Histoire des villes de France
La Champagne, Campania, située à noire frontière de l'est, avait pour limites, au nord, le pays de Liège et le Luxembourg, au levant la Lorraine, au midi la Bourgogne, nu couchant la Picardie et l'Ile-de-F rance. Elle touchait donc, d'un côté, au cœur du royaume, de l'autre à la terre étrangère, et r’est dans ce double rapport qu'il faut chercher l'explication de sa haute importance historique et de son esprit profondément national. En effet, * ses points de contact avec la province de Paris, dont elle était en quelque sorte la prolongation morale jusqu'à In frontière, la pénétrèrent de bonne heure du sentiment de la nationalité française, tandis que par sa position géographique à l'égard de l’Allemagne et des Pays-Bas, elle ne pouvait manquer de devenir la route et le champ de bataille de toutes les invasions qui , de ces contrées , devaient être si souvent dirigées contre la France. On dirait aussi que la nature l'avait disposée pour la résistance et
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pour la guerre. Quelle ligne de défense plus forte que' ces montagnes et cette forêt des Ardennes, qui opposaient à l’ennemi un rempart presque inexpugnable? Quel champ plus favorable au développement et aux manœuvres des armées que les vastes plaines auxquelles la Champagne doit son nom? Voilà pourquoi elle a été, entre la race germanique et la race française, ce que la Belgique elle-même est entre la France et l'Europe. Par une sortegd'instinct, l'invasion s'est presque toujours portée vers cette province, silrc qu'elle lui offrirait les moyens de frapper les coups les plus prompts et les plus sûrs; et nous savons nous-mêmes, par une triste et récente expérience, qu'en cela elle ne s'est pas trompée. Chaque fois que les armées étrangères, après avoir franchi ou tourné la ligue des Ardennes, ont pénétré dans la Champagne, le cœur même de la France a été atteint.
D'après nos anciens géographes, la grande province dont nous allons esquisser l'histoire avait de cinquante-quatre à soixante lieues d’étendue, du midi au nord, et de quarante à quarante-six lieues, de l'est à J'ouest. Herhin porte la superficie générale de la Champagne à neuf cent soixante lieues carrées; M. Moreau de Jonnès l'estime à mille cinq cent cinquante-deux lieues. Elle renfermait dans ses limites huit subdivisions provinciales, partagées elles-mêmes, pour la plupart, en d'autres petites contrées : c'étaient le Itethélois, comprenant les pays de Portion, d'Argonnc, et la principauté de Sédan ; le Rémois; la Brie champenoise, divisée en haute et basse Brie, et Brie-Pouilleuse ou pays de Gallevèse; la Champagne proprement dite ; le Pertlmis ; le Bassigny, dans lequel le Montseaugeonnois était confondu; le Vallage et le Sénonais. l'ne multitude de rivières sillonnent cette province dans tous les sens. Six seulement sont nav igables : la Seine, l'Aube, l'Yonne, la Marne, la Meuse, l’Aisne, et, sur ces six cours d’eau, quatre surgissent du sol même de la Champagne. L'Aisne, Aïona, liait dans l'Argonne, sur les limites du Barrais; l'Aube, Allia, la Marne, Materna, et la Meuse, Musa, ont leurs sources dans le rayon géographique de Langres. I.a Seine, suivant la direction du nord-est, baigne Bar, Troyes, la capitale de la Champagne, et Nogent; l'Aube, Bar, Arcis et Anglurc; l'Yonne, Joigny, Sens et Montcrcau. La Marne, qui traverse la Champagne du sud au nord et de l’est à l'ouest, passe à Chaumont, Joinville, Saint-IJiiicr, Vitry-le-Français, Chiliens, Épernai, Château- Thierry, La Ferté et Meaux; la Meuse, à Sedan, Méiiers et Civet; l’Aisne, enfin, à Sainte-Menehould , llhélel et Châleau-Porticn. Remarquons encore combien les nombreuses coupures pratiquées dans le sol par ces rivières présentent d'obstacles naturels à l’invasion et d’avantages pour la défense du pays.
Les excellents vins de la Champagne ont peut-être contribué, autant que ses souvenirs historiques, à répandre son nom parmi les peuples du monde. Cependant toutes ses terres ne sont pas également fertiles et propres à la culture des vignes. Dans lu partie centrale de cette province se déroulent des plaines immenses , tandis qu'à ses extrémités le sol se couvre de montagues et de collines. Rien de plus opposé à la physionomie générale du pays, par exemple, que la région monlueusc et boisée, en partie bornée aujourd'hui pur le grand-duché du Bas-Rhin et le royaume de Hollande. L’Ardennc s'étend au delà de la frontière, depuis les sources du Roër jusqu'à celles de l'Aisne ; située entre les plaines de la Champagne, de la Belgique H du Luxembourg, elle y forme un plateau appuyé sur des rochers abruptement
taillés comme des murs, et dont la surface, vue à vol d'oiseau, parait d'abord presque unie ou légèrement ondulée. Des eau* stagnantes forment sur ces terres élevées des /lignes o\f fanges , espèces de déserts marécageux. Mais si la surface de l'Ardennc n'est point hérissée de crêtes décharnées, comme le prétend Malte-Brun, elle offre, dans ce qu’on pourrait appeler sa partie inférieure, les accidents les plus sauvages: en suivant le cours de la Meuse, de la Semois, de l’Ourlhe, de la Warge, de In Roër, on voit qu’elle est déchirée par une multitude de vallées et de gorges souvent très-resserrées et parmi lesquelles il en est de si profondes qu’elles présentent des escarpements dont la hauteur verticale dépasse deux cents mètres. Le point culminant des Ardennes françaises, la Bergerie, située au sud-est de Fumay, s'élève de quatre cent quatre-vingt-douze mètres au-dessus du niveau de la mer. Le sol peut se diviser en deux masses principales : le terrain ardoisé, remarquable par ses roches quartzeuzes et schisteuses , et dont les forêts et les ardoises font la richesse ; et le terrain argileux et calcaire auquel on donne le nom de jurassique et de crétacé , et qui recèle dans ses couches inférieures d’inépuisables dépôts de minerais de fer. Lis charmes, les hêtres, les chênes, les bouleaux, les coudriers, abondent dans la zone schisteuse ; mais on y rencontre rarement le pin , le sapin et les autres arbres résineux. On cultive le blé, le seigle, l'avoine et la pomme de terre sur les terrains jurassiques et, çà et là, de maigres pâturages apparaissent dans les vallées ou « côté des laudes, que les bruyères, les fougères et les genêts revêtent de leur sombre verdure.
Le plateau de Langrcs, dans le département de la Haute-Marne, a plus de quatre cents mètres de hauteur. Comme les Ardennes, il se rattache à la grande chaîne des Vosges par son origine et sa nature topographiques. En général , les montagnes de ce pays, dont Langres et Chaumont occupent les points dominants , prennent à leur sommet une forme arrondie. Le sol, sauf les nombreuses exceptions qui appartiennent aux terrains keupériens, Massiques et jurassiques, y présente tous les caractères du terrain secondaire inférieur ; il est riche en bois, en bons pâturages, en blés, vins et fruits. Au contraire, le plateau de la Marne proprement dite , composé presque entièrement d'un tuf de craie ou de grève, que recouvre à (veine une légère couche de terre, est peu favorable à la culture; excepté, toutefois, les fertiles districts qui dépendent de l'ancienne Brie champenoise, du Rémois et du Perthois. C'est lè, entre Vitry et Sézanne, que se trouve la Champagne pouilleuse , où les villages sont si rares et dont les plaines nues sont d'un aspect si triste. Le sol des parties de la Champagne proprement dite , de la Brie et du Sénonais, comprises dans les départements de l'Aube, de Scine-et-Marne, de l'Yonne et de l'Aisne, est en grande partie formé de terrains jurassiques ou crétacés. Du reste, il existe quelques sources minérales à Provins, Attencourt, Semoise et Hermonville ; mais les plus célèbres et les plus estimées sont celles de Bourbonne-les-Bains.
Au temps de la plus grande activité de l’esprit de conquête et d'émigration parmi les Gallo-Kimris, le territoire de la Champagne comptait déjà deux nations fameuses par l'intrépidité et l’audace qu’elles avaient déployées dans leurs expéditions en Europe et eu Asie. C’étaient les Lingones, qui avaient pour capitale Auilomalunum, devenue plus tard la ville de Langres, et les Senones, dont la
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cité, Agenclicum , a, par la suite, fait place à Sens. Le territoire des Lingons comprenait une partie considérable de la Champagne et s'étendait même sur quelques portions de la llourgogne, de la Franche-Comté et de la Lorraine. Le pays des Sénonais, beaucoup moins étendu, était entouré par les I.ingons, les Rémois, les Parises, les Curnutes, les Rituriges, les Éduens. D'autres nations, les Tricasses et les llemi , fondateurs de Troycs ( Treca) et de Reims ( Durocorlorum llemorum ), et une partie des Metdœ et des Catnlauni habitaient aussi cette province. Les Rémois, les Catalauniens étaient Belges ; tous les autres peuples appartenaient à In Gaule celtique. Nous ne suivrons point les Sénonais dans leurs expéditions sur les bords de l'üdcr et de l'Elbe, et à travers la Grèce et l'Asie-Mineure , où ils partagèrent les succès et les défaites des autres nations émigrantes de race gallo-kimrique. Nous n'essaierons point de démêler la part bien confuse des Lingous dans ces lointaines entreprises. Les faits ne commencent à se dessiner nettement qu'à l’époque où les habitants des plaines de la Champagne envahissent l’Italie. Nous voyons les Lingons réunis aux BoTens ( lloii) franchir les Alpes, pousser jusqu'au Pô, traverser ce fleuve, et chasser devant eux les peuples de l'Etrurie et de l’Ombrie1. Bientôt les Sénonais les suivent au-delà des Alpes et étendent encore Ig cercle de la conquête (587-520 avant Jésus-Christ ). L’Italie, déjà moins romaine que celtique, se couvre d'établissements gaulois. Rome effrayée, venant à l'appui des vaincus, non par générosité , mais par politique , déclare la guerre à scs plus hardis concurrents. On sait comment, sous les ordres de leur Brcnn ou chef, les Sénonais détruisirent l’année de la République à la bataille de l’AUia, et prirent et saccagèrent Rome l’an 591 avant Jésus-Christ. Celle-ci racheta à prix d’argent son existence, sa liberté et son avenir, pour les tourner avec im nouvel et puissant effort contre les Gaulois d’Italie. Environ deux cents ans après, les Sénonais sont vaincus aux bords du lac Yddimon et les Lingons succombent avec eux; enfin, deux autres siècles conduisent les aigles de Rome au plein cœur de la Gaule, et la Champagne est réduite nu nombre des provinces tributaires de la République.
Lorsque les Helvéticns furent défaits pur César, l’an 58 avant Jésus-Christ, ils se retirèrent sur le territoire des Lingons. Ce peuple n’osa les soutenir, et les fugitifs furent réduits à subir la loi du vainqueur. Il ne parait pas non plus que les Sénonais, les Tricasses, les Catalauniens, les Rémois et les Meldes aient opposé aucune résistance à l’invasion romaine. Pourtant Ingres, Reims et Sens étaient déjà des cités considérables. Les Sénonais sortirent les premiers de cet état de torpeur : ils prirent la résolution énergique de tuer leur roi Cavarinus, créature de César, et ce chef eût en effet péri sous leurs coups s’il n'était parvenu à s'échapper. César, au moment de tirer une vengeance éclatante de la révolte des Sénonais, feignit de leur pardonner ; mais , dès qu'il se sentit assez fort , il fit battre de verges et décapiter le chef de ce peuple. Les Sénonais furent la seule nation de lir Champagne qui s'associa aux derniers combats de la nationalité gallo-kimrique contre la tyrannie romaine : quoiqu’ils eussent éprouvé des
I . c Penninn deinde Bnii l.lngonesque transgressl, quiini jam inter Padum atqnc Alpes oninia lenejvntur, Patio ratibus trajcclo, non Ëlruscus modo, sed etiain Umbros, agro pHlinit : intra Apcnninum lainon swse leniu'n*. » — Tite-Livof liv. v, <*h. 35.
HISTOIRE GÉNÉRALE, portes cruelles à la bataille de Metiosedum, près de Paris, où ils forent vaincus par Labienus, ils fournirent encore un continrent de deux mille hommes à l'armée de Vercingétorix. Reims était devenu le quartier général et Langres l'alliée fidèle des Romains. La première de ces villes fut élevée au rang de capitale de la seconde Belgique, quand l’empereur Auguste imposa une nouvelle division à la Gaule.
Les Romains s'appliquèrent à fortifier ou à embellir les cités de la Champagne , que des routes magnifiques relièrent entre elles. Deux voies, dont on voit encore quelques traces, conduisaient, l'une à l^mgres, l’autre à Reims. Ils formèrent des établissements jusque dans les montagnes des Ardennes [Silva Anltienna), où ils faisaient construire leurs machines de guerre et forger leurs boucliers et leurs épées. Rien ne troubla ce repos profond, si ce n'est la révolte de Vindex, à laquelle les Sénonais s'associèrent encore courageusement , et celle de Civilis, dont Julius Sabinus, l'homme le plus considérable parmi les Lingons, voulut profiter pour se faire empereur, sous le prétexte qu'il descendait d'un fils naturel de César. Sabinus échoua, et nous n'aurions point parlé de cette absurde tentative, si elle ne nous rappelait l'admirable dévouement d’Eponine, sa femme. Ixs deux époux , après avoir vécu oubliés pendant neuf ans au fond d'une grotte, située dans les environs de Langres, furent découverts et mis à mort par l'ordre de Vespasien.
Ce fut près de Chàlons-sur-Marne , dans les champs Catalauniens , qu’en 270 les armées des empereurs Aurélien et Tetricus se trouvèrent en présence. Malgré l'abdication volontaire de ce dernier, la bataille s'engagea entre ses légions et celles 'du César romain. Aurélien remporta une victoire sanglante, qui le rendit maître de la Gaule, de la Bretagne et de ITbérie. Vers le même temps, le chrislianismç, dont l'introduction en Champagne datait du siècle même où vivaient les apôtres , s'il faut en croire la tradition , Ut de rapides progrès dans cette province. * Les premières invasions des Kranks se portèrent sur le territoire des Lingons et des Tricasses (27G à 284). Constance Chlore défit les Alamans daas les environs de I .a ogres; et après l'une de ses expéditions victorieuses en Germanie, il établit une partie de ses nombreux captifs sur ce plateau (292-301). Constantin-lc-Grand, Julien et Jovinus obtinrent de nouveaux succès sur les peuples germaniques dans les plaines de la Champagne (311-365). Dévasté déjà par les Vandales, les Suèves et les Alains (367-420), le pays fut encore envahi par Attila. Alors la civilisation italique, qui s'en allait, et la barbarie septentrionale qui s’approchait, déployèrent l’une contre l'autre des forces si nombreuses, que ce fut moins une lutte d'armée à armée qu'un combat de peuples à peuples. Obligé par Aétius de lever le siège d'Orléans, le redoutable conquérant s'était replié sur la Champagne, où il avait établi son camp , près de la Seine, au nord-ouest de Troyes. Ln lutte engagée entre les Huns et l’armée gallo-romaine d'Aëtius, à une petite distance de la ville de Méry (Mauriacum) , se termina dans les champs catalauniques, par la défaite des Huns. D'après Jornandès , plus de cent soixante-cinq mille hommes succombèrent des deux côtés, le dernier jour de cette bataille gigantesque (451).
Vers 456, .Mérovée parv int à s’emparer de Reims et de Châlons. Chlodwig resta maître de la Champagne après la défaite de Syagrius (486). Ln plus grande partie de cette province fut ensuite comprise dans le royaume d'Austrosie ; elle échut à
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Thierri I", lors du partage de la monarchie franque entre les quatre fils de Chlodwig. Celui îles (ils de Chlolher I" qui eut l'Austrasie, Sighebert, posséda aussi la Champagne (502). Plus lard, nous la voyons successivement réunie aux royaumes de Neustrie , d'Orléans et de Bourgogne. I)e même que pour les autres provinces des quatre royaumes franks, le gouvernement du pays était confié à des ducs amovibles. Grégoire de Tours et Flodoard en nomment plusieurs, entre autres Lu- ,pus et Quintro ou AVinstrio. I.upus, investi du commandement dès l'année 570, conserva une fidélité inébranlable à Ghildcbert , fils et successeur de Sighebert , qu'il contribua puissamment à maintenir sur son Irène ébraidé par l'rsion et Berthefroy, créatures de Frédégonde. AVinstrio, qui gouverna la Champagne après Lupus, perdit, contre les généraux de celte reine, la mémorable bataille de Droisy (593). A AA'instrio succédèrent Jean, fils de Lupus, AVimard, serviteur dévoué du maire du palais Ébroïn, et enfin les deux fils de Pépin d'Iléristal, Dreux et Grimoald, morts, le premier eu 708, le second en 714. Avec eux finit la liste des ducs amovibles de Champagne et la domination des comtes héréditaires ne s'établit, comme dans les autres provinces, que sur les ruines de la monarchie cnrlovingicnnc On distingue deux races de ces comtes héréditaires : l'une de la maison de A'ermandois, l’autre de la maison de Blois. Héribert II, comte de A'ermandois, est considéré comme le fondateur de la première; il ne prit cependant que le titre de comte de Troyes (cornes Tricassinus), et mourut en 943, laissant ce domaine à Robert, son troisième fils, lequel eut pour successeur son frère Héribert III (968). Celui-ci se qualifia comte de Troyes et de Meaux; il eut d'Ogivc d'Angleterre, fille d'Édouard elvcuvcdeCharlcs-le-Simplc, un fils appelé Étienne, qui lui succéda l'an 993, et dans lequel s'éteignit la maison de A'ermandois ( 1030). Groslcy, dans ses éphémérides, donne à tous les membres de cette famille, depuis Héribert, fondateur de la dynastie, le nom de comtes propriétaires de Champagne.
Eudes II , comte de Blois, le plus proche parent d'Étienne, car il était arrière petit-fils de Leudgarde, sœur de llobert l0’ et d'Héribert III , recueillit l'héritage des comtes de Champagne. Il règne une singulière confusion dans la généalogie de ces nouveaux seigneurs, dont plusieurs étant en même temps comtes de Blois, portent le nom de Thibault , qui leur est commun , avec un chiffre différent pour chacun des deux fiefs. Ainsi, pur exemple, Thibault-lc-Grand , quatrième du nom comme comte de Blois, ne se trouve que le deuxième comme comte de Champagne. La succession des uns n'en continue |»ns moins, elle est toujours distincte de celle des autres. Ia*s deux apanages sont souvent possédés par un seul titulaire, puis ; lattages entre ses enfants, jusqu'au moment où le fils de l'un d'eux les réunit sous sa seule autorité, pour les séparer une seconde, une troisième fois. Le plus célèbre de ces comtes, celui dont l'histoire s’est plu surtout à nous léguer le souvenir, est Thibault IV, dit le Posthume , ou aux chansons. On sait qu'il s'était ligué avec les seigneurs mécontents, pendant la minorité de saint Louis, mais que la reine Blanche, aussi habile que chaste, suivant l'expression de Bossuet, mit à profit la passion qu'elle lui avait inspirée pour le ramener à son parti et l’engager à défendre les intérêts du roi. L'amour fit de Thibault le meilleur poêle de son temps. la fortune ne favorisa malheureusement ni son génie ni son courage, ou plotflt cet amour l'entraîna aux plus déplorables fautes politiques. Devenu roi de
Navarre en 1234, à la mort de Sanche VII , son oncle, décédé sans enfants, il eut la faiblesse, cette même année, de vendre à saint Louis, par l'entremise et sur la sollicitation de la reine Blanche, la seigneurie des comtés de Blois, Chartres et Sanccrre. Son expédition en Palestine ne répondit ni à ses espérances ni à l'attente du monde chrétien. L’un de ses fils, Henri lit, quatorzième comte de Champagne, qui avait succédé à son frère Thibault V, ne laissa point d'héritier mille ; de manière qu'en 1284, Jeanne, sa tille unique, ayant épousé Philippe-le-Bel , le comté passa définitivement dans la maison de France.
Louis-le-Ilutin , (ils aîné de Philippe-le-Bel, prit le titre de comte de Champagne, après la mort de la reine Jeanne, la femme la plus accomplie peut-être de son siècle, « belle, éloquente, généreuse et libérale, » dit Mézerui, et dans la personne de qui s'éteignit celte vieille et noble race, alliée aux familles les plus illustres de l'Europe; les rois de France, d'Angleterre, de Navarre, de Chypre et de Jérusalem, les ducs de Lorraine, de Bourgogne et de Normandie, les comtes d'Artois, d'Auvergne, de Namur et de Flandre ( 1305). Louis- Ic-Hutin eut une tille à laquelle il donna le nom de sa mère , et qui , exclue du trône par la loi salique, ne put même retenir ce domaine particulier, sur lequel évidemment elle avait des droits non moins positifs que sur la Navarre. En 1325, Charles -Ic-Bel tit ratifier par Philip|>e d'Évreux , mari de sa nièce, un traité conclu à Paris entre son frère Philippe-le-l.ong et Eudes, duc de Bourgogne, dans lequel celui-ci, oncle maternel de Jeanne, renonçait, en son nom , aux droits qu'elle pouvait faire valoir sur la Navarre ainsi que sur la Champagne. Mais à l'avènement de Philippe-de- Vnlois ( 1 328), Jeanne revendiqua tout ce qu'elle avait été contrainte de céder, et , par un traité nouveau, en date du 15 mars 1335, elle rentra dans la jouissance de la Navarre, moyennant la renonciation formelle à toutes ses prétentions tant sur le royaume de France que sur le comté de Champagne. Enfin, en 13G1 , la Clinnipagne et la Brie furent solennellement réunies à la couronne par le roi Jean.
Ces provinces venaient d'être ravagées par lis Anglais, ayant à leur tête Rolierl knolles et Eustache d'Aubcrticourt ; mais l'évêque de Troyes, Henri de Poitiers, avait mis le premier en déroute , nu moment même où cette ville allait tomlicr entre ses mains, et, joignant les troupes qu'il commandait à celles d’un aventurier Lorrain , nommé Broquard de Féncstraugc, il avait ensuite défait et pris Eustache, près de Nogent-sur-Seine (1358-13511). Pendant la captivité du roi Jean, Édouard d'Angleterre, débarqué à Calais, fondit sur la Champagne, où il rencontra presque partout une résistance sérieuse. Aux malheurs de celte invasion succédèrent , après le traité de Brétigny, les déprédations affreuses des Tard-venus et des Malandrins, dont le pays ne fut délivré que plus tard par le connétable Du Guesclin. Ce fut alors que Charles V, transigeant avec le roi de Navarre, assura pour jamais à la France la possession de la Champagne sur laquelle l'étranger ne conserva plus aucune prétention (13G8). Cette province n'en fut toutefois que plus exposée aux attaques du dehors. Tandis qu'un de ses côtés seulement fait frontière aujourd'hui, elle était alors entourée sur presque tous les points de contrées hostiles, car la Bourgogne, la Flandre, l'Alsace, la Lorraine, n’étaient pus encore françaises. Et si l'on réfléchit que l'incorporation de la Bourgogne aux états de la monarchie ne date que de l.quis XI, celle de l'Alsace et de la Flandre, de Louis XIV, celle de la Lorraine,
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de Louis XV, on se formera une idée de la position inquiète et militante dans laquelle la Champagne se trouva continuellement placée a l'égard des provinces voisines, depuis le xiv' jusqu'au xvi* siècle.
De 13(i8 à 1380, nouvelles expéditions des Anglais sous les ordres du duc de Lancaster et du duc de Buckingham. La province appartient bientôt presque tout entière à l'Angleterre, et Salishurv, par le gain de la bataille de Crevan, achève d'en consolider la conquête (1423-1429). Jeanne-d'Arc se présente alors et la prise de ltheims réveille le courage des vaincus. C'est en vain que le duc de Bedford garantit au duc de Bourgogne, Philippc-le-Bon , la Champagne et la Brie avec h; comté de Bar-sur-Seine ; en vain que le roi d'Angleterre Henri VI, couronné roi de France à Paris, confirme ces différentes donations, et que Philippe s'épuise en efforts pour regagner les villes perdues : le mouvement national, bien loin de s'arrêter, prend une nouvelle force et emporte tout devant lui. Barlmzan obtient sur les Anglais et les Bourguignons la mémorable victoire de la Croisette ; nommé gouverneur de Champagne, il se signale chaque jour par des succès décisifs; le duc de Bourgogne se réconcilie avec Charles VH, et les insulaires sont enfin expulsés de la province ( I 437;. Cette même année où le traité d’Arras Ote son plus puissant allié à l'Angleterre, les écorcheurs enrôlés au service de l’hilippe-le-Bon par Tou- Inngcon, maréchal de Bourgogne, saccagent la Champagne et y commettent d'effroyables excès. La peste et la famine viennent encore aggraver ces calamités.
En 1 V<i8 , pendant les conférences de Péronne, Charles-le-Téméraire, afin d'affaiblir Louis XI, voulut le forcer à donner la Champagne en apanage nu dur de Berry. Le roi feignit d'accéder à toutes les conditions qu'on lui imposait ; mais la conservation de celte province intéressait beaucoup trop sa prévoyance inquiète et jalouse pour qu'il consentit jamais à y renoncer. Il lit secrètement circonvenir le duc, qui accepta In Guienne en échange. Sous François I", la Champagne devint le théâtre de nouveaux combats : Charles-Quint y porta de rudes coups à son adversaire dans les campagnes de 1515 et 1514. La guerre s'étant rallumée sous Henri II, ses troupes, commandées par le duc de Nevers, chassèrent les impériaux qui avaient pénétré dans les Ardennes. Le roi se rendit de sa personne en Champagne, et y fonda la ville de Rocroy pour faciliter ses approvisionnements , tandis que Charles- Quint , désirant avoir doux postes choisis d'observation, faisait bâtir Philippeville et Charlemont, l'une dans le Hainnut, l'autre dans la Flandre (1553).
Les premiers symptômes du calvinisme s'étaient manifestés dans la province vers la même époque. Exaltés par l'intrépide conduite de Caracciolle, évêque de Troyes, qui avait abjuré le catholicisme en présence du comte d'Eu , les protestants se raidirent contre les persécutions. Nous passerons sous silence les perfidies, les meurtres, les péripéties horribles dont toute cette période est remplie. Il y eut, en 15G2, un soulèvement général des calvinistes occasionné par le massacre de leurs frères à Vassy, qui fut comme le prélude de la Saint-Barthélemy. Deux ans après (1574), le prince de Coudé et le roi de Navarre ayant rassemblé des troupes en Champagne, le pays fut désolé par les rettres que leur avait amenés le prince Casimir. Les ligueurs réussirent cependant à s'emparer des principales villes, où ils se maintinrent assez longtemps contre Henri IV. lai victoire d'Ivry, la soumission de la capitale et des autres grondes provinces, telles que la Picardie, la Provence
et In Bretagne , purent seules les décider à remettre leurs places fortes sous la main du successeur des Valois.
Henri IV donna le gouvernement de la Champagne au duc de Nevers, en récompense de ses services. Ce puissant seigneur tenait les forteresses de Mézières et de Sainte-Ménehould ; le comté de Réthel avait passé de In maison de Cléves dans celle de Gonzague (1565), dont il était alors le plus illustre représentant. Depuis son érection en principauté par Henri II, Joinville appartenait aux Guises, qui étaient aussi seigneurs de Chttteau-Regnnult (Caslrum Iteginaldi). Vingt villages ou communautés des Ardenues dépendaient de cette petite ville. En 1575, le duc de Guise déclarait « pouvoir se dire et nommer roi ou empereur desdites terres, y ayant autorité d'y porter couronne d'or ou d’acier, et ne reconnaissant tenir icelles que de Dieu et non d’hommes ou supérieure quelconques. » D’un autre côté, par son mariage avec' Charlotte de la Mark, en 1591 , Henri de la Tour-d’Auvergne était devenu duc de Bouillon et prince de Sédan; et, à bien plus forte raison que le duc de Guise, il élit pu s'intituler roi ou empereur de ses terres. Au commencement du xvir siècle, il convola en secondes noces avec Élisabeth de Nassau, fille de Guillaume I", prince d'Orange. C’est de cette dernière union que naquit à Sédan, en 1611, Henri de la Tourd'Auvergne, vicomte de Turenne, le plus grand capitaine de son temps.
On se doute bien que le repos de la Champagne dut être plus d'une fois troublé par l'ambition inquiète des chefs de ses grandes maisons seigneuriales. Les secrètes intelligences du prince de Joinville avec la cour d’Espagne le firent arrêter après la mort du maréchal de Biron , et Henri IV ne lui fit grâce qu’â la prière de la duchesse de Guise et de Rosny. Mais les ducs de Bouillon furent surtout mêlés à toutes les conspirations de ces temps d’agitation civile. Henri de la Tour-d’Auvergne, comme chef du parti protestant, vécut dans une opposition constante au gouvernement de Henri IV. La sévérité de ses mesure et de ses goûts contrastait avec les désordres de la cour de France. Au moyen de Sédan , la ville sainte, lu place de refuge du parti calviniste, il communiquait avec ses alliés les protestants d'Allemagne et en tirait au besoin des troupes. Il entretint aussi des relations avec la cour de Madrid, qui firent prendre à Henri IV la résolution de lui enlever Sédan et Bouillon. Au mois de février 1606, le roi se dirigea vers les Ardennes avec une petite armée et cinquante pièces de canon ; le duc conjura le danger en allant faire sa soumission à Henri IV, à qui il remit la garde île Sédan pour quatre ans. Trois ans après, les projets de ce grand prince contre la maison d’Autriche allaient le ramener en Champagne , lorsqu’il fut assassiné par Ravaillac, il avait fait d'immenses préparatifs de guerre. Trente mille hommes d’infanterie , six mille Suisses , six mille chevaux , et un train considérable d'artillerie étaient réunis sur la frontière de la province. La régente réduisit cette armée à huit mille fantassins et à quinze cents chevaux avec lesquels on fit une vaine démonstration contre Juliers.
Sous Louis XIII, Henri de la Tour-d’Auvergne est encore l'âme de tous les complots formés contre la cour. En 161 4 , il pousse les princes à la révolte , tandis que le duc de Nevers, leur allié, se retira dans son gouvernement de Champagne et leur livre Mézières. L’année suivante, six cents reltres traversent le pays et
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vont rejoindre le prince de Condé dans le Berry. Henri de la Tour-d’Auvergne mourut en 16-26. Son fils et son successeur, Frédéric-Maurice de la Tour-d’Auvergne, ne fut ni moins remuant ni moins ambitieux. Son alliance avec le comte de Soissons attira en Champagne une armée dont l.ouis XI 1 1 prit lui-méme le commandement. Le roi s’étant éloigné, le maréchal de Chfttillon soutint contre les impériaux un combat dans lequel ses troupes, saisies d’une terreur panique, furent mises dans la plus complète déroute, le comte de Soissons périt dans cette rencontre (1640). Plus tard, Frédéric-Maurice se jeta dans le parti du duc d’Orléans et conspira avec Cinq-Mars. Cette dernière faute lui fut fatale. Le traité des mécontents avec l’Espagne ayant été découvert , on arrêta le duc de Bouillon , qui, pour sauver sa tète, abandonna définitivement au roi sa principauté de Sédan (1642). Pendant la première année de la régence d'Anne d'Autriche, la ville de Rocroy , dans le Khételois, fut témoin de la défaite des vieilles lunules espagnoles par un général de vingt et un ans, le duc d'Enghien, défaite dont n a jamais pu se relever l'infanterie espagnole, autrefois si célèbre et si redoutée (1643). Les événements de la Fronde jetèrent bien encore quelque émotion en Champagne , mais ces levains de discorde furent étoufTés aussitôt après la déroute du vicomte de Turenne sous les murs de Khétel.
L’histoire n'a aucun fait à enregistrer sur la Champagne pendant la seconde moitié du xvir siècle. La fin du xviii* y fut marquée par de grands événements. En 1791, la famille royale ayant résolu de se retirer à Montmédy, 1a reine, Mario- Antoinette, décida Louis XVI à prendre la route de Châlons-sur-Marne, Clermont et Varennes. Aucun obstacle ne s'opposa à la fuite du roi, de la reine, de leurs enfants et de madame Élisabeth jusqu'à Sainte-Ménehould , dernière ville de la province du côté de l'Allemagne; mais le fils d'un maitre de poste de cette ville, nommé Drouet, ayant reconnu Louis XVI, courut en toute hâte en donner avis à Varennes, où la famille royale fut arrêtée. La nouvelle division territoriale de la France avait créé en Champagne plusieurs grands centres d'administration. En 1792, le département des Ardennes prit parti pour Lafayette, lorsque après le 10 août le général se fut publiquement prononcé pour le maintien de la royauté. Ce département députa Dubois de Crancé et Baudin à la convention nationale ; celui de la Marne, Prieur, Thurktt et le maître de poste Drouet; celui de la Haute-Marne, Chaudron -Rousseau, et Vaudelainoourt, évêque de Langres; celui de l'Aube, Duval et Kabaut-Saint-Étienne. Cependant, maîtres déjà de Longwy et de Verdun , le roi de Prusse et le duc de Brunswick s'étaient avancés dans la Champagne, où ils opéraient conjointement avec une armée d'Autrichiens commandée par Clairfayt et un corps d'émigrés sous les ordres du prince de Ligne. L'ennemi n’étant pins qu'à quarante lieues de Paris, le danger était imminent et tout semblait perdu. Le comité de défense générale proposait à l'assemblée législative de se réfugier à Saumur, quand la canonnade de Valmy releva tous les courages ; les Prussiens commencèrent un mouvement de retraite, et la France eut le temps de revenir de sa surprise. Dumouricz venait de la sauver dans les défilés de l'Argonne (septembre 1792).
Ces sortes de miracles ne s'accomplissent pas deux fois, ou plutôt les circonstances n’étaient pas les mêmes, lorsque Napoléon, se livrant à sa fortune, en-
HISTOIRE GÉNÉRALE, treprit cotte étonnante campagne de 181 V , pendant laquelle avec des généraux mécontents, des troupes harassées, il tint tête à toute l'Europe, remportant presque à chaque pas une victoire, et laissant douter qu'il eût succombé dans la lutte, si d'une part ses efforts eussent été mieux secondés par les chefs militaires, si, de l'autre, il avait eu lui-même plus de foi dans l'enthousiasme des paysans et n'avait pas craint de leur donner des armes. Dans la nuit du 31 décembre 1813 au 1" janvier 1814, les deux armées de Bohême et de Silésie, s’élevant ensemble à un effectif de plus de trois cent ( incluante mille hommes et commandées, la première par le prince de Sehvcartzenberg , la seconde parle maréchal Blücher, avaient franchi séparément la frontière. A la fin de janvier, elles communiquaient entre elles par le plateau de Langres, et les deux généraux, combinant leurs mouvements, se proposaient de marcher sur la capitale, Sehwartzenberg par les vallées de la Seine, Blücher par celles de la Marne et de l'Aisne. Napoléon n'avait guère à leur opposer que soixante-douze mille hommes. Aussi, dès l'ouverture de la campagne, avait-il choisi Châlons-sur-Marne pour son quartier général. Placé entre les deux bassins, il pouvait passer rapidement de l’un à l'autre, empêcher la jonction des deux corps, concentrer ses troupes sur un seul point, et se porter successivement contre l’avant-garde de l’invasion. Nous n'en dirons pas davantage. On sait que tous les noms des plus glorieux faits d’armes de l’empereur pendant cette guerre mémorable, Saint-Dizier, Bricnne, Montmirail, libellons , Champaubcrl, Vuurhamps, Montercau, Arcis-sur-Aubc, la Fère, appartiennent à la nomenclature géographique de la Champagne.
La chute de Napoléon cl la catastrophe de Waterloo eurent un retentissement douloureux dans les départements formés de cette province. La paix, eu cicatrisant les blessures des Champenois, ne put effacer de leur coeur le souvenir de l'humiliation nationale. Leur généreux patriotisme avait disputé vivement la possession de Mézièrcs aux Prussiens, et ils n’avaient voulu remettre la ville de Langres, ainsi que plusieurs autres places, qu'aux généraux même de Louis XVIII.
Le talent, le génie, le courage, ne pouvaient manquer à un peuple dont la vie tout entière sc rattache si intimement à l'existence même de notre nation. Dans la nature (lu Champenois, la naïveté, la bonté, la gaieté, s'allient il un esprit quia donné à la France un grand nombre d'hommes éminents dans tous les genres : Haslings, un des chefs les plus fameux des Normands; le comte Thibaut IV, poète contemporain de Guillaume de Lorris; le sire de Joinville et le maréchal de Villehardouin, les premiers chroniqueurs de notre langue française; la reine Jeanne, fille du comte de Champagne Henri 111, et femme de I’Iiilippe-le-Bcl, à laquelle on doit l'institution du collège de Navarre; Gerson, l'auteur de Y Imitation de Jésus-Chris!; et Jeanne d'Arc, que la Champagne peut revendiquer avec raison, puisqu’elle était née près de Vaucoulcurs, dans le hameau de Domrémy, dépendant l'un et l'autre de cette province. Pour les temps plus rapprochés de nous, nous pouvons citer encore Jean Passerai cl Pierre Pithou, auteurs de la Satire Ménippée; le peintre Mignard, le graveur N’anteuil et les sculpteurs Girardon et Bouchardon ; les savants Mabillon, Le Cojntc, Ruinai t et Claude Robert, à qui nous devons la Galtia Christiana; les historiens Camusat, Velly et G rosie y ; Jean de La Fontaine , l'un des trois plus grands génies poétiques de la France ; le cardinal de
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Reü et le ministre Colbert ; le maréchal de Tnrenne; enfin, pour le xvill* et le xix' siècles, Diderot, Danton, Ilenrion de Pansey, Iteumonville, Royer-Collard, Macdonald.
I.c nom de M. Ilenrion de Pansey noos rappelle la spirituelle explication qu'il donna à Napoléon au sujet d'un proverbe fameux. L'empereur lui disait un jour : o D'où vient donc, monsieur le président , l'origine du dicton populaire quatrevingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes > — Sire, repartit M. de Pansey, il y avait en Champagne des princes qui avaient besoin d'argent , comme ceux d'aujourd'hui; comme ceux d'aujourd'hui, ils avaient établi des droits à l'entrée des villes. loi taxe était perçue sur chaque centaine de moutons; on l'éluda en ne les faisant entrer que par troupeaux de quatre-vingt dix-neuf. Le fisc était joué, sa caisse ne s'emplissait pas. Un jour qu'un berger se présentait, comme d'usage, à la porte d’une ville avec ses quatre-vingt dix-neuf moutons, le collecteur (le ftmpAt en ayant fait le compte et trouvé toujours le même nombre, perdit enfin patience; saisissant le berger avec humeur : Quatre-vingt dix-neuf moutons et un Champenois , s’écria— t— il , font cent bêtes. « Tel fut le récit de M. Ilenrion de Pansey. Il aurait pu ajouter que, si le mot du collecteur était spirituel, le moyen imaginé par les Champenois l'était encore davantage.
La Champagne formait un des principaux gouvernements militaires de la France. Elle avait neuf Itailliagcs et sièges présidiaux ressortissant au parlement de Paris, sans parler des justices des pairies et grands fiefs de la province : Joinville, Rliétel- Mazorin, Château- Portion, de Piney-Luxembourg, d'Aumont, de Château-Vilain et de Praslin. Sous le rapport financier, la généralité de Champagne était divisée en treize élections , qui renfermaient deux mille cent quatre-vingt-dix-huit paroisses. Depuis la révolution, elle est inégalement partagée en cinq départements : les Ardennes, tirées en partie de la Champagne proprement dite et de la principauté ue Sédan ; la Marne, delà Champagne proprement dite, du Châlonnais et du Rémois; la Haute-Marne, du Perthois, du Voilage, du Rassigny; l'Aube, de la Basse-Champagne et d'une partie du Vallage; et le département de Seine-et- Marne, dans lequel la Brie se trouve enclavée. L'Aisne, l’Yonne, la Meuse et les Vosges contiennent, en outre, quelques fragments détarhés de cette province. D'après Herbin, la Champagne comptait, vers la fin du xviit' siècle, 1,197,120 habitants ; on pense qu'elle en renferme aujourd'hui près de deux millions. 1
I. Tile-Live, Uv. v. — Polvbe, llv. II. — Commentaires de César. — Grégoire de Tours. — K In* lounl. — Pelletier, Histoire des comte» de Champagne et de Brie. — Ephémérides trogenne» deGrosley. — Baugier, Mémoire» historiques de la province de Champagne. — Nicolas Camusat, Prompt ua ri um taerarium antiquitatum Tricassinte diacesis. — F. (le Moutml , Désunie de l’histoire de Champagne. — Geronval, Lettre» »ur la Champagne. — Amédée Thierry, Histoire de» Gaulois et Histoire de la Gaule sous l'administration romaine. — Walckenaer, Géographie historique des Gaules. — Sismonili, Histoire des Français, t. xxn. — Bazin, Histoire de Louis XIII. t. IV. — Hucliez et Houx, Histoire parlementaire de la Dévolution française. — Expilly, Dictionnaire des Gaules. — Ihsseln, Dictionnaire universel de la France. — Herbin, Statistique générale et particulière de la France. — Malte-Brun, Géographie universelle. — Élit* de Beaumont et Dufrtnov, Explication de la carte géologique de la France, t. Ier. — Douai x, Géographie prototype de la France. — Moreau «le Jointes, Statistique de la France. — Il tiborl , Statistique des Ardennes. — Bonr|{Cuis-Jcssaint , Description topographique de la Marn \ — Bruslé, Tableau statistique de l'Aube. — Michelin, Statistique de Seine-et -Marne.
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TROYES
La ville de Troyes ((.•ittita Tricassium, Trecassina, Trecasis, Tricasns, Tricasses, Trecœ, l’reca, Trecensis ), capitale de l'ancienne province de Champagne, occupe le centre d'un bassin qu'arrose la Seine divisée en canaux et que borde une ceinture de collines couvertes de vignes et de bois. Du haut de la tour de Saint-Pierre, qui domine le sol de cent quatre-vingt-douze pieds, on la voit se déployer dans l'espace de forme elliptique qu'enveloppent la rivière et les murailles, [.es limites de la cité primitive et de la ville nouvelle qui s'y est ajoutée sont encore distinctes ; cependant le carartère propre à chacune d'elles s'efface de jour en jour, leurs églises et leurs palais ont disparu pour la plupart. Voici encore , outre Saint-Pierre, Saint-Nizier, dont le clocher fait briller aux regards sa toiture peinte et vernissée, Saint-Jean-au- Marché dépouillé de sa couronne de plomb doré, Saint-Pantnléon , reconstruit pendant la renaissance, Saint-Urbain, Sainte-Madeleine ; mais l'ancien palais des comtes, presque entièrement détruit , n’est plus qu’une prison, Notre- Dame-enl’tsle est devenue un séminaire, Saint-Loup une bibliothèque publique, Saint- Frobert une habitation privée. Saint-Biaise, Saint-Quentin, l'abbaye de Saint- Martin-ès-Aires, Saint-Aventin, Saint-Denys, Saint-Nicolas au-Marché, Saint-Jcandu-Temple, la célèbre abbaye de Nolre-I)ame-aux-N’onnains, Saint-Barthélemy, Saint-Jacques-au-beau-Porlail, la Trinité, l’Oratoire, l’Abbaye de Saint-Loup, les Ursulines, et bien d’autres encore n'ont laissé que des souvenirs.
L'énumération seule des édifices que Troyes a conservés et de ceux qu'elle a perdus suffit pour faire comprendre que la capitale de la Champagne, importante encore aujourd'hui par son étendue, par sa population et par son commerce, a dé marquer, aux temps passés, parmi les villes les plus considérables de la France. Son origine remonte à une haute antiquité. Jules César ne parle pas des Tricasses; mais cette peuplade gauloise est mentionnée par Pline et par Ptolémée. Les érudits ne sont pas d’accord sur la question de savoir si le mot Tricasses ou T recasses vient : de 1res accès , trois châteaux , parce qu'il y avait , dit-on , jadis à Troyes , un nombre égal d'édifices de ce genre de Tricasses, mot celtique, qui, suivant Bullel , signifie très-fort, très-brave; ou enfin de Tri-Casses, trois fois rusés, à cause du caractère particulier de finesse et de prudence qui distingue les Tmyens. Auguste, suivant Ptolémée, donna à Troyes le nom &' Augustobona Tricassium, qui se modifia â l'époque où les villes prirent le nom des peuples dont chacune d'elles était le chef-lieu.
Comprise d’abord dans la Celtique, puis dans la cinquième Lyonnaise, Troyes
I. C'est l'opinioi, que soutient Nicolas Camusat : Prompluarium lactarium antiquilatum Tricanina dicccciis.
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parait avoir eu sous les empereurs une importance égale à celle (le Sens, de Paris et d'Autun. Adrien y passa vers l'an 120 après Jésus-Christ; en 177, Antonilict Marc-Aurèlc y bâtirent une tour pour défendre la porte occidentale; Aurélien y vint au milieu du m* siècle. Enfin, en 356, Julien, chassant les Allemands qui passèrent sous les murs de Troyes, se fit ouvrir les portes de cette ville et y entra avec son armée. Les Vandales, sous la conduite de Chrocus, s'avancèrent jusqu'à Troyes, et bientôt après Attila, quittant le siège d'Orléans qu'il avait été forcé de lever, se porta sur la Champagne. Troyes était menacée, la défense paraissait impossible contre l'armée formidable des Huns, et la ville était plongée dans une grande consternation. 1.' évêque Lupus crut qu'il fallait s'humilier pour échapper au danger; il députa nu roi des Huns, pour le complimenter, le diacre Mcmorius, accompagné de sept clercs. Attila était alors campé près du village de llrolium ( aujourd'hui Saint-Mesmin). Les envoyés de l'évèque furent bien accueillis; ils avaient obtenu des assurances favorables, lorsque les couleurs brillantes des évangiles qu'ils portaient effrayèrent le cheval d'un des chefs de l'armée ; le maître fut renversé et tué, et Attila, prenant le diacre et ses acolytes pour des magiciens , les fit saisir et mettre à mort, l'n jeune clerc seulement parvint à se sauver.
Troyes cependant ne fut point attaquée. Après la bataille de Mery-sur-Seine, livrée en septembre 451 , Attila revint sous les murs de Troyes, dont la sûreté et l’existence même se trouvèrent de nouveau compromises. Lupus, celte fois, se présenta en personne nu Fléau de Pieu, et le trouva sensible à ses prières. Les Huns traversèrent la ville sans y commettre de désordres, et l'évêque, selon le désir d'Attila, accompagna ce prince jusqu'aux bords du Ithin et revint comblé d'honneurs.
Nous avons, pour suivre le fil des événements politiques arrivés à Troyes pendant les premiers siècles de notre ère, négligé les faits qui se rapportent à l’introduction du christianisme dans la capitale de In Champagne. C'est à saint Potentien et à saint Scrutin que l'on attribue généralement l'honneur d'y avoir apporté la foi évangélique et d’y avoir élevé une église. Mais 1a date et les détails de 1a première prédication chrétienne à Troyes sont peu connus; on sait seulement qu’un certain Montanus, comte de Troyes, s'opposa aux efforts des apôtres et que ceux-ci obtinrent le martyre, comme saint Savinien, archevêque de Sens, près duquel ils s'étaient retirés. Au temps de l'empereur Aurélien, 275 ans environ après Jésus-Christ, Putroclus, Suvinianus, Claudius, Justus, Jocundinus, la vierge Julia et quelques autres, reçurent aussi la mort, pour la glorification de leur foi, dans la ville convertie par Potentiel!. Troyes était alors enfermée dans file de la Seine, que l’on nomme aujourd'hui la Cité ; à l'époque où vivait le poëtc Prudence, elle n'avait encore que deux églises, la cathédrale, dédiée à saint Pierre, et le prieuré de Saint-Quentin. Saint-Aventin fut construit en dehors de l'enceinte nu vr siècle.
Lorsque la Gaule chrétienne eut succombé sous les Barbares venus de la Germanie, comme la Gaule druidique avait succombé sous les Romains, les hordes envahissantes occupèrent les provinces de l’empire à litre de conquêtes. Cependant, en 486 , Troyes, Reims et plusieurs autres villes de la Champagne obéissaient encore à un gouverneur romain , à Syagrius, fils d'Égidius, qui prenait le
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litre do roi. Chlodwig, roi dos Frank», jaloux do se débarrasser. d'un voisin inoommode , et animé contre Syagrius d’une haine do famille , vint l’attaquer dans son petit État : le Romain fut vaincu près do Soissons, et les Franks se trouvèrent maîtres dos derniers débris de la (’.aule impériale. Chlodwig, au moment de son mariage avec Chlotildc, tille de Chilpéric , roi des Burgondes, passa à Troyes , qui était alors soumise à sa puissance, et de là se rendit à Villery, où eut lieu, dit-on, la première entrevue des deux époux. A la mort de Chlodwig, Troyes, avec la plus grande partie de la Champagne , fit partie du royaume de Metz ou d'Austrasic, qui échut à Théodoric ou Thierry, l'aîné des fils du dernier roi. Plus tard elle passa entre les mains de Chlotairc l", puis de Contran , roi d’Orléans et de Bourgogne, que ses frères voulurent un instant dépouiller par la force des armes. Trois armées se trouvèrent réunies dans les plaines de la Champagne ; toutefois, avant qu'on en vint aux mains, des négociations furent ouvertes, et Chilpéric, Sighebert et Contran convinrent d'une paix , la jurèrent à Troyes sur le tombeau de saint laïup, et se séparèrent avec de grandes démonstrations d'amitié.
Il y eut de nouvelles discordes lors de la mort de Sighebert, et, pendant de longues années, la capitale de la Champagne fut tiraillée entre des princes jaloux et cruels qui se disputaient incessamment l'héritage de Chlodwig. En 576, on voit paraître pour la première fois un dur de Champagne du nom de I.upus. Ce seigneur et ceux qui lui succédèrent, à titre de gouverneurs héréditaires, prirent une part active dans les dissensions de la monarchie franque, et l'histoire de la ville de Troyes, jusqu'à l’extinction de la race mérovingienne, n'est plus qu'une liste de malheurs. A la fin du vit* siècle Troyes eut pour évêque WaTmer, duc de Champagne, qui fut un des séides du maire Ébroln, assiégea saint Léger dans Autun , le prit et lui creva les yeux , et participa, selon quelques contemporains, à l'assassinat de l'infortuné Dagobert II. En 714, Sovaric, évêque d’Auxerre, ravagea, à la tête d'une armée, le diocèse de Troyes, et périt d’un coup de foudre pendant qu’il marchait sur Lyon. En 720 , les Sarrasins, maîtres de l'Espagne, passèrent les Pyrénées , envahirent les provinces méridionales de la Gaule, et pénétrèrent jusque dans la Champagne. Troyes tomba en leur pouvoir, fut livrée nu pillage, et son territoire eut beaucoup à souffrir. Cependant les infidèles, battus sous les murs de Sens, dont ils avaient cru la conquête facile, se retirèrent en désordre et regagnèrent leurs cantonnements du Languedoc et de l'Aquitaine.
Iji ville de Troyes parait avoir accueilli avec une sorte d’enthousiasme l'avènement de la seconde race. Pépin-le-Bref, quand il la traversa une première et une seconde fois pour aller attaquer Waïfre , duc d'Aquitaine , fut comblé par les habitants de témoignages de fidélité (761-766). F.n 8il , la Champagne fut le théâtre de la guerre entre l'empereur Lothaire, et ses frères, Louis-le-Germanique et Charlcs-le-Chauvc. Ces deux derniers princes se trouvèrent réunis à Troyes après les fêtes de P.lqucs pour concerter la résistance. On combattit le 2k juin à Fontenay. Lothaire fut vaincu, mais toute la noblesse champenoise succomba dans la bataille. Deux ans après, Pépin, roi d’Aquitaine, tenta vainement d’enlever Trojes à Charles-le-Chauve ; Louis-Ic-Germaniqne devenu hostile à son jeune frère lie fut pas plus heureux , et Charles , assuré du dévouement des
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Troyens à sa fause, vint, en 859, passer quelques jours dans leur ville , où il fut reçu comme le roi légitime par le comte Aledran. En 878, Louis-le-Bègue traita à Troyes avec le pape Jean VIII.
Au iv siècle les Normands pénétrent dans l'intérieur de la France. Le plus terrible chef de ces barbares, llaslings, est un Champenois, presque un enfant de la ville de Troyes. En 882, les hommes du Nord entrent en Champagne et dévastent le territoire aux environs de Iteims; en 88!) , ils sont aux portes de Troyes , et trois uns après ils mettent le l'eu à la ville. La cathédrale et l'abbaye de Saint- Loup deviennent la proie des flammes; les habitants, qOi avaient pris la fuite à l'approche de l'ennemi, lie trouvent plus à la place de leurs maisons eide leurs temples qu'un amas de cendres et de ruines. Ils se hâtent de rétablir la v ille et de la fermer de murailles ; mais, en 905, les Normands l'assiègent et la dévastent encore une fois. Enfin, Auségise, évêque de Troyes, voulant délivrer la Champagne du fléau qui l'accable, anime son peuple*» la défense, rassemble des soldats, s’unit aux comtes de Sens et de Dijon et à l'évêque de Langres , et met l'ennemi en déroute près de Chaumont en Ilassigny.
Le premier des comtes héréditaires de la Champagne jvaralt avoir été Héribert II, comte de Vermandois, quelquefois appelé comte de Troyes. Sou fils Hubert s'empara de cette ville sur l’évêque Auségise, qui avait usurpé l'autorité temporelle, et qui, revenu avec une armée de Saxons, fut battu et obligé de se soumettre (953-958). Robert choisit Troyes pour sa résidence, y répara les dommages que les guerres avaient causés, y fit divers embellissements, et laissa en mourant (968) une mémoire aimée et respectée. Après lui, Heribert son frère, que Mario! décore du titre de Petit roi de Troyes , et Étienne, possédèrent successivement la Champagne , qui passa , en 1030 , dans In maison des comtes de Mois et de Chartres. Nous nous abstiendrons de rappeler dans leur ordre les noms des seigneurs auxquels In Champagne fut soumise depuis cette sorte de révolution. Leur histoire est celle de la province tout entière. Mentionnons seulement les plus illustres, Thibault-le-Yicux ou le Tricheur; Thibault-lc-Orand , aussi renommé pour sa piété que pour sa valeur; Henri-lc-Large ou le Libéral, qui partagea la Seine en divers canaux pour l'avantage du commerce et de l'industrie de sa capitale, et fonda l’église de Saint-Étienne de Troyes; enfin, Thibnult-lc-i'osthume ou le Chansonnier. Au temps de Henri II, successeur de Hcnri-lc-Libéral, un terrible incendie désola la ville de Troyes. Un grand nombre de personnes perdirent la vie; beaucoup d'habitalious , la cathédrale, l'église de Saint-Étienne, l'Hôtel-Dieu, les étuves aux hommes furent consumés par les flammes (1188). Le comte employa ses rev enus à réparer le mal et à reconstruire les édifices publics et les maisons particulières.
Thibault-le-Chansonnier est un des princes les plus populaires du moyen âge. Ses luttes avec le roi et les seigneurs, son amour pour la mère de saint Louis, ses vers, ses pieuses libéralités , une sorte de tristesse mélancolique, répandue sur toute sa vie, en ont fait comme le hérus d'un roman que l'on aime à entendre et ù conter. Sa jeunesse se passe sous la tutelle d'une femme ; à peine en Age de faire acte de chevalier, il va combattre avec Louis VIH les hérétiques Albigeois; le roi meurt, et Thibault est accusé de l’avoir fait empoisonner. Blanche de Castille
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lui ferme les portes de Reims; le comte de Champagne organise contre la régente une ligue formidable avec Hugues, comte de la Marche, et Pierre de Dreux, comte de Bretagne, surnommé Mauclerc; deux fois Blanche le ramène à son parti , et les confédérés, pour se venger du noble transfuge, tournent leurs armes contre lui. I,a Champagne est dévastée, et, pendant l'absence du comte , les troupes de Pierre Mauclerc se réunissent sous les murs de Troyes. Simon de Joinville , aidé par les habitants, défend vigoureusement la capitale de Thibault, et l’intervention de Louis IX , qui accourt à la tète d’une armée pour le soutenir, force l'ennemi à la retraite.
La couronne de Navarre, que le comte de Champagne obtint en 12:14, le dédommagea de ses revers et l’aida à supporter ceux que la fortune lui réservait encore. Son administration semble avoir été bienveillante et protectrice, et c'est moins à lui qua l’esprit du temps qu’il faut attribuer l'exécution de cent quatre-vingttrois Albigeois bridés vifs, en 1239, dans la plaine de Vertus. On doit d'ailleurs à Thibault-le-Chansonnier l’organisation municipale de plusieurs villes de la Champagne. Dans une charte du mois de septembre 1230, le comte déclare francs de tailles ses hommes et femmes de la communiti de Troyes, moyennant un impôt personnel sur les meubles et les immeubles. Il leur accorde la prévôté et la justice dont il était en possession , à condition qu’ils lui paieront annuellement une rente de trois cents livres de provénisiens (monnaie de Provins). Il se réserve seulement la justice du rapt et du larcin, celle du champion vaincu, celle de la fausse mesure, la justice et la garde de ses chevaliers, de ses églises, de scs vassaux et de ses juifs. Enfin il établit dans la ville de Troyes une municipalité composée d'un maire et de douze échevins, qui sont chargés de veiller à la gnrde des franchises des citoyens et de maintenir les droits du seigneur, de lever certains impôts et de rendre la justice dans tous les ras non réservés.
La concession des privilèges, qui furent presqu’en même temps octroyés aux villes de Bar-sur-Seine, de Villemaur, de Saint-Florentin, de Provins et de Braysur-Seine, avait pour but, à ce qu'il parait, de remplir l’épargne du comte, qui s'attribua partout la nomination des magistrats municipaux. C'était néanmoins un bienfait, et Thibault ne tarda pas à s'en repentir. Lorsqu'en 1242 il renouvela la charte de 1230, il en efiaça les mots de inaire et de commune, et supprima les droits qu'il avait primitivement octroyés à l'échevinage. Nous ne savons pas quelle influence la versatilité du comte eut sur l’organisation municipale de Troyes.
Cette ville était alors le chef-lieu d’un bailliage, puisqu'on trouve, dès 1224, le nom d’un bailli de Troyes et de Meaux ; ses foires et ses marchés, renommés dans toute l'Europe, formaient, avec ceux de Provins et de Bar-sur-Aube , la source la plus importante du revenu des comtes. Les produits du sol champenois et de l'industrie indigène s'y débitaient eu abondance, et s'échangeaient contre les denrées et l'or de la Flandre, de l’Allemagne, de l’Italie, du nord et du midi de la France. La draperie, la pelleterie, occupaient une grande place parmi les marchandises qu’on recherchait le plus à ces foires ; elles avaient lieu, celle de Saint- Jean, ou la foire chaude, le mardi après la quinzaine de la Saint-Jean, et celle de Saint- Rend, ou la foire froide , le lendemain de la Toussaint. Des batiments particuliers, dont la destination rappelait les halles de Provins, d'Ypres et de lit. 3
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Douay, étaient réservés aux objets que certaines villes commerçantes apportaient à Troyes. On se servait du poids de Troyes et de Provins, et les actes et les transactions du commerce étaient rédigés suivant un style spécial que l'on peut étudier dans les manuscrits du xin* et du xiv' siècles. Les comtes de Champagne ne négligèrent aucun moyen d'assurer la prospérité des foires de la province, pour lesquelles ils obtinrent des privilèges spéciaux des rois de France. Les juifs, les marchands et les changeurs étrangers furent mis à l'abri de toute attaque, ou dédommagés des déprédations exercées contre eux par les malfaiteurs.
Mais reprenons la suite des événements qui forment l’histoire de Troyes. Thibault VII, fils de Thibault-le-Chansonnier, succéda, en 1253, au comté de Champagne et au royaume de Navarre; il fonda plusieurs maisons religieuses, tant à Troyes que dans d'autres localités dépendant de ses domaines, tandis qu’un enfant de cette cité, Jacques Pantaléon, montait sur le trône de saint Pierre et prenait le nom d'Urbain IV. Après Thibault Vil, son frère Henri III gouverna la Champagne pendant quelques années seulement (1-270-1 27V); il fut remplacé par Jeanne, dont le mariage avec le roi Philippe-le-Bel porta le comté dans la maison de France. La réunion de la Champagne à la couronne fut confirmée à plusieurs reprises, en 1317, 1337 et 1V0V.
Philippe-le-Bel, maître de Troyes, y convoqua une assemblée judiciaire, qui devait remplacer les anciennes assises des comtes, et jouer en Champagne le même rôle à peu près que l'échiquier en Normandie et le parlement dans le comté de Toulouse (1288). Elle reçut le nom de grands jours de Troyes. L’article 51 de l'ordonnance donnée par Philippe, en 1312, porte que cette assemblée sera tenue deux fois l'année. Il fut décidé, en outre, qu’on y enverrait quatre membres du parlement nommés par le roi , ou en son absence par les présidents. Louis-lc- Hutin ratifia l'ordonnance de son prédécesseur relative aux grands jours de Troyes (1315), et Philippe-le-Long s’appliqua, en 1319, à donner une nouvelle force à cette institution judiciaire.
Troyes fut un instant menacée par le duc de Bar, descendant de Renaud II et d'Agnès de Champagne, lequel prétendait avoir des droits aux domaines de la romtessse Jeanne et pénétra dans le pays à main année (1292|. L'entreprise échoua ; mais, peu d'années après, la capitale de la Champagne fut désolée par le débordement des eaux de la Seine, qui rompirent les ponts, emportèrent les moulins, pénétrèrent dans les rues et causèrent les plus tristes ravages, l'n semblable malheur était déjà arrivé en 1180; la famine de 130V fit en outre périr un grand nombre d’habitants. Ainsi commençaient l'amoindrissement et la dépopulation de Troyes et de tout le comté. Malgré les efforts des rois de France pour s'attacher leurs nouveaux sujets, ceux-ci éprouvèrent d'abord, sous cette domination nouvelle, un malaise qui se traduisit dans quelques endroits par des révoltes, dans d'autres par l'inertie. les foires, la richesse du pays, reçurent, sous Louis-lc- Hutin, une atteinte funeste. le roi, en guerre avec le comte de Flandres, chassa de ses états tous les Flamands, leur interdit le droit de tratiquer aux foires de Champagne , prononça la peine de confiscation et l'amende contre ceux qui achèteraient leurs draps, et de plus mit sur les marchandises des droits qu'il afferma à un courtier obligé d'en rendre compte. Depuis ce moment, les rommer-
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çants étrangers s'éloignèrent de la Champagne. Les Italiens , les Provençaux se rendirent en Flandres, et, pour ne point passer par la France, ils y allèrent par la voie de mer ou par la route d'Allemagne. En vain Charlcs-lc-Bcl abolit-il l'ordonnance de LouLs-le-Hutin ; en vain Philippe de Valois fit-il, en 1346 et 1349, des efforts sérieux pour le rétablissement des foires ; le mal ne pouvait plus se réparer, et en 1352 les marchands de Provins abandonnèrent au chapitre de Saintl'rbain les halles qu'ils en avaient prises h cens.
Le mariage de Charles IV avec Marie de Luxembourg, fille de l’empereur Henri Vif, eut lieu en 1322àTroyes, dans le palais seigneurial. Les habitants, éblouis par l'éclat des fêtes, oublièrent un instant la ruine de leur commerce et de leur industrie. Au moins ils jouissaient d'un calme qui pouvait leur permettre de réparer leurs pertes. Mais après la bataille de Poitiers commence une série de troubles et de guerres qui laissent en Champagne une horrible trace. Le roi de Navarre, Charles d'Évreux, voulant faire valoir ses droits à la couronne de France et au comté de Champagne, sort, à la demande des états-généraux, delà prison où le roi Jean l’a fait enfermer, et se met en lutte ouverte contre le régent. Les soldats qu'il a rassemblés se répandent dans les provinces de Champagne et de Brie et y portent la désolation. Laissons parler Froissart : « Pardevers Pons-sur- Saine, vers Prouvins, vers Troyes, vers Aucerrc et vers Tonnerre , estoit le pays si entrepris de forts guerroveurs et pilleurs que nul n'osoit yssir des cités et des bonnes villes. Entre Châlons en Champagne et Troyes, dedans le cliatel de Beaufort , qui est de l'héritage au duc de Lancastre , se tenoit messire Pierre d’Audclée et en avoit fait très belle et très bonne garnison ; ceux couroient tout le pays d’environ eux. D’autre part, à Pons-sur-Sainc et aucune fois au fort de Nogent, se tenoit un très appert chevalier hainuyer, qui s'appeloit messire Eustache d'Aubrécicourt, et avoit bien dessous lui cinq cents combattants; si couroient tout le pays environ eux. D'autre côté, en Champagne, avoit un écuyer d’Allemaigne, qui s’appeloit Albrcst, fort homme d'armes maternent. Ces trois capitaines tenoient en la marche de Champagne et sur la rivière de Marne plus de soixante châteaux et fortes maisons, et mettoient, quand ils vouloient, sur les champs plus de deux mille combattants et avoient mis tout le pays en leur subjcction , et rançonnoient et roboient à leur volonté sans mercy ; et par espécial cil Albrest et sa route y firent trop de vilains faits. »
Ajoutons à cette liste le nom du capitaine anglais Robert Knolles, qui, à la tête d’une troupe nombreuse, passa du Vermandois en Champagne, brûlant et dévastant tout sur son chemin, et emmenant les hommes et les bestiaux. Il était parvenu jusqu’à Troyes ; heureusement cette ville fut secourue par son évêque , Henri de Poitiers, qui défit et mit en fuite les Anglais. Ce ne fut pas le seul service que les Champenois rendirent alors à la couronne. Tandis que les paysans révoltés, les Jacques, parcouraient en bandes armées plusieurs provinces, Paris manifestait les dispositions les plus hostiles contre le régent. La position du dauphin Charles devenait de plus en plus critique. Ce fut alors qu'il alla chercher un appui dans la fidélité des gens d’église, des nobles et des bonnes villes de Champuigne; il convoqua à Provins (9 avril 1358 ) , puis à Vertus , des États qui raffermirent le parti de la vieille royauté et décidèrent la défaite des rebelles. Bientét
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le roi Jean revint de sa prison d'Angleterre, et la ville de Troyes fut une de celles qui fournirent et entretinrent à leurs frais des otages pour la rançon de ce prince ; elle donna de plus quarante écus d'or.
Cependant les Troyens songeaient sérieusement à se mettre en état de défense. Leur évCque les avait, il est vrai, délivrés, en 1359, d'Eustache d’Aubrécicourt, et eux-mêmes avaient massacré dans leur ville Jean de Ségur, capitaine de la garnison anglaise de Nogent ; mais les menaces des Anglais étaient incessantes ; et les grandes compagnies s'engraissaient toujours de pillage; il fallait de bonnes murailles et du fortes tours pour être à l'abri des coups de main. On travailla donc activement à la fortification de la ville ; le chapitre de la cathédrale, en 1368, prêta aux habitants, pour cet objet, la somme de cinquante livres, dont cinq chanoines se rendirent caution. Bientôt on eut l'occasion de voir combien ces précautions étaient utiles. En 1370, les troupes de Robert Knollcs, obligées de lever le siège de Reims, ravagèrent les environs de Troyes, et passèrent l'Yonne à Joigny, en se dirigeant sur Paris. Deux ans après, le duc de Lancastrc, à la tête de plus de trente mille hommes, fit une descente à Calais, et arriva, le 13 septembre 1373, dans le diocèse de Troyes. Charles V envoya dans la capitale de la Champagne le duc de Bourgogne, son frère, avec plusieurs seigneurs renommés; les Anglais les défièrent, mais ils n'osèrent point les attaquer. Le duc de Laucastre, vigoureusement poursuivi par Philippc-ie-Hardi , quitta enfin le pays et s'enfuit sur les rives de la Dordogne, où son année fut presque entièrement détruite. En 1380, les Anglais revinrent. Le duc de Buckingham, traversa la Picardie et arriva près de Troyes, dont il dévasta les campagnes. C'était encore le duc de Bourgogne qui défendait la ville avec l'élite de la noblesse ; le roi, craignant l’issue d'une bataille donnée nu centre du royaume, lui fil défendre de combattre. Aussi, quand deux hérauts anglais vinrent présenter la bataille à Philippc-lc-Hardi , celui-ci les renvoya sans réponse. Il était en ce moment hors des murs, occupé à passer ses troupes en revue. Les Anglais s'approchèrent en ordre et attaquèrent vivement les Français; ceux-ci, ne pouvant soutenir le choc, se retirèrent dans la ville, à la faveur des Génois qui défendaient les portes, Une bastide que le duc de Bourgogne avait fait construire fut emportée. Toutefois, le duc de Buckingham, désespérant de forcer son adversaire à combattre, prit, en définitive, le parti d’abandonner Troyes et de se porter vers Sens.
Les Troyens prirent une grande part aux guerres et aux troubles du règne de Charles VI. Lors de la sédition que l'excès des impôts fit éclatera Paris, à Rouen, à Amiens et dans d'autres grandes villes, iis se soulevèrent et commirent de graves attentats contre les officiers royaux. On sait comment Charles VI, vainqueur à Rosebecque, punit les rebelles à son retour de Flandres. Mais ce n'était là que le premier acte d'un drame qui devait durer encore de longues années. Le temps approchait où la lutte du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, contre les princes de la maison d'Orléans allait partager la France en deux camps ennemis, l’n médecin champenois, Jean de Troyes, fut un des chefs de la faction populaire. Paris profita de res discordes pour arracher à la royauté d'importantes concessions. Les deux partis des Bourguignons et des Armagnacs, tour à tour vainqueurs ou vain-
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eus, cherchèrent des appuis dans les provinces. En 1415, après la bataille d’Azineourt, Jean-sans-Peur était déjà entré dans Troyes, lorsque le roi lui fit défendre de venir à Paris sans y être expressément mandé. Le duc ne tint aucun compte de cet ordre, et, l'année suivante, ayant gagné les Troyens par la promesse de les soulager et d’anéantir les impôts, les portes de la ville lui furent ouvertes; maître de Troyes, Jean y amena la reine Isabelle de Bavière, qu’il venait de délivrer de sa captivité, et ce fut à Troyes que se traitèrent toutes les grandes affaires de la monarchie jusqu’à la mort de l'infortuné Charles VI. Il parait certain que Juvcnnl des l'rsins, qui joun un rôle si considérable dans l'histoire du régne de ce prince, était Troyen, comme le médecin démagogue dont le nom est parvenu jusqu'à nous.
Par une déclaration de la régente, datée de l'an 1418, le parlement de Paris fut supprimé et transféré à Troyes, et Eustachc Dclaistre devint le président de la nouvelle cour. La situation presque désespérée des affaires avait amené des conférences pour la paix ; pendant qu’on délibère , Jean-saus-Peur est assassiné sur le pont de Montcreau par les gens du Dauphin (1419). Ce meurtre détermine la fatale alliance de la France et de l'Angleterre. Ia‘ 20 moi 1420, Henri V, accompagné des ducs de Clarence et de Glocester, ses frères, de plusieurs seigneurs et de seize cents hommes d'armes, arrive à Troyes, où se trouvaient Charles VI , Isabelle de Bavière et le successeur- de Jean-sans-Peur, le duc de Bourgogne Philippe-le-Bon. Il examine les articles projetés, et ce qui dans cette première rédaction ne lui t/ail pas agréable est réformé la plupart et corrigé à sa volonté. Les clauses de ce traité, resté tristement célèbre sous le nom de traité de Troyes , et celles du contrat sont jurées par les officiers du nouveau parlement et publiées dans les carrefours de la ville; les habitants, ussemblés dans la cathédrale au nombre de quinze cents, promettent ( 21 mai ) d'obéir en tout au roi d'Angleterre Henri V, comme au régent du royaume, de se reconnaître et conduire comme ses sujets après la mort de Charles VI, de s'opposer à toute machination contre lui et de l’en avertir, enfin d'observer le traité et de ne pas souffrir qu'il y soit porté aucune atteinte. Le 2 juin, dimanche de la Trinité, Henri V et Catherine de France reçoivent la bénédiction nuptiale de Henri de Savoisy , archevêque de Sens, dans l'église de Saint-Jean. Outre les libéralités en monnaie, le roi d'Angleterre laisse à cette église sa couronne de cuivre doré et son manteau de brocard d'or.
Après le meurtre de Jean-sans-Peur, le dauphin Charles s'était retiré en Poitou, d'où il faisait la guerre contre les étrangers qui avaient usurpé sa couronne. Au moment même du mariage de Henri V et de Catherine , quelquesuns des partisans du prince français combattaient près de Troyes pour sa cause, qui était aussi celle de la France. Mais bientôt le nouveau régent se trouva maître de la Picardie, de Paris, et de plusieurs villes voisines de la capitale. Charles VI et Henri V moururent dans le cours de la même année (1422). Le duc de Bedfort, chargé de la régence pendant la minorité d'Henri VI, donna à Salisbury le gouvernement de la Champagne et de la Brie, et vint à Troyes épouser Anne, sœur du duc de Bourgogne.
Il ne nous appartient pas de raconter les phases diverses de la guerre qui s'était
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engagée sur tous les points de la France entre le parti anglais et celui de Charles VII. Lorsque ce prince fut sollicité de se rendre à Reims pour s'y faire couronner, il prit la route de cette ville, passa à Auxerre, reçut l'hommage des habitants de Saint-Florentin, et arriva devant Troyes le 1" juillet 1 129. La place fut sommée de se rendre ; pour toute réponse on en ferma les portes et on se prépara à la défendre. L'année royale manquait de vivres, et on était sur le point de renoncer au siège, lorsqu'on songea à consulter Jeanne d'Arc. « Sire, » dit-elle, o si vous voulez demeurer devant votre ville de Troyes, je nous réponds que dans deux jours elle sera soumise <1 votre obéissance de gré nu de force. » Le chancelier répondit qu'on se trouverait heureux si on pouvait l'avoir en six jours, o Comptez sur ce que je dis, reprit la Pucelle ; les lâches seuls peuvent s'en méfier. » On résolut d'attendre. Jeanne disposa l'attaque et fit élever une plate-forme sur laquelle on plaça quelques pièces de campagne. Ces apprêts effrayèrent les Troyens ; ils entrèrent en négociations, et, au bout de sept jours, l'évêque Jean Léguisé les ayant exhortés à rentrer sous l'obéissance du roi légitime , fut autorisé à offrir à Charles VII la soumission de la place. La garnison eut permission de se retirer, une amnistie générale fut accordée, et le roi, étant entré dans la ville, reçut le serment de fidélité des citoyens, et les rétablit dans tous leurs droits, honneurs, franchises, libertés et privilèges. Le 17 juillet il fut couronné à Reims. Le roi d'Angleterre, irrité de la reddition de Troyes, ordonna au prévôt de Paris de saisir et de vendre les biens de Jean léguisé et ceux du maître de l’Hôtel-Ilieu , qui s’était joint nu prélat pour conseiller aux habitants de se rendre. Charles VII, de son côté, pour récompenser les services de l'évêque de Troyes, l’anoblit, lui, son père, ses frères, ses sœurs et toute leur postérité (1130).
Le duc de Rourgogne , auquel le roi d'Angleterre avait donné le comté de Chain* pagne et de Brie, fit des efforts pour replacer cette province sous la domination des Anglais ; mais Barhazan s'empara de plusieurs places dans lesquelles il tenait garnison. Philippe, en passant près de Troyes, en 1132, à la tête de six mille hommes, n'osa attaquer cette place, et la paix d'Arras, conclue en 1135, termina les actes d'hostilité que ses soldats exerçaient en Champagne. Au reste, cette province, délivrée des Bourguignons et des Anglais eux-mêmes avec lesquels une trêve fut conclue en 1111, n'était pas au bout de ses souffrances. Les troupes françaises, commandées par le dauphin , fils de Charles VII, commirent à deux reprises différentes de grands désordres dans les environs de Troyes. Plus tard, pendant la guerre de Louis XI et du duc de Bourgogne, le comte de Roucy, qui soutenait le parti de Charles-le-Téméraire, ravagea le comté de Joigny et une partie de la Champagne (1172), et le roi, pour remédier au mal, fut obligé de mettre dans Troyes une garnison qui y demeura jusqu’après Pâques 1171.
Le règne de Louis XI fut marqué par le rétablissement de la commune de Troyes. Sur la demande des habitants , qui ne paraissaient pas se souvenir de leurs anciennes libertés, le roi leur accorda, en 1170, une charte par laquelle il institua un gouvernement municipal composé d'un maire, de douze échcvins et de trentesix conseillers parmi lesquels était choisi l'échevinage. Cette organisation fut peu de temps après modifiée, et, en 1182, le nombre des échcvins fut réduit à huit et celui des conseillers à vingt-quatre.
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Charles VIII et Louis XII firent, le premier au mois de mai 1V73, le second en 1510, leur entrée solennelle dans Troycs. Charles VIII, accueilli par les habitants avec une extrême magnificence, au bruit des chansons et aux acclamations du peuple, affranchit la ville à perpétuité, par lettres-patentes du 18 mai, de toutes tailles et de tous autres impôts. Pendant le règne de François 1", les officiers municipaux firent réparer les fortifications et les mirent en état de soutenir un long siège (1521). Le roi vint lui-même visiter la place, et quelque temps après, il établit à Troyes une foire qui devait durer depuis le 24 octobre jusqu’au 7 novembre inclusivement, pour récompenser les habitants de leur bonne loyauté, yrâce et fiilétitc. Par malheur, le temps des foires était passé pour la Champagne, et, d'un autre côté, les ennemis qu’avait alors la France usaient, pour ruiner le pays, de moyens contre lesquels la force des remparts ne pouvait rien. lies incendiaires flamands, espagnols et allemands , au service de l'empereur Charles-Quint , portaient la flamme dans les villes et dans les campagnes, et Troyes fut une des victimes désignées à ces malfaiteurs. Le 25 mai 1524, un incendie violent se déclara dans la maison de l'homme sauvage, à l’entrée de la rue du Temple. Plus de vingt-deux rues, deux ou trois mille maisons, des magasins de grain, de vin, de marchandises, le château de la vicomté, les églises de Suint-Jean-du-Templc, de Saint-Pantaléon , de Saint- Nicolas, de Saint-Bernard, une partie de celle de Saint-Jean-au-Marché furent consumés. Malgré ce désastre , les divers corps de la ville contribuèrent, en 152(i, à la rançon de François I" , captif à Madrid, et le chapitre de Saint-l'rhain paya pour sa part vingt écus d'or. Dans les années suivantes , on a fréquemment à noter de nouvelles impositions mises sur les bourgeois et sur le clergé. Outre l'argent donné au roi, les Troycns furent obligés, en 1542 et en 1543, de faire des dépenses considérables pour augmenter les fortifications de leur ville et pour les garnir d'un matériel de guerre imposant; Charles-Quint, qui menaçait toujours la Champagne, leur inspirait des craintes sérieuses. ta milice bourgeoise, composée de quatre compagnies et de trois mille huit cent soixante-quinze hommes, formait la garnison; elle fut passée en revue par le duc d'Orléans, en 1544, et le prince se montra satisfait des évolutions des citoyens-soldats. Au reste, Charles-Quint, qui s'était avancé jusqu'à Vitry, ne crut pas devoir les attaquer, et la guerre entre la France et l’empire se termina par la paix de Crespy (1544).
Le passage de Henri II à Troyes, des orages, des débordements de la Seine, voilà les seuls événements que présente l'histoire locale jusqu'aux troubles causés par la réforme. Les idées nouvelles avaient pénétré dans la capitale de la Champagne, et l'apostasie de l'évêque Caraccioli y avait attiré un grand nombre de huguenots. Pendant la tenue du colloque de Poissy, trois prédicants viennent de Genève pour encourager les Troyens dans la foi nouvelle, et convertissent en temple une grange de la corterie au. e cheraux. Bientôt d’autres prêches sont établis sur la paroisse de Saint-Kemi et sur celle de Sainte-Madeleine. Des désordres éclatent à l’occasion des démonstrations des réformés, qui semblent impies aux catholiques. Au mois de novembre 1561, le comte d'Eu arrive à Troyes et fait défense à tout calviniste de prêcher dans la grange de la corterie ; mais cette défense est éludée, et bientôt la cour, devenue favorable à la réforme, permet
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aux huguenots le libre exercice de leur religion. Le peuple s'indigne. Plus de cent calvinistes ayant été, au sortir du prêche, jetés dans l'Yonne par les catholiques de Sens, les réformés de Troyes, en apprenant cette nouvelle, se saisissent de la ville, et n'ouvrent les portes que lorsqu'ils y sont contraints par l'arrivée du duc de Nevers, gouverneur de la province. On leur fait mettre bas les armes, on les emprisonne; mais les catholiques, trouvant qu'on les traite avec, trop de douceur, se révoltent et exercent contre eux de grandes violences. Alors les huguenots consternés, emmenant leurs femmes, leurs enfants et une partie de leurs effets, se retirent à Bar-sur-Seine qu'ils prennent par force et qu'ils dévastent cruellement. Iji milice troyenne court à l'attaque de la ville, s'en empare, et massacre cent soixante huguenots, tant hommes que femmes. Un des prisonniers, condamné à être pendu, refuse de se convertir et blasphème ; le peuple de Troyes, exaspéré contre ce malheureux, coupe la corde à laquelle il est attaché, lui brûle la plante des pieds, lui coupe le nez, lui arrache les yeux, le trahie il travers la ville et le jette enlin dans la Seine.
La ville de Bar-sur-Seine était retombée au pouvoir des réformés, et ils y avaient commis toutes sortes d'excès. Os représailles valurent de nouvelles persécutions à ceux des habitants de Troyes qui étaient notés comme partisans de la réforme. En 1563 on pilla la maison de Jean de Mesgrigny, président du bailliage, et plusieurs prisonniers furent massacrés, lin instant l'édit de pacification du 29 mars parut réunir les deux partis; le roi Charles IX vint h Troyes et y |iassa vingt-quatre jours avec sa mère, Catherine de Médieis. Mais, en 1565, de nouveaux orages se formèrent; le prince de Condé et l'amiral de Coligny mirent sur pied une puissante armée et pénétrèrent en Champaguc, se jetant sur les villes ouvertes, forçant les places de guerre, tandis que le duc de Guise , maître de Troyes, cherchait à conserver la province à l'autorité du roi. A la suite du traité de Longjumeau (23 mars 1568) les troupes allemandes qui soutenaient la cause des réformés et qui désolaient la Champagne, se retirèrent moyennant une somme d'un million vingt-six mille quatre cent vingt et uni* livre dix sous tournois, pour laquelle le duc Casimir exigea , outre la caution du duc de Lorraine, celle des habitants de Troyes. Charles IX remercia les ofliciers municipaux de l'avoir fournie, par une lettre du 29 avril 1568. Les huguenots troyens rentrèrent dans leur patrie; mais plusieurs y trouvèrent la mort: ouïes poursuivit jusque dans leurs maisons, et au mois de septembre suivant, la guerre redevint générale.
En 1569, un corps de douze mille hommes fut réuni à Troyes, sous les ordres de Sauser, afin de reprendre les villes de la Champagne occupées par les religionnaires. Cette armée eut avec les réformés des rencontres sanglantes, et les prisonniers qu'elle ramenait de ses expéditions furent à plusieurs reprises massacrés par la populace. La paix de Saint-Germain fut impuissante à rétablir le calme. Les deux partis pouvaient momentanément déposer les armes ; mois les haines et les convictions gardaient leur vivacité. Les huguenots continuèrent de prêcher; les catholiques s'en irritèrent; et un jour qu'un certain nombre de réformés rentrait en ville, au retour d'un baptême, ils furent assaillis par le peuple, qui tua entre les bras de la nourrice l'enfant qu’on venait de Imptiser. lai