelle quitta Itordeaux, en t371 , pour aller mourir sur le sol natal , précipitèrent vers son déclin la fortune de l'Angleterre. Le temps seul manqua au brave connétable pour conduire scs deux mille lions gris, comme il appelait ses routiers couverts de corselels de fer, dans l'abbaye de Saint- André. Jusqu'en t;i80 sa bannière se promena sur les deux rives de la Garonne sans rencontrer un ennemi. I.c duc de Lancaster, auquel l'infortuné prince de Galles avait laissé le gouvernement de la (iuienne , sc tenait prudemment enfermé dans Bordeaux. Dans CCS circonstances difficih's, les bourgeois voyant que le péril augmentait tous les jours et que l'Angleterre semblait impuissante ii le conjurer, tirent spontanément, en 1379, ce qu'avaient toujours fait leurs pères quand il s'agissait du salut du pays, une confédération avec leurs voisins. Par un traité solennel, Bourg, Blaye, Rions, Lilmurnc, Saint-Émilion, Cadillac, Castillon et Saint-Macaire, s'engagèrent à se prêter un secours mutuel sous le patronage et les auspices de Bordeaux. Il était stipulé que la commune bordelaise enverrait en cas d'attaque , dans chacune de ces villes, des bourgeois pour y commander et les défendre. Ig» cité de Bordeaux jouait dans cette ligue le rôle du marraine , et voilé pourquoi Bourg , Blaye , Rions, Libmirne , Saint-Émilion , t'aidillac , Castillon et Saint-Macaire portèrent, à partir de ce moment, le nom de fiUiutes de Bordeaux.

L'ne dizaine d'années se passèrent sans apporter aucun changement à l'ètat d'hostilité de l'Ang.elerre et de la France. Le Qls duprince Noir, qui avait succédé

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pendant e« temps au vieil Edouard, son grand-p^re, sous le nom de Richard de Bordeaux, s'empressa de confirmer et d'étendre les privilèges de sa ville natale. .Mais malgré la reconnaissance des bourgeois et l'amour enthousiaste qu'ils témoignaient pour sa personne, ils refusèrent de lui obéir lors(|uc, en 1389, il tenta de leur donner pour prince le duc de Lancaster, son oncle. .\ aucun prix ils ne voulurent consentir à se séparer de la couronne d'Angleterre, à laquelle la ville avait été réunie soixante-treize ans auparavant. Richard ayant ccmé, leur attachement redoubla au point qu'après la fin violente de cet infortuné monarque, ils mirent en pièces un de ceux qu'on accusait d'avoir participé i sa mort , et qu’en haine de l'héritier de son trône, Henri IV, ils faillirent se donner à la France. Cependant, i l'approche du duc d'Orléans, en liOC, ces bonnes dispositiorts s'évanouirent.

Durant tout le demi-siècle qu'ensanglantèrent à l'envi les querelles des deux ruses en Angleterre, et celles des deux croix en France, Bordeaux ne vit aucun visage ennemi ; mais il ne cessa d'ètre agité ])ar les intrigues des agents français ou les collisions des bourgeois avec les soldats du captai, et d'ètre désolé par la peste, les épidémies et même les tremblements de terre, jnsque en H50. Le dernier jour d'octobre de cette année célèbre, le seigneur d'Orval, qui tenait le parti de Charles VII , était sorti de Bazas pour 4'ourrager aux environs de Bordeaux. Sous les murs de Blanqucfort, il rencontra le maire à la tète de dix mille Bordelais ; bien qu'il n'eùt que six cents cavaliers, il n'hésita pas à fondre sur cette milice inhabile aux armes et mal disciplinée, la rompit, coucha dix-huit cents bourgeois sur le carreau , fit des milliers de prisonniers et poursuivit le reste l'épée dans les reins sous le canon même de la ville. En recevant la nouvelle de cette victoire , Charles VII envoya quatre années en Guienne sous les ordres de Penthièvre, de Foix, d' Armagnac et du fameux Dunois. Ces braves capitaines, animés de l'espoir de chasser pour toujours les Anglais, s'attachent aux places principales, forcent en peu de joura Bourg, Blaye, Dax, Castillon, et se trouvent ensuite si près de Bordeaux que la ville prend le parti de se rendre. On députe en conséquence vers monseigneur Dunois, qui choisit pour plénipotentiaires Pothon de Saintrailles , grand écuyer de France, Jean Bureau, trésorier, et Ogicr de Bréquit, juge de Marsan. Ces trois personnages s’étant rendus dans l'abbaye de Saint- André, y trouvèrent l'archevêque de Bordeaux, Montferrand, Gaillard, Jean de la I.andc, seigneur de la Brède, Guillaume de Lansac et Pierre du Bouscat, commissaires de la ville, avec lesquels ils débattirent longuement et signèrent enfin, le 12 juin 1A51, le traité suivant : « Premièrement, pour éviter la totale destruction du pays, ceux de la paît du rui de t'rancc consentaient à donner terme et délai jusqu'au 23 juin à ceux des trois états de Bordeaux pour attendre l'armée du roi d’Angleterre, dont ils espé- . raient tous les jours l’arrivée. Au cas où le jour fixé, ceux de la part du roi cCAnghtrxre ne viendraient secourir les Bordelais, en telle manière que par puissance d'armes ils pussent débouler les gens du roi de France de leur camp de Fronsac, les commissaires de Bordeaux promettaient et juraient par leur foy et serments et sur ta vraie croix de livrer au rui, ou en son absence au comte de Dunois, les clefs de la ville et de tous les autres chAteaux et cités des environs. Comme gages de leur promesse les Bordelais, étaient tenus de bailler réellement le lendemain, qui estoit dimanche pour tout te jour, ès mains de monseigneur DunoLs leurs tiois fil-

(JUIE^NE.

Iculcs les plus fidèles, Castillon, Rions et Saint-Macaire. Toutes ces places devaient être rendues si le secours d'Angleterre arrivait le 23 juin. On convenait que tous les habitants de bordeaux et de son honneur ou hanlieue feraient incontinent serment d'être à l'avenir bons, vrais et loyaux sujets du roi de France, et de suivre son parti envers et contre tous à toujours et perpétuellement. Il était stipulé avec soin qu'à son entrée dans Bordeaux, s'il se trouvait présent, le roi, ou à son défaut et pour lui le comte de Dunois , « feroit serment sur le livre et sur la croix , ainsi qu'il étoit accoutumé , de garder et maintenir les habitants de la ville et du pays, chacun d'eux présents et absents, qui voudroient demeurer et demeurcroient en son obéissance, dans leurs franclüscs, privilèges, libertés , statuts, lois, coutumes, établissements, styles, observations et usages; et leur seroil le roi bon prince et loyal seigneur, leur faisant et faisant faire droit, raison et accomplissement de justice. »

Ce traité ayant été ratifié huit jours après par Charles VII, à Saint-Jean d'Angely, et scellé du grand sceau de cire jaune, on attendit de part et d'autre avec une vive impatience le délai fatal. Il expira sans qu'une seule voile anglaise blanchit sur la Garonne. Fidèle au rendez-vous, Dunois avait débarqué le matin aux Chartrons : il attendit la fin du jour, à bi tète de l'armée française, rangée en bataille au bord de la rivière; puis, quand le soleil eut disparu derrière la porte Dijaux, il fit sommer les Bordelais d'ouvrir leurs portes aux gens du roi de France. Alors la voix du héraut de la ville s'éleva criant au milieu d'un profond silence : a Secours de ceux d'Angleterre pour ceux de Bourdeauxl » Personne n'ayant répondu, on convint que monseigneur Dunois entrerait le mt‘rcredi suivant. >

Cette journée du mercredi fut mémorable, .àu soleil levant les barrièrt's se baissèrent, les clefs des portes furent livrées aux sires Thibaut , de Valpargue , et Jean Bureau; puis le maire, les jurats, et l'archevèquc suivi de son clergé, allèrent recevoir les Français, .\lors commença le défilé de mille à douze cents francs-archers, commandés par Jochim Kouhault et le sénéchal de Toulouse. Après eux , venaient trois cents hommes d'armes à pied , sous les ordres des comtes de Nevers et d'.\rmagnac et du vicomte de Lautrec, qui étaient suivis des archers du comte du Maine et de trois mille archers du roi. Trois membres de son conseil, l'évèque d'.àleth, celui de l.angres, l'archidiacre de Tours , le chancelier de la Marche et les secrétaires royaux, escortés par Tristan-TItermite, prévôt des maréchaux , avec ses sergents à cheval , et quantité de trompettes et de hérauts d'armes, précédaient une hacquenéc blanche, dont la selle couverte de velours azuré, semé de fleurs de lis d'or, soutenait un coffret également couvert de velours, dans lequel était b: grand sceau du roi. Le chancelier de France portait par dessus ses armes un manteau de velours cramoisi. Polhon de Saintrailles et Dunois, montés sur des chevaux blancs, caparaçonnés de velours bleu brodé d'or, et les princes, tenaient ensuite ies rangs d'honneur dans le brillant cortège , qui était fermé par les quinze cents hommes d'armes de J acques de Chabannes, les cinq cents lances du comte de Saint-Geslin, la suite du connétable et les gendarmes et archers de Saintrailles.

A mesure qu'elles entraient, les compagnies se rangeaient en bataille sur la place Saint-André. Lorsque les princes y arrivèrent, ils mirent pied à terre, et l'arche-

'' litized by Gougle

BORDEAUX

véqne ayant encensé Dunois lui fit jurer, au nom du roi, sur un missel, à la porte de la basilique, de maintenir et garder toujours Bordeaux en ses rranciiises, privilèges et libertés anciennes. Après ce serment, que prêtèrent aussi les princes et les seigneurs de marque, l’archevêque, le sire de Lesparre et tous les citoyens notables, à l'exception du captai de Buch, jurèrent de leur cêté de rester à toujours sujets loyaux du roi de France.

Aucun de ces serments ne fut tenu. Dunois commença par violer le sien en foulant aux pieds les libertés bordelaises, en créant de son autorité privée un maire étranger à la ville , et un an ne s'était pas écoulé que les Bordelais , d'accord avec les barons voisins, avaient rappelé les Anglais. Mais cette fois le séjour des Saxons ne fut pas long en Guienne. Malgré la valeur de Talbot, comte de Shrewsbury, le dragon de Saint-Georges tomba, le 10 juillet U53, dans la plaine ensanglantée de Castillon , et le 9 octobre de la même année les Bordelais rentrèrent , pour ne plus s'en détacher, dans la grande famille française. Dans le traité intervenu è cette occasion, et daté de Montferrand, Charles VU disait expressément « que les gens d'église, nobles, bourgeois, noanants et habitants d'icelle ville de Bordeaux connaissant qu’iU avaient grandement meprina s'étalent tiiés devers lui et après avoir montré leur pauvreté et indigeuce l'avaient fait supplier et requérir qu'il lui pidt leur pardonner et abolir les choses avenues le temps passé , mettant tous leurs privilèges à sa bonne grêce , et le reconnaissant pour leur souverain et naturel seigneur ; » sur quoi, « en l'avis et délibérations de plusieurs des seigneurs de son sang et lignage et cliefs de guerre, de sa grêce spéciale, il quittait, remettait, pardonnait et abolissait tous les crimes , rébellions, désobéisances et autres délits quelconques que ladite cité avait commis et perpétrés. » Cependant tout en imposant sur ces faits un silence perpétuel à son procureur et en épargnant, à la sollicitation du commandant anglais, les vingt principaux instigateurs de l'insurrection, Charles VU les bannissait à perpétuité, dépouillait Bordeans^ tous ses privilèges et le frappait d'une contribution de cent mille écus d'or, rédaÜi! le 1 1 avril 115V à trente mille. Pour s'assurer, en outre, à l'avenir de la fldélité des Bordelais , le roi fit construire , aux deux extrémités de la ville, deux forts appelés l'un, Château Tropeyte (trompette) et l'autre Château du Far, nommé dans la suite du Hà.

Moyennant ces précautions et la défense, sous peine capitale, eux vaisseaux anglais de dépasser Soulac , Bordeaux se tint paisible pendant tout le règne de Louis XI. Abandonnant dès lors la politique de rigueur pratiquée à son égard par le conseil de Charles VU, ce prince habile vint à Bordeaux, en llCl , lui rendit tous ses privilèges, et, afin de lever tout à fait l'ostracisme qui pesait sur cette ancienne capitale de la Guienne, y mstitua un parlement, dont le ressort devait s'étendre, comme nous l'avons déjà dit, sur le Bordelais, le Baxadais, les Landes, l'Agcnais, le Périgord, le Limousin et la Saintonge. Comme toutes .«es idées étaient marquées d'un sceau superstitieux , pour se rendre la Vierge favorable, Louis XI , qui avait déjà témoigné par des dons d'une grande magnificance tout son respect pour saint Michel , fonda en même temps que le parlement, sous l'invocation de Notre-Dame, la fameuse confrérie des mariniers, à laquelle il fallait appartenir pour pouvoir naviguer. Les troubles féodaux suscités par son frère mirent pour quelque temps Bordeaux hors de sa main. En redevenant capitale du U. 16

CUIENNE.

duché de Guieiuie, apanage de Charles de Berri, Ja ville avait perdu son parlement, remplacé en 1470 par une cour souveraine. Mais un de ces événements raystcrieux, si communs sons le régne lÆuis XI , ayant cm|)orté Charles de Berri , on mois après tout rentra dans l'ordre accoutumé. Soit pour montrer son amour aux Bordelais, soit pour leur faire oublier le pèche empoisonnée de la dame de Monsoreau, il rappela les exilés, en I 'v74 et accorda des lettres patentes pleines de faveurs pour ceux qui viendraient s'établir, dans la ville. Les Anglais, toutefois, n’eurent la permission de rentrer, pour le commerce, que six années plus tard. Après la mort de Louis XI, une commotion féodale ébranla un moment la Guienne; mais le 17 mars 1487, la dame de Beaujeu, après avoir triomphé de ses ennemis et dispersé les rebelles, fit une entrée triomphale è Bordeaux par la porte Cailhau, dont on avait couvert les murs de fleurs et de couronnes.

I)e cette époque jusqu'au milieu du siècle suivant, sauf une émeute que le gouverneur provoqua en 1512 par la violation des privilèges communaux, le passage de François I", quatorse ans plus tard , lorsqu'il sortit des prisons de Madrid , et la visite, en 1539, de son heureux vainqueur, Charles-Quint, Bordeaux ne fut le théiltre d'aucun événement remarquable. Il allait en être bien autrement par suite de rordüimance qui , en 1541, soumit tous «les subjectsn du roi à la gabelle. Furieuses des exactions et de la dureté des receveurs de ce tribut, les populations de la Guienne, qu’avait déjà réveillées la secousse morale de la réforme, se soulevèrent en masse aux mois de juillet et d'août de 1548. Ayant pour chefs certains capitaines appelés couronnais , et de jour en jour cheminant de ville en ville , les insurgés gagnèrent sur-leehamp le peuple, et virent les filleules de Bordeaux embrasser leur cause avec enthousiasme. Quand on apprit ec soulèvement à Bordeaux , il s’y manifesta soudain une fermentation .efl'rayante. La bourgeoisie , attachée à l'ordre par égoïsme , car elle a toujours peur de perdre , s'empressa (T envoyer en poste devers le roi et d’avertir, #vec pareille diligence, le roi de Navarre, gouverneur de la Guienne, Tristan de Monneins, son lieutenant, le seigneur de Jamac, maire et capitaine de la ville, et la cour du parlement. De son cûté, la quart espèce de la ville , composée d’arlisoiis estrnngiers qui ne poeedoient autenngs biens , mariniers, genlz fréquentons la mer, facils de leur naturel à sédition, attendaient avec grande impatience l'arrivée des Goitres, ainsi nommés parce que la première revue des insurgés s’était faite auprès de celte ville.

Tandis que ceci se passait le maire et les jurais reçurent une lettre do couronnai Tallemagne , qui était suivi par cent mille hommes et les avertissait de se rendre bien armés et équipés à Libourne avec tons les vivres qu’ils pourraient rassembler, sons peine d’être saccagés. Ces lettres reçues et ouvertes, les bons magistrats furent fort embarrassés; mais, considérant que ce grand couronnai devait être quelque puissant et redoutable personnage , puisque le peuple le suivait partout , ils commencèrent à délibérer et le peuple à se révolter. Le 6 août il chassa les gabelleurs, et le lendemain, voyaift arr’ner les Goitres, dont la multitude, divisée en compagnies paroissiales commandées par les curés, s’avançait bannières en tète et couvrait la campagne, il crie à la trahison , court à l'hôtel-de-ville, et après avoir sonné le tocsin et pris les armes, ouvre les portes, au moyen de quoy entra si grand nom’ re d'estrangiers s\\\en moins d’une heure il y eut de vingt-cinq à trente mille hommes en armes.

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Au lieu de parlementer et d'employer la douceur pour calmer le peuple, Tristan de Monneins , le lieutenant du roi , l'cxaspi^rait par ses bravades : déjà armé dd toutes pièces, il s'était Bèrement promené dans les rues de la ville, accompagné de neuf ou dix arquebusiers, l'arbalète bandée et la mèche à la main. Forcé bientôt de se renfermer au château Trompette, il ne cessait depuis le matin de faire tirer sur les insurgés. Ceux-ci, perdant patience, mettent à leur tète les deux frères de Saulx, et, obligeant les conseillers du parlement à prendre la pique et le prenaier président La Chassagne à les précéder en robe rouge, ils vont sommer Monneins d'arrêter le feu et de se rendre à l'hotel-de-ville. Il y consentit , par orgueil d'abord , et puis pour avoir l'occasion de s'entendre avec les bourgeois. Le peuple et les Guitres, qui le croyaient de bonne foi , caractérisèrent à sa vue, d'une manière non équivoque, le but légitime de l'insurrection en criant vire France!

Cependant, comme on se méfiait des canons du château Trompette, en arrivant .sur le fossé des Tanneurs, on exigea les clefs de la forteresse royale. Tristan de Monneins, au lieu de les refuser, selon son devoir, les promit avec les plus douces paroles, et, continuant d'avancer vers l'hôtel -de-ville, détacha le président La Chassagne pour aller chercher les bourgeois. Aussitôt le peuple , qui s'en aperçut , cessa de crier : rive France! et cria : rive Guienne! A ces mots les jurats qu'il avait à ses côtés l'abandonnèrent , et le président La Chassagne ayant paru an même instant avec quelques autres membres de la iurade et une troupe de bourgeois mêlés de soldats , un autre cri plus général , plus formidable : « assaut sur les jurats !v partit de toutes les bouches. Alors toute cette masse s'ébranle à la fois, les piques baissées , fond sur les bourgeois et les disperse du premier choc. Un des jurats est grièvement blessé , le président I.a Chassagne, glacé d’effroi , court se réfugier dans l'église des Jacobins. Quant à Monneins, entouré par la foule, il espérait se sauver en jetant une magnifique chaîne d'or qu'il portait au cou, mais personne ne se baissa pour la ramasser, et un serrurier, se chargeant en quelque sorte delà réponse du peuple à cette dernière insulte, lui porta un coup d'épée •

qui fut à l'instant suivi de mille autres. Son cousin eut le même sort, les officiers do château Trompette furent brdiés vifs dans la chapelle de Sainte-Madeleine, où ils avaient cru trouver un asile, etaQn de rappeler par un éclatant emblème la cause de l'insorrectioo , le peuple voulut que le cadavre du lieutenant du roi, no et saupoudré de sel , restât trois jours sur la place publique.

C'était imprudemment jeter le gant à la royauté; c'était la pousser à de terribles représailles. Henri II, en apprenant ces choses, dissimule son courroux pour mieux préparer sa vengeance; il s'empresse d'envoyer par le comte de Sainte- Foy les lettres d'abolition les plus explicites , pourvu qu'on mette bas les armes.

Confiant dans la parole royale, le peuple de Bordeaux rentre dans l'ordre et rend le château Trompette. Alors , quand tout est tranquille et que la cour a de nouveau sa forteresse, le connétable de Montmorency part pour Bordeaux avec carte blanche. Ce vieux soldat, qui avait flétri sa vieillesse du viol de ses propres Allés, entra pompeusement par la brèche avec dix mille hommes de troupes allemandes dans une ville désarmée ; il interdit le parlement , fit faire le procès à Bordeaux par un maître d« requêtes, le condamna à perdre toutes ses libertés, jusqu'au droit même de commune, dit que l'hôtel-de-ville serait rasé et ferait place à une

3M GUIBNNE.

chapelle expiatoire , et que rent vingt bourgeois , vêtus de deuil, ayant à leur tête les jurais et portant chacun une torche allumée , iraient déterrer le corps de Monneins avec leurs ongles et l'enseveliraient dans l'église de Saint-André. Ce ne fut pas tout : après avoir exigé, comme amende honorable, que le peuple entier vint s'agenouiller en criant mitéricorde devant son hôtel, le % octobre au soir il livra rent cinquante personnes à ses bourreaux, lit brûler vif un bourgeois nommé Guillotin, pendre au battant de la grosse cloche de l'hôtel-de-ville relui qui le premier avait sonné le tocsin , et trancher la tète aux deux frères de Saulx et au jurât l.estonnac. Ce dernier avait une femme d'une rare beauté, qui était accourue tout en pleurs aux genoux de Montmorency pour implorer sa grlce ; il la lui promit à une condition infime, et, quand elle fut déshonorée, ouvrant sa fenêtre, il lui montra sur l'échafaud le cadavre de son mari.

L'interdiction du parlement dura une année, pendant laquelle la justice fut rendue par une commission spéciale. Toutefois ia ville, ayant député i Paris Guillaume Leblanc , celui qui avait plaidé sa cause devant le connétable obtint le 5 janvier 1550, la grflee de son parlement et l'exemption de la gabelle moyennant une somme de quatre cent mille livres. Pour la paix de la ville, il eût mieux vain laisser le parlement en interdit. A peine rétabli , en effet , il se mit, pour montrer son zèle , à déployer contre ia réformation , faible et timide encore , un zèle qui tenait de la fureur. Dès 1538, il avait assisté en corps à une amende honorable faite sur l'échafaud, devant l'église de Saint-André, par onze disciples de Calvin. En 155V , on brûla, un ministre nommé Borda , et l'année suivante le supplice de Jean De Cases de Libourne et d'Armand Monnier de Saint-Émilion jeta la terreur dans la ville. Mais ni le fer ni le feu n'nrrêtenl l'essor des idées. Plus hardis, à mesure qu'ils étaient plus vivement persécutés, les huguenots , loin de fléchir sous ia persécution, se livraient dans l'ombre à des représailles. Le 23 mai 1559, ils coupèrent pendant la nuit les têtes de Jésus-Christ , de la Vierge, et de deux apôtres placés auprès d'une croix du faubourg Saint-Seurin. Sur la plainte de l'abbé de Sainte-Croix , le parlement s'empressa de réparer ce sacrilège et crut y avoir réussi en faisant une procession avec les robes rouges et les cierges allumés, et en brûlant le marchand Feugère, beaucoup plus riche que coupable. Malgré ces rigueurs toutefois le calvinisme tint bon et s'étendit au point que, vers 1561 , il comptait sept mille néophytes dans la ville. On prêchait alors à Saint-Laurent , on faisait la cène fl Suint-.Micliel et aux Chartrons, en dépit des menaces du parlement, et l'on était même assez fort pour enterrer, au mépris de ses ordonnances, les morts de la religion dans les cimetières. Un pareil état de choses révolta les catholiques ; furieux de la modération et de la sage tolérance de Burie, lieutenant du roi, ils allèrent criant que le protestantisme envahissait tout et formèrent une ligue pour en arrêter les progrès.

A la tête de cette association, dans laquelle étaient entrés tous les ecclésiastiques de la ville et que devaient diriger six syndics, ayant pour unique mission de poursuivre les protestants, marchaient le président de Koflignac et un célèbre avocat appelé Lange, qui avait parlé au nom du tiers-état aux états-généraux d'Orléans. \ peine constitué , ce nouveau pouvoir déplut aux jurats ; ils y virent une usurpation du leur autorité et protestèrenL mois inutilement. La Ligue, appuyée au

Digitizea

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dehors par Montluc et au dedans par le parlement et l'archevAché, résista à toutes les attaques et conserva son syndicat. Il faut dire, du reste, que l'audace des protestants semblait justifier et rendre même son existence nécessaire. En 1563, ils faillirent s'emparer du château Trompette. Lange et Rolfignac continuèrent donc leurs entreprises, secrètement encouragées par la cour, comme il parut, deux ans après, au passage de Cliartes IX. Aussitôt que le bateau royal, descendant de la Itéole, eut touché aux Chartrons et que Sa Mqjesté, se mettant .sous le dais de drap d’or qui l'attendait à la porte du Chapeau-Kooge, fut venue s’asseoir au parlement, il fit la meilleure figure au vieux Rofllgnac et daigna jeter à peine les yeux sur le premier président Largebâton , accusé de trop de tolérance. Sept ans plus tard , le synd'icat de la Ligue fermait à ce dernier les portes de la ville et dirigeisit les massacres du 3 octobre 1572. Amenée par les fougueuses déclamations d'uD jésuite , qui tonnait jour et nuit dans l'église de Saint-Michel contre les huguenots, celte Saint-Barthélemy bordelaise eut un caractère froidement cruel et régulièrement légal qui révolte. A la suite d'une conférence avec Montpezat, l'émissaire de la cour, les jurais prirent des chapeaux rouges, et, se mettant h la tète d’une bande d'égorgeurs, allèrent de maison en maison tuer les huguenots , parmi lesquels figuraient deux conseillers au parlement : on en massacra ainsi deux cent soixante-quatre. Une population conduite par de tels hommes ne pouvait rester étrangère au mouvement qu'organisaient les Guises. Les deux Lorrains, étant venus à Bourg en 1577, l’entraînèrent dans la grande ligue de Péronne. Heureusement que le maréchal de Matignon , gouverneur de la Guicnne et fidèle serviteur du roi, eut le bras assez fort pour dompter la sainte union bordelaise. Agissant avec vigueur, il reprit le château Trompette , où commandait Vaillac , chassa les Jésuites, en 1589, et sut manier si bien les esprits que lorsque le triomphe d'Henri IV ne fut plus douteux, le parlement s'empressa de le reconnaître , tout en refusant néanmoins d'enregistrer l'édit de Nantes.

Après les guerres religieuses et les tumultes de la Ligue, la paix fut troublée à Bordeaux durant vingt-cinq ans , par les querelles du parlement avec l'archevêque ou le gouverneur , et les violents débats de ce dernier avec l'autorité ecclésiastique. I.e cardinal de Sourdis ayant fait abattre deux autels dans son égfise de Saint- André, en 1C02, le parlement regarda cet acte de propriété comme un abus de pouvoir. Une excommunication lancée contre les gardes du duc d'Épernon, per Henri de Sourdis, héritier du siège archiépiscopal et de la pourpre de son oncle, donna lieu à un nouveau confiiten 1632. Impétueux comme tous les Nogarct, et rendu d'une fierté aveugle et despotique par la longue faveur d'Henri III, le vieux duc d'Épernon ne put souffrir que l’archevêque osât marcher son égal dans la capitale de son gouvernement. Après l'avoir fait insulter par ses carabins, il ne craignit pas de le frapper de sa canne sous le portail même de l'église de Saint-André et devant un peuple immense indigné du sacrilège. Le souvenir de celte scène scandaleuse ne contribua pas peu, sans doute, deux ans plus lard à grossir l'émeute des ravemes, qui éclata le 10 mai au sujet d'une nouvelle taxe sur les vins. Ce fut la dernière fois qu'on vit apparaître derrière les barricades la figure sombre e'. hautaine et la longue barbe blanche de d'Épernon : exilé par Richelieu , il resta chez l'étranger jusqu'en 16â2 , époque où le premier ministre lui permit de revenir

GUIENNË.

dans son magnifique château de Cadillac , et d'aller s'y enfermer comme dans un tombeau. Son gouvernement avait été donné au prince de Condé. L'appui de Mszarin le rendit au fils d'Épernon , qui allait devenir encore plus odieux et plus tyrannique aux Bordeia'is. Il arriva d'abord dans un mauvais moment. Le parlement de Bordeaux, qui venait de s'unir contre le cardinal avec le parlement de Paris, acrneillit avec une froideur bien naturelle la créature de l’ennemi commun. U'un autre côté les Bordelais, railleurs comme tous les Gascons, à force de se moquer de l'orgueil inimaginable de leur gouverneur, qu'ils surnommèrent le prinee des Vandales , fliiirent par passer du sarcasme au mépris et du mépris à l'insurrection. On se révolta au mois d'aodt 16Jv8, à propos d'une exportation de grains permise par d'Épernon, que les marchands avaient payé sous main, au moment où une mauvaise récolte présentait la famine comme imminente. L'année d'après, le parlement, imitant l'exemple de son allié de Paris, fit aussi sa fronde, et s'unis-sant avec les citoyens déclara la guerre au gouverneur. Peu sanglante dans l'origine, et tant qu'elle fut sous la direction du marquis de Chambaret, elle prit un caractère plus grave sous le commandement de Lusignan : ce seigiveiir s'empara du château Trompette, et finit, en 1650, par attirer dans les murs de Bordeaux la princesse de 0>ndé , qui était à l'affiU de tous les troubles. Reçue avec enthou-> siasme par le peuple, elle parut en longs habits de deuil, tenant par la main le jeune duc d'Enghicn, son flis. âgé seulement de quatre ans, et courut se Jeter aux pieds des parlementaires pour les prier , avec des sanglots étudiés et des larmes feintes, de la protéger, elle et son enfant, contre le despotisme de Mararin. I.es conseillers, entraînés par cette scène pathétique et par la vue des piques du peuple qui étincelaient jusque dans la grand'chambre , s'engagèrent dans ta querelle particulière des princes. C'était plus qu'une Imprudence, car la princesse de Condé les jouait, le peuple qu'ils avaient soulevé les dominait , et la cour ne se faisait aucun scrupule de les tromper; et ils eussent été cruellement punis de leur participation à la révolte, sans la bataille que les frondeurs bordelais gagnèrent à La Bastide sur les troupes royales, commandées par le maréchal de la Meilleraie, et sans la vigoureuse résistance de la ville, qui soutint un siège en règle. Battu et repoussé partout, mémeli la porte Dijaux qui n'avait pourtant qu'une demi-lune en gazon, Mazarin plia, et accorda aux Bordelais tout ce qu'ils voulurent. A ces conditions ils laissèrent entrer le jeune Louis XIV par la porte du Chapeau-Rouge, où, porté par les jurats , l'attendait le même dais en drap d'or , sous lequel avaient marché François 1", Charles-Quint, Charles IX et Louis XIIL Telle fut la première période de la fronde bordelaise ; la seconde, plus tumultueuse et plus animée, commença vers la lin de septembre 1631. Sorti de la Bastille, le prince de Condé avait reçu , comme marque du retour de la faveur royale, le gouvernement de la Guienne. Il n'en eut pas plutôt pris possession qu’il saisit le prétexte de la rentrée du cardinal en France pour rallumer la guerre civile. Cette fois, heureusement, les masses lui échappèrent, car s’il avait eu le pouvoir de les conduire à son gré où il voulait, l'intégrité du territoire français aurait été bien compromise. Instruit par l'expérience des troubles précédents, et voyant ù merveille qu'il senait d'instrument aux ambitieux du parlement et de bète de somme aux princes, le peuple forma, en dehors des émissaires de Condé et des parlemen-

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taires, cette ligue appelée l'Ormée, dont nous avons déjà donné les statuts et indiqué plus haut le but et les tendances. Le premier acte des Ormistcs , dirigés par un homme d'énergie et de mœurs sévères, appelé Duretête, fut de chasser par fournées de vingt ou de trente les membres les plus corrompus du parlement. Ils s’occupèrent ensuite à neutraliser les intrigues de Condé, dont les intérêts étaient représentés à Bordeaux tandis qu'il se faisait battre devant tontes les bicoques de la Garonne par le prince de Conti , aussi faible d'esprit que contrefait de corps , et par la belle mais trop licencieuse duchesse de Ix)ngueville. Sans leur vigilance et la vigueur que déployaient leurs chefs, on ne sait si l'aveugle impétuosité du grand Condé ne l'aurait pas emporté plus loin encore que le connétable de Bourbon. Déjà Marsin avait livré par son ordre la Catalogne aux Espagnols ; il attendait les vaisseaux de Sa Majesté Catholique h La Teste, et ne proposait rien moins aux Anglais, en échange de leur concours, que de leur céder à perpétuité Arcachon où Blaye. Pendant que Duretête et ses amis déjouaient ces plans criminels et avançaient d'un pas chaque jour plus hardi vers la liberté, la bourgeoisie s'agitait secrètement pour se réconcilier avec la cour et rétablir l'ancien état de choses. Une fois elle crut arriver à ses fins en prenant tout à coup les armes dans le quartier du Cliapeau-Rouge ; mais, (frasée par des ennemis qu'on ne surprenait pas, elle courba la tête et attendit l'armée royale. Celle-ci ayant reparu sous les murs de Bordeaux, la Bourse devint le quartier général des bourgeois, qui réussirent enfin, le 19 juillet 1G53, à remplacer le drapeau rouge par le drapeau blanc, et è faire clouer sur la vieille tour de l'Ormée le crâne de Duretête, le seul des révoltés que la hache du bourreau eût frappé.

Tout fut ensuite tranquille jusqu'en 1675. Le parlement , qui d'Agen avait été transféré, à cause de la peste, è La Réole, rentré h Bordeaux en novembre 165V, mérita l'oubli de la cour et le pardon de ses déportements pendant la Fronde , par sa soumission au ministère et te xèle qu'il montra lorsque Louis XIV traversa la ville, en 1659, pour aller épouser Marie-Thérèse d'Autriche. Le peuple seul gardait dans le cœur le violent levain de l'Ormée; aussi , un nouvel impêl ayant été mis sur les pots d'étain et le papier timbré , il refusa de le laisser percevoir, et assaillit les gabelleurs à coups de pierres. L'insurrection commença le 26 mars 1676 dans la rue du Loup. On chassa les commis du traitant, qui avait affermé l'impêt, des boutiques où ils se présentèrent , et la foule grossissant de plus en plus , et s'armantde bâtons et de cailloux, se mit à crier ; l'ira le roi, $otu gabelle, et à lancer une grêle de pierres sur les commis et les jurats. Le tocsin , pendant ce temps , sonnait à toute volée dans le beffroi de Saint-Michel ; l'hêtel-de-ville était assiégé par le peuple, et malgré les décharges de mousqueterie faites à bout portant , par l'ordre des jurais, il est probable qu'on aurait forcé les portes et massacré les commis, si le premier magistrat n'avait profité de l'obscurité de la nuit pour les faire évader et conduire au château Trompette. Le lendemain , messieurs du parlement rendirent un arrêt fulminant contre les mutins , et le conseiller Tarnaud se chargea de le leur notifier lui-même. On lui répondit par un coup demousquetqui l'étendit raide mort, et ses collègues furent menacés du même traitement s'ils ne faisaient rendre sur-le-champ les prisonniers envoyés la veille au château T rompette. Tremblants de frayeur, les conseillers , les jurats, le gouverneur d' Albret et l'archevêque

GUIENNE

accordèrent au peuple tout ce qu’il demandait , et le 29 au soir le parlement délibéra un arrêt portant que Irès-humbles remontrances sefaient faites au roi pour le supplier de couvrir d'une amnistie générale les événements des 25, 26, 27 et 28 mars, et qu'en attendant sa r^onse U serait sursis à la levée de l'impOt. Cette mesure , à la sincérité de laquelle ne pouvaient croire ni ceux qui venaient de la prendre, ni ceux qui l’avaient sollicitée, n'arréta point l’insuiTection. Des placards aflichés an portail de l'église de Saint-Michel et devant I'h6tel-de-ville appelèrent de nouveau le peuple aux armes. Le parlement, de son cOté, voulant frapper les esprits de terreur, fit brûler vifs trois insurgés dans la place de Canteioup , décapiter neuf autres de ces malheureux et une femme dans les quartiers où ils avaient été saisis, et mettre à la place du crâne de Duretéle, qui fut jeté dans le fossé, la tête sanglante d’un des chefs de l'émeute. Puis, le dimanche 17 novembre 1675, quand tout fut fini, selon l'habitude du gouvernement, dix- huit régiments arrivèrent à Bordeaux, l'épée haute et mèche allumée, et vinrent se ranger en bataille sur les fossés. Alors le maréchal d'Albret, après avoir, au préalable, désarmé les habitants , fit connaître la réponse du roi. Sa Majesté maintenait l'impèt suspendu, transférait le parlement à Condom, frappait Bordeaux d'une surcharge annuelle de quinze mille IH^ , et ordonnait de démolir la porte Sainte-Croix et cinq cents toises de rempart. Quant aux habitants, ils furent abandonnés, comme les populations des villes prises d’assaut , à toute la licence du soldat , ce qui causa une émigration générale.

Les cruautés du maréchal d'Albret et les excès de ses troupes précédèrent de dix années seulement la révocation de l'édit de Nantes. Bordeaux était plein de protestants et eut douloureusement à souffrir de l’intolérance de Louis XIV. En 168i, un arrêt du conseil condamna ses temples : six ans auparavant la jurisprudence de son propre parlement, toujours relégué i Condom, avait prononcé le bannissement contre ceux qui, aprèsavoir quitté par contrainte le protestantisme, y revenaient. Les mesures les plus acerbes se succédaient tous les jours et frappaient les proscrits dans ce que la famille a de plus inviolable et l’homme de plus cher. Tantût le roi ordonnait que les enfants qui naîtraient dorénavant des personnes de la religion prétendue réformée, seraient baptisés (>ar les curés des paroisses, et il était enjoint aux parents de les envoyer aux églises sous peine d'amende : tantôt on obligeait les médecins, chirurgiens et sages-femmes de donner avis aux prêtres et aux juges de la naissance de ces enfants : tantôt, enfin , Sa Majesté considérant ÿve fet enfants de cinq ans étaient aptes à délibérer en nne matière aussi grâce que ee.'le de leur salut , voulait qu'on s'en rapportât à leur volonté pour le changement de religion. On ne pouvait, certes, opprimer phis durement les cxmsciences , ni laisser moins de liberté, et cependant toutes ces rigueurs s'exercaient en pure perte, tous ces édits étaient éludés ; et tandis que l’intendant déployait autour de lui la sévérité la plus impitoyable , à chaque instant il arrivait à Bordeaux des enfants des provinces voisines qui non-seulement y étaient cachés , mais élevés loin de tous les yeux dans la fui de leurs pères.

Voici, do reste, à quoi avaient abouti, en 1758, les persécutions religieuses. « La nécessité, disait le conseil dans ses instructions secrètes au maréchal de Richelieu , nommé gouverneur de Uuienne , la nécessité d’en imposer aux protestants

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est uussi instante en Guienne (|u'en Languedoc. Le dessein de les rendre tout à coup dociles aux lois de l'Église et de l'État serait trop vaste et mi'rac dangereux.

Il parait, dans le moment présent, plus judicieux de se borner à les ramener et à les maintenir au point dans lequel se sont jusqu'ici contenus les protestants des autres parties du royaume , où l'on n'a point encore entendu parler d'assemblées privées ou générales, de consistoires, ni de mariages ou baptêmes dans le désert. L'illusion de lu tolérance est venue du Languedoc en Guienue, mais elle n'a pus eu te temps d'y prendre de fortes racines. En toute occasion et en tous lieux , on a présenté aux protestants la constante volonté du roi pour le maintien des lois ; et pour la rendre possible par les effets, il a été donné, avec choix, des ordres d'exil et d'emprisonnement contre les plus accrédités. Malheureusement ces ordres étaient immédiatement révoqués, et les protestants, dont le caractère est de se prévaloir de tout , prenant ces actes de clémence pour un commencement de retour vers eux, en devenaient plus hardis et plus entreprenants. Le maréchal de Thomond éclaira cette conduite. l.eurs assemblées, jusque sous ses yeux dans . une province où il commandait, lui parurent intolérables, il conçut que le meilleur moyen de les faire cesser était de remettre en vigueur les réglements qui les défendaient indistinctement et le port d'armes. Après la publication de ces ordonnances, les protestants demeurèrent consternés, et les assemblées ce.ssèrent totalement. B

Dans ces instructions si importantes et qui seraient demeurées toujours .secrètes sans la révolution de Juillet, à laquelle nous devons d'avoir pu les extraire des ordres du roi, le conseil ajoute : o £n lous les temps, les clameurs ont réussi aux protestants, et ils n'ont jamais manqué d'émissaires. Ayant appris que les ordonnances du maréchal de Thomond n'avaient pas entièrement été approuvées au conseil , ils recommencèrent les assemblées au désert. Des députés partirent pour les Cévennes et en ramenèrent des prédicants. Leur présence rendit les assemblées plus nombreuses qu'auparavant; les nobles, les bourgeois s'y rendirent; et l'on en vit assister un grand nombre en armes à une assemblée près de Clairac. Cela prouve qu'il est inutile et même dangereux de chercher à ramener les protestants par ta persuasion/ il faut y parvenir par la crainte. C'est sur ces principes que .Sa Majesté fixa un plan d'opération comme il vient d'être dit. .Ainsi le sieur maréchal de Itichelieu ne laissera voir à l'extérieur qu'inllevibililé (vuur le maintien de l'autorité du roi, dans la soumission à ses urdonuances et aux arrêts de sou parlement de Bordeaux sur le fait de la religion prétendue réformée ; il applaudira à tout l'appareil de la justice et il se rendra impénétrable aux religionnaircs, quant aux vues de prudence, de ménagement, dont il sera à propos d'user dans l'exécution. Ce sera toujours en vain qu'il entreprendra d'empêcher les mariages et les baptêmes au désert, et de forcer les parents ù envoyer les enfants aux instructions de l'Église, tant qu'il y aura des assemblées. Il faut donc s'attacher principalement à les détruire. L'intention de Sa Majesté est que les édits et ordonnances du parlement de Bordeaux du 21 novembre soient exécutés en toute rigueur contre les prédicants. A l'égard des religionnaircs qui les auront reçus chez eux ou qui les auront accompagnés, le procès en sera fait selon la rigueur de l'arrêt du 21 novembre. En ce qui regarde les mariages et les baptêmes faits au désert. Sa Majesté

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